Les écrits de la dernière période de Marx, ses Carnets ethnologiques et sa correspondance avec la révolutionnaire russe Vera Zassoulitch, ouvrent une brèche dans le marxisme orthodoxe que le XXᵉ siècle a figé en doctrine eurocentrée et déterministe. Ce « dernier Marx » abandonne l'idée d'une histoire à voie unique, réhabilite les communautés rurales comme bases possibles d'une transition. Il donne également des armes pour analyser le capitalisme non comme un horizon occidental, mais comme un système mondial qui intègre l'Afrique par sa périphérie. C'est précisément ce déplacement qui rend sa pensée tardive utile au continent : il permet de penser des trajectoires endogènes sans renoncer à la critique du capital, et de bâtir un marxisme africain vivant plutôt qu'un modèle importé.
Le Marx que l'Afrique a reçu n'est pas tout à fait le Marx qui a écrit. Pendant un siècle, le continent a hérité d'une lecture eurocentrée qui faisait du capitalisme une étape obligée, un péage que toute société devait acquitter avant d'espérer le socialisme. Sous ce prisme, les structures africaines, terres collectives, lignages, solidarités villageoises, n'étaient que des archaïsmes condamnés, et le marxisme lui-même passait pour un cadre rigide, importé, inadapté. Cette réception a coûté cher : elle a opposé un marxisme dogmatique à des « socialismes africains » souvent coupés de toute analyse sérieuse du capital.
Or les quinze dernières années de la vie de Marx, de 1870 à sa mort en 1883, racontent une autre histoire. C'est une période d'ouverture empirique et de décentrement. À travers ses Carnets ethnologiques et sa correspondance, Marx remet en cause l'universalité du chemin capitaliste qu'on lui prête. Ce n'est pas une annexe à son œuvre, c'est une inflexion qui dérange les certitudes héritées.
Cet article suit cette inflexion et en tire les conséquences pour les économies et les sociétés africaines. En s'appuyant sur les travaux de Kolja Lindner (2019) et de Kevin B. Anderson (2015), il montre que le « dernier Marx » fait deux gestes décisifs : il abandonne l'idée d'un développement capitaliste universel. Il rend aux formes communautaires une dignité théorique, celle de bases possibles pour une transition. De là découle une relecture non-eurocentrée du marxisme, qui valorise les organisations locales, autorise des voies de développement endogènes et arme une critique du capitalisme comme système mondial. L'enjeu n'est pas mince : la critique du capital n'est pas un privilège occidental, c'est une nécessité partagée, et l'expérience africaine peut enrichir la théorie révolutionnaire bien au-delà du continent.
Le « dernier Marx » : une pensée en mutation
On schématise souvent la trajectoire de Marx en périodes nettes. Les dernières années dérangent ce découpage. De 1870 à 1883, sa pensée mûrit dans une direction inattendue : elle s'ouvre à l'enquête empirique et déplace son centre de gravité hors d'Europe. Le « dernier Marx » devient attentif aux sociétés non-occidentales pour elles-mêmes, et non comme étapes retardées d'une marche dont l'Europe donnerait la mesure.
Les Carnets ethnologiques : l'enquête sur les mondes non-occidentaux
Au cœur de cette mutation, il y a les Carnets ethnologiques. Pendant les quinze années qui précèdent sa mort, Marx ne publie rien, mais il écrit énormément : on estime à 30 000 pages ses notes de lecture, certaines rédigées, beaucoup fragmentaires. Il y dépouille des sociétés que l'économie politique classique ignorait : les Iroquois lus à travers Lewis Morgan, les communautés indiennes, les structures foncières algériennes, la commune rurale russe. Cette dernière, le mir, désignait une communauté paysanne autonome où le travail et la terre se partageaient pour assurer la survie collective.
Cette plongée dans des réalités non-européennes le conduit à douter du schéma unilinéaire, celui où toute société traverserait fatalement le stade capitaliste avant d'atteindre le socialisme. La rupture est nette avec l'évolutionnisme progressiste qui a colonisé les lectures orthodoxes. Lindner (2019) montre que Marx en vient à concevoir l'histoire comme multilinéaire, ce qui suppose de reconnaître plusieurs formes de domination et de prendre au sérieux la critique du fait colonial. Son étude de l'Algérie en témoigne : partie d'une position ambivalente, elle évolue vers une dénonciation de l'oppression coloniale, à mesure qu'il examine les structures foncières du pays sans les ramener à des versions inachevées de l'histoire occidentale.
Sa lecture de Morgan le porte vers les organisations fondées sur la parenté et la propriété collective. Il n'y voit pas des reliques mais des structures porteuses d'alternatives. La conséquence est lourde : le capitalisme cesse d'être l'aboutissement obligé de l'histoire humaine pour redevenir une phase particulière, contestable et dépassable, y compris par des formes sociales antérieures à lui. C'est exactement ce qui fonde en théorie la légitimité des luttes non-occidentales pour des voies autonomes.
La lettre à Vera Zassoulitch : une brèche dans le déterminisme
En 1881, la militante russe Vera Zassoulitch pose à Marx une question frontale : la commune rurale russe doit-elle nécessairement être broyée par le capitalisme avant que le socialisme devienne pensable ? La réponse, surtout dans ses brouillons successifs, marque la distance prise avec tout déterminisme rigide. Marx admet que la commune rurale pourrait devenir le « point d'appui de la régénération sociale en Russie » et servir de tremplin direct vers le communisme, à condition de s'inscrire dans un mouvement révolutionnaire d'ensemble. C'est une réfutation manifeste de l'idée d'une étape capitaliste obligatoire et d'une voie unique vers le socialisme.
Theodor Shanin (1983) lit dans cet échange une « multidirectionnalité » qui congédie la vision unilinéaire. Le mir russe, comme les solidarités villageoises africaines, cesse d'être un vestige pour devenir une ressource politique et économique. Pour les mouvements situés aux périphéries du capitalisme, la reconnaissance est capitale : elle légitime leurs propres formes de lutte et leurs visions de l'avenir.
Le « dernier Marx » ne rompt donc pas avec son œuvre, il l'approfondit. Il en sort une pensée plus souple, plus universelle parce que moins provinciale, capable d'épouser des réalités diverses. C'est là que s'ouvre une relecture non-eurocentrée, particulièrement précieuse pour l'Afrique, où les formes communautaires et les trajectoires alternatives ne sont pas des curiosités mais des enjeux vitaux. Un marxisme qui ne soit pas une importation, mais un outil enraciné.
Implications pour les économies africaines
Le décentrement opéré par le « dernier Marx » a des conséquences que la théorie du développement a longtemps refusé de voir. Cette théorie a imposé à l'Afrique un modèle linéaire calqué sur l'Occident, où le passage par le capitalisme valait comme condition du progrès. Relayée par les institutions internationales et par des élites formées à l'étranger, cette vision a produit des politiques qui ont ignoré, parfois détruit, les ressorts endogènes des sociétés africaines. Le « dernier Marx » renverse la perspective : il légitime des voies endogènes et aide à situer l'Afrique dans le système capitaliste mondial.
Sortir du modèle linéaire
La contribution majeure du « dernier Marx » tient dans l'abandon du schéma classique, celui qui enchaîne communauté primitive, capitalisme puis socialisme. À la place, une histoire plurielle, où des sociétés rurales communautaires peuvent suivre des trajectoires propres. Le mir russe et les organisations précapitalistes africaines ne sont plus tenus de rejouer le développement occidental. L'observation vaut pour un continent où l'imposition de modèles exogènes, souvent sous la pression des institutions financières et des programmes néolibéraux, a multiplié les échecs, creusé les inégalités et déstructuré des économies entières.
Reconnaître que les trajectoires ne sont pas uniformes, c'est rompre avec la dépendance intellectuelle envers les théories occidentales du développement. Le capitalisme n'a jamais été un fait purement occidental : il s'est étendu par la colonisation puis la néocolonisation, intégrant les économies africaines dans une division internationale du travail défavorable. Penser le développement à partir des réalités locales, des cultures et des institutions propres à chaque société, devient alors possible, et avec lui la recherche d'alternatives au sein même du système mondial.
Il n'existe donc pas une route unique vers le progrès. Les structures sociales traditionnelles, que le libéralisme tient pour des freins, peuvent servir de points d'appui à des transitions adaptées aux contextes. Cela invite à repenser les politiques de développement africaines autour des forces endogènes plutôt que des modèles importés, et à construire des économies qui répondent aux besoins des populations avant de répondre aux impératifs du marché mondial.
Réhabiliter les communautés, sans les muséifier
Le « dernier Marx » tient les formes précapitalistes pour des bases viables d'une transition, non pour des archaïsmes à liquider. Le mir devient une ressource pour l'édification du communisme. L'enjeu est immédiat pour l'Afrique, où les structures communautaires (lignages, terres collectives, tontines, coopératives informelles) ont longtemps passé pour des obstacles au développement. Le « dernier Marx » invite à y voir des leviers pour une économie socialiste enracinée, capable de résister à l'uniformisation marchande.
Cette réhabilitation déplace aussi la question de l'État. Plutôt que d'imposer des structures centralisées et la propriété privée individuelle, on peut s'appuyer sur les organisations collectives existantes. S'ouvre alors un espace pour l'autonomie locale, la gestion communautaire des ressources et l'économie solidaire. En valorisant ces formes, les économies africaines peuvent viser un développement plus inclusif et plus résilient, accordé à leurs propres valeurs, et opposer une alternative concrète aux logiques extractivistes du capitalisme mondial.
Un exemple contemporain donne chair à cette intuition. Au Sénégal, le secteur informel concentre près de 90 % de l'emploi non agricole. La lecture orthodoxe y voit un retard, un stade transitoire que la modernisation devrait résorber. La grille du « dernier Marx » invite à le regarder autrement : non comme un accident à liquider, mais comme une forme d'organisation effective, faite de réseaux de solidarité, de tontines, de circuits de crédit et de transmission de savoir-faire. Pour autant, le geste théorique n'autorise aucune complaisance. L'informel reste un piège de faible productivité quand rien ne l'arrime à une montée en gamme. Il n'est ni fardeau ni solution : c'est un matériau ambivalent, ressource ou impasse selon la politique qui l'encadre. C'est exactement le type de tension que le « dernier Marx » apprend à tenir, là où l'orthodoxie tranchait d'avance en faveur de la liquidation.
Le décentrement de l'Europe consolide cette orientation. Les sociétés extra-européennes possèdent une logique interne qu'il ne faut pas mesurer à l'aune des catégories occidentales. Pour l'Afrique, la conséquence est évidente : les solutions ne se trouvent pas dans l'imitation, mais dans la capacité à construire des voies originales à partir des ressources culturelles et sociales du continent. C'est l'esquisse d'une « troisième voie » pour le marxisme africain, marxiste dans la méthode, mais ouverte à l'histoire réelle des peuples.
Contre le marxisme orthodoxe
Le « dernier Marx » adresse une critique implicite mais redoutable aux orthodoxies qui ont dominé le XXᵉ siècle. Déterminisme économique rigide, évolutionnisme linéaire : ces lectures ont mal servi les sociétés non-occidentales et mal saisi la nature mondiale du capitalisme. La pensée tardive de Marx ouvre des issues.
Quitter le déterminisme et l'évolutionnisme
L'orthodoxie a fait du passage par le capitalisme un préalable au socialisme. En Afrique, cette idée a nourri le récit d'un continent sommé de « rattraper son retard » en adoptant les modes de production capitalistes avant d'espérer toute transition. Mais, le capitalisme n'a jamais été localisé : dès ses origines, il a intégré ses périphéries par la colonisation et l'exploitation. En reconnaissant la multidirectionnalité des trajectoires et la viabilité des formes communautaires, le « dernier Marx » désamorce ce déterminisme. Le développement n'est pas une voie prédéterminée, c'est un processus diversifié où chaque société compose avec ses réalités et avec sa position dans le système mondial.
L'eurocentrisme de certaines lectures orthodoxes avait conduit à dévaloriser les organisations non-européennes. Propriété collective, réseaux de solidarité, échanges non-marchands : autant de pratiques rangées parmi les vestiges voués à disparaître sous la modernisation. En examinant le mir et les sociétés que l'on disait « primitives », Marx montre au contraire qu'elles peuvent fournir des points d'appui à une transformation sociale. Pour l'Afrique, cette réhabilitation autorise des projets ancrés dans ses propres forces et ses valeurs, et oppose une digue à l'homogénéisation marchande.
Une méthode adaptable, sans reniement
Entre un marxisme orthodoxe figé et un « socialisme africain » jugé trop éloigné des fondamentaux, le « dernier Marx » trace une troisième voie. Elle légitime les tentatives africaines d'adapter le marxisme sans le trahir. Il ne s'agit ni d'abandonner la lutte des classes ni de sacraliser le modèle européen, mais d'assumer une ouverture méthodologique fidèle à l'esprit critique de Marx. Le marxisme reste un outil d'analyse et de transformation pour l'Afrique, à condition d'être manié avec souplesse et inventivité, au plus près des dynamiques du capitalisme contemporain.
Les structures communautaires africaines cessent alors d'être des freins pour devenir des leviers d'une économie socialiste enracinée. La perspective dépasse les oppositions stériles et construit un marxisme africain à la fois fidèle à l'esprit critique de Marx et accordé aux défis du continent : précarité, inégalités croissantes, dépendance aux marchés mondiaux. Une pensée plus souple, plus universelle, plus humaine, qui guide vers l'émancipation sans exiger qu'on renie son histoire.
Perspectives : un marxisme africain pour le XXIᵉ siècle
La vision non-linéaire du « dernier Marx » et sa réhabilitation des formes communautaires ouvrent un horizon, pour la pensée marxiste en Afrique comme pour l'analyse du capitalisme mondial. Les défis sont massifs : inégalités et pauvreté, résilience face aux chocs, gestion des ressources naturelles, adaptation climatique, conquête d'une souveraineté économique et politique réelle. Sur tous ces fronts, relire Marx par ses dernières années fournit des instruments d'analyse et d'action qui rendent les Africains acteurs de leur destin.
Un marxisme enraciné
Appliquer le « dernier Marx » en Afrique suppose un marxisme planté dans les réalités du continent, qui parle aux populations et mobilise pour le changement. Cela exige une attention aux organisations sociales préexistantes, aux solidarités communautaires, aux particularités culturelles. Plutôt que d'importer des solutions clés en main, il s'agit de bâtir des stratégies issues des besoins et des aspirations réels. Il peut s'agir, par exemple, de renforcement des coopératives agricoles et artisanales, de soutien à l'agriculture paysanne et à l'agroécologie, de circuits économiques locaux et régionaux, de politiques de souveraineté alimentaire, énergétique et technologique. Des économies au service du peuple, pas l'inverse.
Le « dernier Marx » appelle aussi à une critique renouvelée du néocolonialisme, indissociable de la nature mondiale du capitalisme. Reconnaître la pluralité des trajectoires permet de défaire les discours qui justifient l'exploitation des ressources par les multinationales, l'endettement chronique des États et l'imposition de politiques dictées de l'extérieur. Un marxisme africain inspiré de cette période serait d'émancipation, tourné vers la libération des peuples du continent à partir de leurs propres forces et de leur propre regard sur le monde.
Le capitalisme comme système mondial
La pertinence du « dernier Marx » tient à ceci : le capitalisme n'a jamais été circonscrit à l'Occident. C'est un système mondial qui a intégré toutes les régions dans ses logiques d'accumulation. L'Afrique en est restée une périphérie, fournisseuse de matières premières et de main-d'œuvre à bas coût, débouché pour les produits manufacturés des centres. Le « dernier Marx » aide à comprendre que le sous-développement n'est pas un état de départ mais un produit, la conséquence d'une intégration inégale au système mondial. L'idée même d'un « retard » africain s'effondre, remplacée par l'analyse des mécanismes qui reproduisent les écarts entre nations.
Cette lecture commande la stratégie. Les solutions ne peuvent rester nationales : elles appellent une coordination continentale et une solidarité internationale. Un marxisme africain renouvelé s'inscrit alors dans une perspective panafricaine, œuvrant pour l'intégration économique et politique du continent et pour un front commun face au capitalisme global. Transformer les rapports de force, revendiquer une juste part des richesses, construire un ordre mondial moins inégal.
Conclusion
Le « dernier Marx » est la part la plus négligée d'une œuvre immense, et peut-être la plus utile à l'Afrique. Ses Carnets ethnologiques et sa lettre à Vera Zassoulitch dessinent un penseur capable de retourner ses propres postulats et d'ouvrir sa réflexion aux sociétés non occidentales. Cette relecture n'a rien d'une curiosité d'érudit : elle congédie les interprétations eurocentrées et déterministes au profit d'un marxisme plus souple, plus universel, plus humain.
En acceptant la diversité des parcours, en redonnant vie aux communautés et en évitant de considérer l'Europe comme l'étalon de toute histoire, le « dernier Marx » le plus récent permet de réfléchir à l'émancipation africaine. Cette réflexion se fait sans renier l'histoire passée ni se confiner à des modèles importés. Il reste à construire, en s'appuyant sur les forces internes du continent, les chemins de développement que cette conception de l’histoire permet d'envisager.
Ce commencement a un contenu, et il ne relève pas de l'incantation. Souveraineté productive plutôt que dépendance aux importations, intégration régionale plutôt que marchés fragmentés, montée en gamme technologique plutôt que cantonnement dans l'extraction de matières premières. L'Afrique n'a pas à rattraper un modèle qui n'a jamais été le sien : elle a une trajectoire propre à assumer. Ce qui lui manque n'est pas le potentiel, c'est la clarté stratégique et des institutions capables de la porter dans la durée.
L'Afrique n'est pas un brouillon de l'Occident, une version inachevée qu'il faudrait corriger jusqu'à conformité. Le « dernier Marx » n'est pas un point d'arrivée. C'est l'endroit où une réflexion africaine sur le capital peut enfin commencer pour son propre compte.