Les chroniques du pouvoir et de l’argent sont celles du SOPI (« Changement » en ouolof) au pouvoir (2000-2012) qui, tel un trépied, reposa sur trois protubérances tout aussi redoutables que fragiles : l’Argent (A) facile comme substitut aux idées et à l’effort, la Violence (V) perpétrée contre ceux dont la conduite est opposée à celle adoubée et l’Impunité (I) comme moyen de protection des contrevenants à la loi générale.
Sous la férule d’un contrevenant en chef, le festin des hors-la-loi – arrimés au Système A.V.I - est vécu comme un acharnement spoliateur sans répit qui accule le plus grand nombre à la remise en cause des voies traditionnelles de la réussite sociale (école et apprentissage) sur fond d’adhésion tacite à la « vertu » de la transgression.
Pour un retour au primat de l’effort sur l’argent facile des nouveaux prédateurs à la remorque du contumax de 52 ans, l’acharnement de chacun contre tout nouveau candidat à la contravention suprême devient alors le plus sacré des devoirs. Et puisque rien mieux que la presse n’y aide les citoyens, les chroniques du trépied commencent par la réflexion d’un journaliste, celle de Serge Halimi, ancien Directeur du mensuel Le Monde Diplomatique : « La marque d’un [vrai journal est] l’enquête partout dans le monde plutôt que le commentaire incessant de polémiques sans portée. Au lieu d’ajouter au vacarme et au sentiment de saturation qui enfantent amnésie et cynisme, [la presse ferait mieux de] susciter un désir de connaissance et d’émancipation du [public]. » À méditer, bien sûr, dans un pays où l’écurie des journaleux, qui ne désemplit pas, trouve dans la compromission politique et dans la sauvegarde d’intérêts privés les chances d’une improbable nouvelle vie garantie par la faction charlatanesque Pastef dont la bulle éclatée se décompose sous nos yeux.
Une histoire du SOPI
Dans la septième édition de son ouvrage sur les « libertés publiques » (DALLOZ, 1989), Claude-Albert Colliard parle des causes sociales, économiques et techniques de la « crise des libertés publiques ». Selon Colliard, « les causes sociales se résument en l'apparition ( ) du phénomène de masse ». Et « les masses, écrit-il, tiennent des foules des sentiments parfois violents ». De sorte que « l'organisation des masses en partis politiques animés par quelques formules simples a abouti à une simplification artificielle et parfois dangereuse des problèmes, à une disparition des nuances ».
La slogan simplissime, SOPI (« Changement » en ouolof), a une histoire qui l’insère dans les populismes auxquels il emprunte les méthodes puériles. Le propre du populisme est de contester la démocratie représentative au profit de la démocratie directe, sans intermédiaire, qui restitue au peuple sa souveraineté.
Cette fois, « la simplification artificielle et parfois dangereuse des problèmes » dont parle Colliard découle du travestissement d’une formule bien antérieure à la contraction - « ÁND SOPI » (« S’unir pour changer » en ouolof) - nom du « mensuel sénégalais d’opinons et d’informations politiques » fondé en 1978 par le président Mamadou Dia et l’intellectuel en politique Samba Diouldé Thiam. Il suffit de rappeler un passage du texte mémorable - « La C.O.S.U ou la relance de la dynamique de l’unité » - du président Dia à la Une du numéro 19 du mensuel, daté de décembre 1978, pour étayer la malheureuse récupération : « L’on s'est dépêché d'écrire que la C.O.S.U - « Coordination de l’opposition sénégalaise unie » - était un parti politique, non pas par ignorance, mais pour jeter la confusion dans les esprits et inciter les autorités à lui contester, en vertu de la loi sur les partis, une possibilité d’existence légale. Mais la C.O.S.U n'est pas un parti politique. C’est une instance de réflexion et de prises de décisions qui regroupe des Sénégalais représentant des familles politiques différentes qui ont décidé, après avoir confronté leurs vues et leurs évaluations de la situation politique de leur pays, de s’accorder sur les questions essentielles :
- de l’indépendance politique ;
- de l’indépendance économique ;
- de l’indépendance culturelle.
Rien à voir avec l’emprunt - SOPI - qui ne serait enfin que le parachèvement de la massification, de piètre qualité, du Parti démocratique sénégalais (PDS) par le phénomène de « transhumance » - mot usité pour parler du retournement de veste , qui a saigné le Parti socialiste (PS) défait en lui chipant des « militantes » et des « militants » dont l'éthique laisserait à désirer.
L’histoire vaut le détour…
À ses débuts. le Parti démocratique sénégalais (PDS) du président Abdoulaye Wade ne faisait pas défaut aux Sénégalais dans les domaines cruciaux de l'affirmation doctrinaire. de la définition d'une ligne politique claire et de la contribution au progrès de la démocratie sénégalaise. Dès son premier Congrès tenu à Kaolack les 30 et 31 janvier et le lcr février 1976, le PDS s’attribue la doctrine du « socialisme travailliste ». Au 2ème Congrès du parti les 30 et 31 décembre 1977, la réaffirmation de la doctrine du travaillisme, plutôt que la référence au libéralisme démocratique, enfreignait même la loi sur les courants de pensée, qui n'autorisa que les courants libéral et démocratique, socialiste et démocratique, marxiste-léniniste ou communiste et conservateur. « Sans influence sur le contenu même du concept », Abdoulaye Wade parla pour la première fois de « social-travaillisme » au Congrès extraordinaire d'investiture des 25, 26 et 27 novembre 1982. De quoi s'agit-il ?
Le social-travaillisme du PDS n'a paradoxalement rien à voir avec le travaillisme britannique - un compromis entre les socialistes anglais et les syndicats - auquel on peut songer. Dans le concept forgé, le travail n'a pas non plus le sens qu'il revêt dans la théorie marxiste. Jacques Mariel Nzouankeu parle d'une « formulation différente du socialisme démocratique ». Le PDS invoque la pensée négro-africaine qui « situe la liberté pendant le socialisme et la considère comme liée au socialisme par le travail ». Du point de vue éthique, le projet du PDS est dominé par le socialisme, la liberté et le travail « opposé au capital en tant que facteur de production ». Du point de vue économique, le social-travaillisme du PDS se fonde sur une théorie de la production, privilégiant la main-d'oeuvre nationale disponible en quantité suffisante, une théorie de la répartition plus juste du revenu national et une théorie du développement, favorisant l'accumulation de l'épargne des nationaux. Selon Abdoulaye Wade, cette conception. plutôt volontariste du développement, s'inspire du « mouridisme ». La croissance économique est supportée par un secteur pilote, en l'occurrence l'agriculture.
Dans sa contribution positive au progrès de la démocratie sénégalaise - en rendant effective la démocratie pluraliste au Sénégal - le Parti démocratique sénégalais préconisa un « régime républicain présidentiel et déconcentré, un président de la République arbitre, au-dessus de tous les partis », le « renforcement de la fonction de contrôle de l'Assemblée nationale », etc.
Plus tard, Abdoulaye Wade, invoquant la Coalition alternance 2000 (CA 2000), qui soutint sa candidature à l'élection présidentielle du 27 février 2000, écrit que « la Coalition soutient la candidature du libéral démocrate que je suis, nouvelle dénomination que certains partis de l'internationale libérale ont promue ( ...) en Angleterre où libéraux et socialistes ont fusionné pour former un même parti politique afin de se différencier des anciens travaillistes et conservateurs (…) ». « Bien avant tous les socialismes, précise-t-il, le libéralisme a mené tout seul le combat contre les monarchistes et les conservateurs. Aujourd'hui il a à ses côtés, sans se confondre avec elles, certaines formes de socialisme ». « Voilà qui, conclut-il, explique les alliances libéro-socialistes à travers le monde, entre les libéraux et des socialistes qui ne sont pas comme au Sénégal des conservateurs masqués qui n'ont pas le courage de s'assumer en tant que tels [et] qui explique que le PDS ait été introduit à l'Internationale Libérale par les radicaux de gauche du MRG et que notre parti, comme de nombreux partis radicaux et libéraux de France, se situe au Centre. » Le Parti démocratique sénégalais embrasse enfin le libéralisme démocratique. Les groupes parlementaires qu’il constitue, à l’issue des Législatives auxquelles le parti participe depuis 1978, revendiquent sans équivoque l’orientation en se faisant appeler « Groupe parlementaire libéral et démocratique ».
Le tournant
La nouvelle orientation marque un tournant. En septembre 2008, huit années après l’arrivée au pouvoir, le parti démocratique sénégalais achève sa mue libertarienne qui fait dire à un de ses lieutenants, à la marge mais audible dans les médias, Moustapha Diakhaté, que « le PDS n’envoie plus l’image de ce grand parti, intelligent et ayant pour seul souci le Sénégal et les Sénégalais, un défricheur d’idées nouvelles, un lieu de débat ». Diakhaté s'appuya surtout sur le courant « Taxawu SOPI » (« Défendre le changement » en ouolof) qui devait lui permettre de mettre en place un « comité national d'animation », des « comités départementaux d'animation » et un « comité national d'orientation » pour « organiser les militants [et] la riposte contre toute OPA sur le PDS ». Le président Abdoulaye Wade est sommé de supprimer la « Génération du concret », le mouvement soutenant son fils Karim Wade.
Interrogé par le journaliste Barka Isma Ba du quotidien Le Populaire, daté du jeudi 23 octobre 2008, sur le lien entre la liquidation politique de l'ex-président libéral de l'Assemblée nationale, Macky Sall, et la promotion de Karim Wade, M. Diakhaté, comme à son habitude, va droit au but : « Manifestement, dit-il, Macky Sall a été liquidé pour la simple et bonne raison qu'on lui reproche d'avoir voulu auditionner l'Agence nationale pour l’organisation de la conférence islamique (ANOCI). » Pour Moustapha Diakhaté, « la façon dont se (...) comporte Abdoulaye Wade montre qu'il considère les militants et les responsables comme de vulgaires mineurs, des gens qu'il peut manipuler à sa guise ».
Moustapha Diakhaté et les autres
Militant de longue date, particulièrement fidèle au PDS et à son secrétaire général national Abdoulaye Wade, bien connu pour son goût prononcé des bonnes moeurs politiques (militantisme à la base, promotion statutaire, débat d'idées, etc.) et son franc-parler, Moustapha Diakhaté dit refuser toute manipulation visant à trouver un héritier au PDS. Mais peut-il compter sur « l'initiateur du wadisme, son concepteur, son théoricien », le député PDS Aliou Sow ? Pour ce dernier, ce qui intéresse un wadiste de sa trempe « c'est l'héritage idéologique, doctrinaire, la vision et l'incarnation de l'homme ». Abdoulaye Wade. Selon M. Sow, c'est seulement muni d'une « agrégation politique ou d'une thèse d'Etat dans le parti » décernée par Abdoulaye Wade qu'un « disciple » peut s'élever pour conquérir le pays et le monde. Moustapha Diakhaté dit, lui, à qui veut l'entendre, qu'il n'est pas un « talibé » (disciple) du secrétaire général national du PDS, mais un militant.
Le fossé qui sépare MM. Diakhaté et Sow se creuse lorsqu'on considère l'idée que chacun d'eux se fait d'une possible succession du président Wade par son fils Karim. Pour le premier, « les charges de secrétaire général national du parti, tout comme celles de président de la République (...) ne doivent surtout pas être mises au service de la promotion du fils du secrétaire général national ». Pour le second, Karim Wade devrait simplement le convaincre s'il voulait succéder au président de la République, pas à son père. Après tout, précise M. Sow, « Karim Wade est avant tout et après tout le fils biologique de mon maître, inspirateur et bienfaiteur, le professeur Abdoulaye Wade ». No comment.
Il est peu probable que les chemins des militants et des disciples se croisent au Parti démocratique sénégalais. Abdoulaye Wade surfe sur la vague de cette division pour introniser son fils, obligeant les militants à se soumettre ou à se démettre. Moustapha Diakhaté ne s'y trompe pas d'ailleurs : « Me Wade, dit-il, ne veut pas d'un PDS qui fonctionne selon des règles statutaires et précises. En fait, cette personnification du parti, ce qui fait de lui la seule constante, lui permet, s'il le désire, de donner le parti demain à qui il veut. »
Le 23 juin.2011, le Mouvement du 23 juin (M23) s’empare de la Place Soweto, devant l’Assemblée nationale contrôlée par le PDS, obligeant le président Wade à retirer le projet de loi grâce auquel il voulait s’assurer une réélection, dès le premier tour de scrutin, pour un troisième mandat en ne regroupant autour de sa personne que les suffrages d’un électeur sur quatre. Une majorité présidentielle pour seulement 25 % des suffrages valablement exprimés !
Et l’échec électoral le 25 mars 2012 au second tour de l’élection présidentielle, devant son ancien camarade de parti et ancien Premier ministre Macky Sall, sonna le glas du SOPI au pouvoir, entraînant, année après année, les départs des rangs du PDS de lieutenants plus politiquement entreprenants que le fils biologique Karim Wade en exil et dont les retours annoncés au pays sont tous restés infructueux.
En 2024 enfin, un puissant indicateur de renaissance avait été la participation, hélas ratée, de Karim Wade à l’élection présidentielle du 24 mars 2024 pour cause d’invalidation par le Conseil constitutionnel de sa candidature parrainée par 13 députés de la coalition Wallu (« Secours » en ouolof) du président Abdoulaye Wade.
Une affaire de culture politique
Le centenaire de la naissance du président Wade dont tout le monde ne dit que du bien - curiosité socio-politique sénégalaise - est une occasion de requinquer le modèle dont « la fin ? », débattue sur Arte à travers les « ressorts d'un décrochage aux origines multiples » (SenePlus, 26 mai 2026) ne convainc pas - du moins pas assez - l’éditorialiste de Jeune Afrique Marwane Ben Yahmed, auteur de l’avertissement, publié le 26 mars 2024, dans dans les colonnes de l’hebdomadaire : « Sonko et ses ouailles voulaient le pouvoir et l’ont conquis. Les Sénégalais souhaitaient la rupture, quitte à se lancer dans une aventure incertaine, ils l’ont obtenue. L’expérience mérite en tout cas d’être vécue, c’est l’essence même de la démocratie. Que les plus sceptiques se rassurent : si les premiers déçoivent les seconds, ils savent déjà à quoi s’attendre. » « Cela ne date pas d’aujourd’hui, et ce n’est pas tant une affaire de nouvelles générations ou de réseaux sociaux que de culture et donc d’éducation », explique l’éditorialiste. Pourquoi donc lui échapperaient les deux ans (2024-2026) du grand fiasco gouvernemental dont l’artisan, maintenant limogé, n’est personne d’autre que Sonko ? Ce dernier joua, le 26 mai 2026 à l’Assemblée nationale, la comédie burlesque qui, elle, n’attira pas les caméras officielles de télévision sans lesquelles rien n’est encore taillé dans le marbre. Sonko n’est même plus un député comme Cheikh Bara Ndiaye !