(SenePlus) - La présence économique tricolore résiste aux discours nationalistes et s'adapte aux nouvelles exigences d'équilibre commercial formulées par les autorités sénégalaises. Des PME françaises continuent de remporter des marchés stratégiques, notamment dans l'éclairage solaire, tandis que les investissements se maintiennent à des niveaux historiques.
Malgré les slogans « France dégage » scandés lors de manifestations et les discours de patriotisme économique portés par le nouveau pouvoir sénégalais, les entreprises françaises conservent une présence significative dans le paysage économique du pays. Selon un reportage de Frédérique Prabonnaud publié dans La Croix Afrique le 10 mai, 340 sociétés tricolores opèrent actuellement au Sénégal, des géants comme Orange, TotalEnergies et Auchan aux petites et moyennes entreprises qui voient dans ce marché des opportunités de croissance.
Le secteur de l'éclairage solaire illustre cette dynamique. Des villages de brousse à la corniche de Dakar, des dizaines de milliers de lampadaires photovoltaïques ont été installés, un marché dominé par deux PME françaises : Ragni, société familiale des Alpes-Maritimes, et Fonroche, basée à Agen. Cette dernière a décroché deux appels d'offres portant sur plus de 115 000 candélabres pour un montant avoisinant 220 millions d'euros. Jean-Christophe Ragni, directeur export du groupe éponyme, estime que « les besoins du Sénégal en candélabres solaires sont estimés à plus de 600 000 », un potentiel de marché considérable. Selon Bruno Seck, directeur pays de Fonroche Sénégal, cité par La Croix Afrique, l'argument qualité reste déterminant : « On a un produit qualitatif premium avec une garantie de cinq ans, avec suivi et maintenance. »
Des règles du jeu redéfinies
Le contexte politique aurait pu fragiliser cette présence économique. L'arrivée au pouvoir de dirigeants prônant la souveraineté nationale, les incidents visant des enseignes comme Auchan, et la fermeture de la dernière base militaire française ont alimenté les craintes d'un repli anti-français. Pourtant, les acteurs économiques témoignent d'une réalité plus nuancée. « Certains oiseaux de mauvais augure disaient que les nouveaux dirigeants allaient se lancer dans l'anti-France et l'anti-entreprise française. Ce n'est pas le cas ! », assure Étienne Giros, président du Conseil français des investisseurs en Afrique (Cian), interrogé par le média français.
Le président Bassirou Diomaye Faye a lui-même fixé les nouvelles règles lors d'une rencontre avec le patronat français en août 2025 à Paris. « Le temps de l'exclusivité est révolu », a-t-il déclaré, tout en précisant que « le Sénégal reste un pays ouvert à tous les partenariats ». Une position qui traduit moins un rejet des entreprises françaises qu'une volonté de rééquilibrage des relations commerciales. Youssoupha Diop, cofondateur du cabinet de conseil GDI Advisors, confirme cette lecture : « Je n'ai pas entendu dire mes clients : "Non, on ne va pas prendre un partenaire français parce qu'il est français !" Ce qui a toutefois changé est qu'avant il était acquis qu'une entreprise française allait avoir le marché. Aujourd'hui, on aspire à des relations équilibrées, des affaires équitables. »
Concurrence internationale et défis locaux
L'analyse des acteurs économiques révèle que le principal défi pour les entreprises françaises ne réside pas dans un hypothétique sentiment anti-français, mais dans l'intensification de la concurrence mondiale. « Le plus gros problème des entrepreneurs français en Afrique n'est pas les Africains, c'est la concurrence internationale », souligne Youssoupha Diop dans les colonnes de La Croix Afrique. La mondialisation des économies africaines a mis fin aux relations bilatérales exclusives avec les anciennes puissances coloniales, ouvrant le terrain à de nouveaux acteurs asiatiques, moyen-orientaux et africains.
Les opérateurs économiques pointent également des contraintes structurelles : faible dynamisme économique, incertitudes liées à la dette publique, tensions entre le président Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, et ce que certains décrivent comme un « harcèlement fiscal » dans un contexte de recherche de nouvelles recettes budgétaires. Des facteurs qui pèsent sur l'ensemble des investisseurs, quelle que soit leur nationalité.
Malgré ces obstacles, les flux financiers français vers le Sénégal se maintiennent à des niveaux élevés. Moustapha Ibrahim Malloum, directeur régional adjoint Afrique de l'Ouest de Proparco, le bras financier du secteur privé de l'Agence française de développement (AFD), affirme que « Proparco n'a jamais fait autant d'affaires dans la région que ces trois dernières années ». Les montants des financements annuels octroyés à la région ouest-africaine francophone ont plus que doublé, avec 182 millions d'euros déboursés rien qu'au Sénégal depuis 2022. Une donnée qui contredit l'idée d'un repli français et témoigne d'une reconfiguration plutôt que d'un désengagement de la présence économique tricolore au Sénégal.