Début juin, l’Université Paris Cité a décidé de retirer au physicien et vulgarisateur scientifique français Étienne Klein son doctorat en philosophie des sciences, après des révélations de plagiat portant environ sur deux tiers des pages du travail doctoral. Sur les réseaux sociaux, le phénomène a pris des proportions industrielles.
À l’ère de l’IA, certaines personnes ont subitement commencé à bien écrire alors qu’on ne leur connaissait pas une belle plume, encore moins de cohérence dans leurs idées. Mais comme le montre le philosophe sénégalais Djibril Samb dans son ouvrage intitulé « Études de philosophie ancienne et médiévale » (L’Harmattan Sénégal, 2020, 159 p.), le plagiat n’est pas un phénomène nouveau. Hérodote, au livre II, après avoir attesté que la doctrine de l’immortalité de l’âme avait été professée en premier par les Égyptiens, reproche à quelques-uns de ses compatriotes d’en avoir revendiqué indûment la paternité. Même l’immense Platon n’échappe pas à ces accusations. Il est accusé d’avoir transcrit beaucoup de doctrines du poète comique sicilien Écharme et d’avoir puisé dans les « Controverses » de Protagoras pour la rédaction de la « République ».
Selon Djibril Samb, des accusations similaires contre les philosophes grecs en général sont si nombreuses chez Clément d’Alexandrie (écrivain juif chrétien, fortement hellénisé, du IIe siècle apr. J.-C.) qu’elles revêtent presque un caractère obsessionnel. Dans les « Stromates I », il reproche à Démocrite de s’être approprié les doctrines morales de Babyloniens. D’une manière générale, les « Stromates » traitent les Grecs de « voleurs des philosophies barbares ». D’après Djibril Samb, c’est dans un épigramme du poète latin du Ier siècle apr. J.-C., « Martial », dans lequel il s’attaque personnellement à un certain Fidentinus, que l’on retrouve, pour la première fois, le terme « plagiario » avec le sens que nous lui connaissons aujourd’hui.
Pour les auteurs de l’Antiquité, l’accusation de plagiat était si déshonorante qu’elle jetait le discrédit sur son auteur et le ridiculisait aux yeux du public. En effet, les plagiaires étaient assimilés à des « voleurs d’enfants d’autrui ». On voit bien donc que la notion de plagiat et sa réprobation morale sont loin d’être des idées neuves. « Aussi loin que l’on remonte dans l’Antiquité gréco-romaine, elles ont toujours été plus ou moins clairement discernées », écrit Djibril Samb.
Toutefois, il invite à faire nettement une distinction entre les notions de plagiat, de transposition et de transfert culturel. Les deux premières notions sont des phénomènes essentiellement littéraires. Mais, souligne Samb, tandis que le plagiat est négatif non pas seulement parce qu’il est usurpatoire, mais surtout parce qu’il exprime l’absence absolue de créativité et la sclérose de la pensée, la transposition accomplie et parachève diverses influences dans une nouvelle création originale. « La transposition est donc une source et une occasion d’enrichissement. Elle est féconde alors que le plagiat est la stérilité même ». C’est l’absence d’une telle distinction qui a été à l’origine des accusations de plagiat à l’encontre de l’écrivain malien Yambo Ouologuem dont l’histoire a inspiré Mohamed Mbougar Sarr dans « La plus secrète mémoire des hommes ».
Ici, à la manière des abeilles qui butinent plusieurs fleurs pour en faire du miel, l’écrivain s’appuie sur ses différentes lectures que sa plume fond en un tout pour obtenir une nouvelle création littéraire à la saveur unique. Quant au transfert culturel, il constitue un phénomène historique et de civilisation beaucoup plus vaste que la transposition. Alors que celle-ci concerne plutôt l’activité créatrice d’un individu ou d’un groupe, le transfert culturel ne s’effectue que lorsque les deux cultures différentes entrent en contact. Avec l’IA, il est impossible de faire une telle distinction. La question fondamentale, c’est celle du droit d’auteur positif. Un texte écrit à l’aide de l’IA appartient-il réellement à son auteur ? Pour autant, s’agit-il d’un plagiat au sens classique du terme ?