Réunis le 8 mai à Dakar, à l’occasion d’une conférence internationale de haut niveau, les gouverneurs des banques centrales membres ont affiché une rare convergence de vues sur l’urgence d’encadrer les actifs numériques, de préserver la souveraineté monétaire et d’accélérer les travaux sur les monnaies numériques de banque centrale. Entre promesses d’inclusion financière et montée des risques systémiques, les autorités monétaires plaident désormais pour une réponse collective, coordonnée et résolument proactive.
La révolution des cryptoactifs n’est plus perçue comme une agitation périphérique des marchés financiers. Elle s’impose désormais au cœur des stratégies monétaires mondiales. Réunis en table ronde, les gouverneurs des banques centrales ont livré une analyse lucide sur les bouleversements induits par l’essor des actifs numériques, des stablecoins et des projets de finance décentralisée. Le ton des échanges a marqué une rupture notable. Longtemps prudentes face au phénomène des crypto-actifs, les autorités monétaires assument désormais une volonté claire d’intervention et d’encadrement. « Le temps de l’expectative est révolu. Les banques centrales doivent prendre toute leur place dans la définition du futur ordre monétaire numérique », a résumé Norbert Toé, ancien vice-gouverneur de la BCEAO.
LA SOUVERAINETÉ MONÉTAIRE AU CŒUR DES PRÉOCCUPATIONS
La question des stablecoins a concentré l’essentiel des inquiétudes. Adossés à des devises internationales ou à des actifs financiers, ces instruments privés suscitent des craintes croissantes de perte de contrôle monétaire, notamment dans les économies émergentes. Plusieurs gouverneurs ont mis en garde contre une forme de « dollarisation numérique » progressive susceptible d’affaiblir les politiques monétaires nationales. « La souveraineté monétaire est un bien public non négociable. Les États doivent la défendre activement face à l’émergence de monnaies privées mondiales », a insisté Yvon Sana Bangui, gouverneur de la BEAC. Bitcoin, Ether et les crypto-actifs non adossés ont également été évoqués comme des actifs à forte dimension spéculative, dont la volatilité demeure incompatible avec les exigences de stabilité financière. Toutefois, leur intégration croissante dans les portefeuilles institutionnels oblige désormais les régulateurs à renforcer leur vigilance.
LES MNBC COMME RÉPONSE STRATÉGIQUE
Face à la montée en puissance des actifs numériques privés, les Monnaies Numériques de Banque Centrale (MNBC) apparaissent de plus en plus comme l’outil privilégié des autorités monétaires pour préserver leur rôle central dans l’économie numérique. Plusieurs gouverneurs ont confirmé que leurs institutions étaient déjà engagées dans des programmes de recherche avancée ou des phases pilotes. « Si la numérisation de la monnaie est inévitable, il appartient aux banques centrales d’en fixer les règles et les garde-fous », a déclaré Priscilla Muthoora Thakoor, gouverneure de la Banque centrale de Maurice. Les discussions ont également porté sur la nécessité de concevoir des MNBC interopérables, sécurisées et accessibles, afin d’éviter une fragmentation des systèmes de paiement régionaux.
INCLUSION FINANCIÈRE : UNE OPPORTUNITÉ MAJEURE
Malgré les préoccupations réglementaires, les gouverneurs ont reconnu le potentiel considérable des innovations numériques pour renforcer l’inclusion financière. Dans de nombreuses économies où les infrastructures bancaires demeurent insuffisantes, les solutions de paiement mobile et les portefeuilles numériques ouvrent de nouvelles perspectives pour les populations exclues du système bancaire traditionnel. « L’innovation numérique peut devenir un puissant levier d’inclusion financière si elle est correctement encadrée et rendue accessible à tous », a souligné Henry F. Saa moi, gouverneur de la Banque centrale du Liberia. Les transferts de fonds de la diaspora ont été cités comme un exemple concret des gains potentiels liés aux technologies fondées sur les registres distribués. Les gouverneurs estiment que ces solutions pourraient réduire considérablement les coûts de transaction et accélérer les délais de règlement. La tokenisation des actifs et la finance décentralisée ont également été présentées comme des pistes prometteuses pour améliorer le financement des PME et des infrastructures.
DES RISQUES SYSTÉMIQUES JUGÉS PRÉOCCUPANTS
Les autorités monétaires ont néanmoins multiplié les mises en garde contre les risques associés à l’expansion rapide des crypto-actifs. Le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme figurent parmi les principales préoccupations. Les gouverneurs ont réaffirmé leur volonté d’aligner strictement les acteurs du secteur sur les standards internationaux du Groupe d’action financière (GAFI). « Aucun espace financier ne peut durablement prospérer en marge des exigences internationales de transparence et de traçabilité », a averti Rogério Lucas Zandamela, gouverneur de la Banque centrale du Mozambique. Les cyberattaques, les vulnérabilités des contrats intelligents et la concentration du marché autour de quelques plateformes dominantes ont également été identifiées comme des facteurs majeurs de risque systémique. Autre sujet sensible : la désintermédiation bancaire. Plusieurs gouverneurs redoutent que le développement massif des stablecoins et des MNBC ne réduise les dépôts dans les banques commerciales, affaiblissant ainsi leur capacité de financement de l’économie réelle. Enfin, les participants ont insisté sur le risque de fracture numérique. « Une transition numérique mal préparée pourrait accentuer les inégalités existantes et marginaliser davantage les populations les plus vulnérables », a mis en garde Agostinho Quaresma dos Santos Afonso Fernandes, gouverneur de la Banque centrale de Sao Tomé-et-Principe.
TROIS PRIORITÉS STRATÉGIQUES
Au terme des échanges, trois axes d’action prioritaires ont émergé. Le premier concerne le renforcement des cadres réglementaires nationaux et régionaux afin d’éviter les arbitrages entre juridictions et d’assurer une supervision cohérente des acteurs du secteur des crypto-actifs. Le deuxième axe vise à améliorer les dispositifs de surveillance macroprudentielle, notamment en matière de risques cybernétiques et d’exposition des institutions financières aux actifs numériques. Enfin, les gouverneurs souhaitent accélérer les travaux sur les MNBC, tout en investissant massivement dans les infrastructures numériques afin de garantir un accès inclusif aux nouveaux services financiers. « L’innovation numérique ne doit être ni ignorée ni prohibée. Elle doit être accompagnée avec lucidité, responsabilité et coopération », a conclu le gouverneur de la BCEAO, Jean-Claude Kassi Brou.
UNE NOUVELLE DOCTRINE MONÉTAIRE
Cette conférence marque une inflexion majeure dans la posture des banques centrales. Longtemps perçues comme prudentes, voire réticentes face à l’univers des crypto-actifs, elles affichent désormais leur volonté de participer activement à la construction du futur système monétaire numérique. À court terme, un groupe de travail technique sera chargé d’évaluer les expositions aux crypto-actifs dans les systèmes financiers des pays membres. Des positions communes sur la régulation des stablecoins devraient également être élaborées dans les prochains mois. À plus long terme, les gouverneurs envisagent la création d’un cadre régional harmonisé de supervision des crypto-actifs ainsi qu’un mécanisme interbancaire fondé sur les monnaies numériques souveraines. « La coopération régionale et internationale est une condition indispensable à l’efficacité des réponses réglementaires, compte tenu du caractère intrinsèquement transfrontalier des crypto-actifs », ont insisté plusieurs gouverneurs. Pour les autorités monétaires, une certitude s’impose désormais : les transformations numériques redessinent déjà l’architecture financière mondiale. Reste désormais à traduire les intentions affichées en décisions concrètes.