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Par Birane Diop
Le Soudan, la guerre oubliée au cœur de l’audition de Macky Sall
EXCLUSIF SENEPLUS - Comment le conflit le plus meurtrier de la planète peut-il être à ce point absent des unes des grands journaux, des débats télévisés et des discours des dirigeants mondiaux ?
 
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Le symbole donne à penser, disait le philosophe du soupçon, Paul Ricœur. Mercredi dans l’antre des Nations unies, après Kofi Annan, Boutros Boutros-Ghali, un autre africain a déroulé sa feuille de route pour le poste de secrétaire général de l’ONU.

J’ai suivi les trois heures d’audition de Macky Sall, le 22 avril 2026, dans le cadre du processus de sélection du futur secrétaire général de l’Organisation. Macky Sall, ancien président du Sénégal et candidat à cette fonction prestigieuse, a été interrogé par le représentant de l’Union européenne sur une question fondamentale : quel conflit majeur constituerait sa priorité absolue s’il venait à diriger l’ONU ? Simple en apparence, cette question révèle toute la complexité du monde contemporain et les défis colossaux qui attendent le prochain occupant du 38e étage du siège des Nations unies, à New York.

Sa réponse fut à la fois diplomatique et tranchante : pour Macky Sall, aucun conflit ne saurait être hiérarchisé au détriment d’un autre. Chaque vie humaine a la même valeur, qu’elle soit perdue à Gaza, à Khartoum, à Beyrouth ou ailleurs. Tous les conflits méritent une attention égale et une résolution urgente de la part des gouvernements et des institutions mondiales.

Il a ainsi évoqué tour à tour la dangereuse escalade entre l’Iran, les Etats-Unis et Israël, dont les répercussions pourraient déstabiliser l’ensemble du Moyen-Orient ; les multiples crises qui déchirent le Proche-Orient et le Moyen-Orient, notamment le conflit israélo-palestinien aux conséquences humanitaires catastrophiques, dont l’issue conditionne en grande partie la stabilité régionale ; ainsi que la situation au Liban, pays fragilité par des décennies d’instabilité politique, de tensions régionales et par une économie en ruine.

Mais c’est un autre conflit, soigneusement ignoré par les grandes chaînes d’information internationales, qui a particulièrement retenu mon attention lors de cette audition : une crise africaine que Macky Sall a qualifiée de totalement occultée sur la scène internationale, malgré son ampleur dramatique et ses conséquences humaines sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale : la guerre au Soudan, que de nombreux spécialistes, notamment l’anthropologue Clément Deshayes, à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) qualifient, dans l’émission « Les Enjeux internationaux » sur France Culture, de conflit le plus meurtrier au monde.

Les origines de la guerre

Pour comprendre l’horreur de ce qui se passe au Soudan, il faut remonter aux origines du conflit. Pendant des décennies, le pays a été gouverné par Omar el-Béchir, l’un des dictateurs les plus redoutés du continent africain. En avril 2019, el-Béchir est renversé par un coup d’Etat militaire, sous la pression d’un soulèvement populaire massif porté par une jeunesse soudanaise éprise de liberté et de démocratie. Deux hommes émergent alors au sommet du pouvoir, présentés comme les artisans de cette transition : le général Abdel Fattah al-Burhane, chef des Forces armées soudanaises (FAS), et le général Mohamed Hamdane Dagalo, surnommé « Hemeti », commandant des Forces de soutien rapide (FSR), milice paramilitaire surpuissante dont les origines remontent aux tristement célèbres Janjaouid, ces cavaliers qui avaient semé la terreur au Darfour. Ces milices ont fait l'objet d'une analyse approfondie dans Politique étrangère, sous la plume de Lacroix-Leclair, officier supérieur et pilote de l'armée de l'air française, et de Pierre Pahlavi, professeur au Collège des Forces canadiennes à Toronto, dans un article intitulé « Darfour : qui sont les Janjaouid ? »

Ensemble, ils forment un duo de façade, uni par l’intérêt et la soif de pouvoir, mais profondément rival dans ses ambitions. Pendant quelques années, les deux hommes cohabitent tant bien que mal, négociant avec les instances internationales une transition politique censée mener le Soudan vers la démocratie. Mais, en octobre 2021, ils brisent cet accord fragile en orchestrant un coup d’Etat conjoint contre le gouvernement civil de transition, mettant fin aux espoirs de millions de Soudanais. Puis, en avril 2023, la rupture devient totale : les deux anciens alliés s’affrontent désormais les armes à la main pour le contrôle du pays, plongeant le Soudan dans une guerre civile d’une brutalité inouïe.

Pourquoi le monde regarde-t-il ailleurs ?

La question est légitime, et elle est douloureuse. Comment le conflit le plus meurtrier de la planète peut-il être à ce point absent des unes des grands journaux, des débats télévisés et des discours des dirigeants mondiaux ? Plusieurs facteurs se combinent pour expliquer ce silence assourdissant.

En premier lieu, l’accès au terrain est extrêmement limité. Les journalistes et les équipes humanitaires se heurtent à des obstacles considérables pour pénétrer dans les zones de combat. Les deux belligérants ont tout intérêt à maintenir un voile d’opacité sur leurs exactions respectives, et les infrastructures de communication ont été largement détruites, rendant la documentation des atrocités périlleuse et parcellaire.

Ensuite, la compétition médiatique mondiale est impitoyable. Dans un environnement d’information saturé, les rédactions internationales opèrent des choix éditoriaux qui reflètent, consciemment ou non, une hiérarchie des conflits. La guerre en Ukraine, le conflit à Gaza, les tensions en mer de Chine méridionale : autant de crises qui captent l’essentiel de l’attention des gouvernements occidentaux et, par ricochet, des médias qui les couvrent. Le Soudan, pays enclavé, sans ressources stratégiques apparentes ni résonance immédiate pour les grandes puissances, peine à s’imposer dans cet agenda saturé.

S’y ajoute une dimension géopolitique complexe qui paralyse toute mobilisation concertée. La Russie, via le groupe Wagner et ses successeurs, entretient des liens avec certaines factions. Les Emirats arabes unis sont accusés d’approvisionner en armes les Forces de soutien rapide. L’Egypte soutient quant à elle l’armée régulière d’al-Burhane. 

Macky Sall face à l’histoire

En choisissant de placer le Soudan au cœur de son discours lors de cette audition cruciale, Macky Sall ne fait pas seulement acte de candidature : il adresse un message politique fort aux Etats membres et aux peuples du monde. L’ancien président sénégalais, qui a dirigé son pays de 2012 à 2024 et s’est imposé comme l’une des voix les plus écoutées du continent africain, sait mieux que quiconque ce que signifie gouverner dans l’indifférence du monde.

Son message est limpide : l’Afrique ne peut continuer à souffrir dans le silence, et le futur secrétaire général de l’ONU devra être la voix de ceux que le monde a choisi d’oublier. Il devra réformer en profondeur une organisation paralysée par les vétos des grandes puissances, redonner au Conseil de sécurité une capacité d’action réelle face aux crises et placer enfin les droits humains, tous les droits humains, partout dans le monde au cœur de l’agenda international.

Que Macky Sall soit ou non désigné secrétaire général de l’ONU dans les prochains mois, son audition du 22 avril 2026 aura au moins accompli une chose : remettre le Soudan, et avec lui toutes les crises oubliées, sur la table de la diplomatie mondiale, et rappeler à des Etats trop souvent sélectifs dans leurs indignations qu’une vie vaut une vie, qu’elle soit perdue sous les bombes à Gaza, dans les tranchées ukrainiennes ou dans les sables en feu du Darfour.

Post-scriptum : Un jour, à la suite d’un article consacré aux conflits qui nous assaillent, il m’a été demandé pour quelle raison je n’avais pas évoqué la guerre au Soudan. L’audition de Macky Sall offre l’occasion, enfin, d’aborder ce sujet essentiel. Je reprends alors Ricoeur : « le symbole donne à penser ». 

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