(SenePlus) – Huit jours avant d'être limogé de la primature, Ousmane Sonko publiait un opuscule intitulé « Continuer Fanon ». Un texte en trois langues — français, wolof, anglais — issu d'un discours prononcé en décembre lors d'un colloque dakarois consacré à Frantz Fanon. Dans sa newsletter « Le Off », publiée ce samedi 6 juin par Jeune Afrique, le directeur de la rédaction François Soudan soumet ce texte à une lecture critique qui ne ménage ni Sonko ni Fanon lui-même.
Souverainisme, désaliénation, critique des bourgeoisies compradores, mission révolutionnaire de la jeunesse : Sonko convoque l'essentiel du corpus fanonien dans son opuscule, avec cette question centrale : « Comment achever ce que Fanon a commencé ? » Pour François Soudan, la réponse mérite d'être nuancée. Il juge la lecture de Sonko « à la fois anachronique et sélective » ; anachronique parce que rien de ce qu'a écrit Fanon « ne se comprend sans tenir compte du contexte aujourd'hui totalement obsolète du colonialisme et de la guerre d'Algérie » ; sélective parce que ni le livre de Sonko ni le colloque de Dakar « n'ont effleuré les angles morts de l'œuvre de Fanon ».
Soudan identifie plusieurs impensés majeurs dans l'héritage fanonien que Sonko choisit d'ignorer. L'incapacité de Fanon à penser la démocratie et à formuler des valeurs alternatives à celles qu'il critiquait. Son intolérance envers Césaire et Senghor, qui cherchaient à « articuler décolonisation et démocratie ». Sa misogynie. Et surtout, sa « cécité aveuglante » face au cours qu'allait prendre la révolution algérienne, Fanon, qui redoutait la confiscation du pouvoir par une « bourgeoisie bureaucratique », n'avait pas imaginé qu'un mouvement de libération comme le FLN puisse déboucher sur la captation de l'État par son armée.
Le journaliste rappelle également que Fanon, penseur athée, a parcouru l'Afrique subsaharienne avec « une foi inébranlable en la révolution et une méconnaissance totale des réalités locales », à l'image du Che Guevara. Avec, dans les deux cas, l'échec au rendez-vous.
La conclusion de Soudan est tranchante : « On peut vouloir "continuer Fanon", mais il est pour le moins périlleux d'en appliquer les principes au Sénégal et à l'Afrique sans passer par l'étape déconstruction. Or ce travail, Ousmane Sonko n'a pas su, ou voulu, le faire. »
En creux, la chronique pose une question qui dépasse le débat intellectuel : que dit de Sonko le fait de choisir précisément ce Fanon-là — iconique, mobilisateur, débarrassé de ses contradictions — comme boussole politique à l'heure où il se prépare à conquérir 2029 ?