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Par Mohamed Gueye
Les maîtres du temps
Tout le cinéma qui se déroule à l’hémicycle de Soweto, pour donner l’impression que nos députés tant choyés travaillent pour le bien de la population, alors que l’on a plus le sentiment qu’ils sont, tous autant qu’ils sont, coupés des réalités du pays
 
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Hier, pour l’adoption de la proposition du Code électoral modifiant les articles L.29 et L.30 du Code électoral, le siège de l’Assemblée nationale, à la Place Soweto, ressemblait à une véritable place forte, totalement bouclé à tous les véhicules non autorisés. Même les piétons devaient démontrer qu’ils ne détenaient aucun objet contondant ou pouvant servir d’arme. Les nombreux éléments des Forces de défense et de sécurité qui quadrillaient la place y veillaient, de manière débonnaire mais avec vigilance. Le texte de la majorité parlementaire a fini par être adopté, comme tout le monde s’y attendait, après que chacun des députés qui le souhaitaient a pu se défouler verbalement. Au risque d’une circulation fortement perturbée aux alentours.

Cette adoption n’a fait qu’ouvrir la porte à de nombreux questionnements. Plusieurs députés ne se sont pas gênés pour rappeler que la présidence de la République a publié des documents préparatoires de réforme constitutionnelle, et ces documents incluent la réforme adoptée hier sous l’égide du parti au pouvoir. Ce qui pousse à se demander si le président Diomaye Faye va promulguer la réforme adoptée hier, et dans ces conditions, qu’adviendra-t-il des textes que son camp a rendu publics hier. Il ressort donc de tout ce qui se passe ces derniers jours au sein du pouvoir, que nos dirigeants chercheraient à « enfumer » le peuple sénégalais ou, en d’autres termes, à nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

Tout le cinéma qui se déroule à l’hémicycle de Soweto, pour donner l’impression que nos députés tant choyés travaillent pour le bien de la population, alors que l’on a plus le sentiment qu’ils sont, tous tant qu’ils y sont, coupés des réalités du pays. Depuis plus de deux ans, la situation sociale et économique du pays ne s’améliore pas, loin de là. Aucun secteur socioprofessionnel qui prend la parole pour louer les efforts du gouvernement. On en est à un point où les membres du gouvernement ne se privent pas pour faire la publicité sur leur performance en inaugurant une… passerelle construite en Casamance. Le chef de l’Etat, lui, tente de se mettre dans les chaussures en faisant des tournées économiques, pour promettre d’entamer une politique d’infrastructures. A ses côtés, son ministre des Infrastructures, celui qui convoque le personnel de son cabinet ou des services dépendant de sa tutelle à 6h du matin, pour indiquer que «l’inaugurite aigue» dont il a les symptômes ne sera pas guérie de si tôt. 

Cela est-il suffisant pour nous sortir du marasme ?

Au même moment, l’autre membre du tandem exécutif joue sa propre partition. Ousmane Sonko a claironné avec force la reprise par la société nationale Petrosen de la licence du bloc gazier «Yaakar Teranga», qui avait été accordée à la compagnie anglaise BP et aux Américains de Kosmos Energy. Passant outre les raisons du retrait de ces deux entreprises, le chef du gouvernement prétend sur Facebook que c’est la volonté du Sénégal de reprendre possession de ses ressources indûment octroyées aux étrangers qui s’est ainsi manifestée.

Depuis cette sortie du Premier ministre, tout le monde a pu se rendre compte qu’il était loin de la vérité. Mais le plus important sera de voir comment le pays pourra exploiter le gaz off-shore, et avec quels moyens matériels et humains. Tout le monde a fini par s’accorder que, au-delà de ses fortes déclarations, le pays, même à travers Petrosen, aura besoin de beaucoup d’argent pour pouvoir entamer l’exploitation de son gaz.

Les spécialistes assurent qu’il faudrait un minimum de 7 milliards de dollars américains pour arriver à la phase d’exploitation. Au taux actuel, cela fait environ 4 mille 550 milliards de francs Cfa. Ce qui fait environ les deux-tiers du budget du pays. Une fois ces montants engagés, l’exploitation du gaz et sa transformation en Gaz naturel liquéfié (Gnl) pour son transport sur la terre ferme et sa distribution exigeront l’acquisition d’un Fpso, à savoir un navire qui permet d’exploiter, de transformer et de transporter le gaz sur la terre ferme. Le bloc conjoint de GTA, exploité par BP et Kosmos pour le compte de la Mauritanie et du Sénégal, en possède déjà un.

Un Fpso peut être acquis par location. Mais la majorité des spécialistes déconseillent cette stratégie au vu du coût que cela représenterait, qui est d’environ 20 millions de dollars par jour. L’achat d’un appareil reviendrait environ à 3 milliards de dollars, mais ces frais pourraient être récupérés à long terme.

De plus, l’exploitation du pétrole comme du gaz engendre et implique de nombreuses autres spécialités, qui sont parfois très éloignées de l’exploitation brute de la ressource elle-même. Les personnes impliqués dans le «Local content» découvrent tous les jours que ce n’est pas l’exploitation du pétrole ou du gaz elle-même qui permet d’enrichir un pays ou sa population. Le régime de Macky Sall a tenu à mettre en place un cadre normatif pour gérer ce «Contenu local» et permettre qu’il bénéficie d’abord et prioritairement à l’entreprenariat national. Or, depuis son arrivée aux affaires, le pouvoir actuel a voulu considérer les entrepreneurs nationaux, à quelques exceptions près, comme des pillards et des complices de pillage des ressources du pays. Il lui a fallu deux ans de perdu, ainsi qu’une cacophonie au sommet de l’Etat, pour commencer à comprendre qu’il avait besoin de toutes les ressources pour avancer.

Souhaitons qu’il comprenne aussi que la revendication de la souveraineté économique ne va pas toujours de pair avec la mise à l’écart totale de toute expertise étrangère. Sinon, comme ils l’ont expérimenté dans certains domaines, les dirigeants risqueraient de faire dégager les véritables investisseurs pour mettre à leur place des aventuriers, et ainsi faire reculer le pays de plusieurs années. Souhaitons que cela ne nous arrive pas avec la «nationalisation» de la centrale de la West african energy (Wae), qui a été cédée à la Senelec, au détriment des investisseurs locaux qui ont monté ce projet.

On ne peut vraiment pas annoncer que le gouvernement actuel est tout blanc des malheurs qui ont brouillé les actionnaires de ce projet phare dans le domaine de l’électrification. On ne peut tout de même s’empêcher de déplorer la manière dont ce projet s’effiloche. N’oublions pas que la Senelec, qui va reprendre cette structure, n’était au départ que destinée à acheter l’électricité produite par la centrale, à un tarif compétitif. En faire aujourd’hui un producteur, alors qu’elle a déjà du mal à maintenir en vie ses propres centrales, est-il vraiment un bon moyen de préserver les ressources du pays ?

De plus, cette affaire qui vient s’ajouter aux déboires de l’entrepreneur sénégalais qui s’est retrouvé en bisbilles avec la direction de l’Aser pour un contrat d’électrification de plusieurs villages, à partir d’un financement espagnol, n’est-elle pas de nature à donner raison aux hommes d’affaires sénégalais qui disent qu’ils ne sont pas encouragés à investir dans leur pays, malgré les beaux slogans sur la «Préférence nationale» ?

Ce saut dans le secteur de l’électricité, dans lequel il y aurait encore bien des choses à dire, est juste une brève illustration des problèmes qui assaillent la population sénégalaise, et sur lesquels l’opinion aimerait voir le regard de l’Etat, surtout celui de l’Exécutif. Malheureusement, il semble que ce dernier ne se préoccupe que de ce qui se passera d’ici 2027 ou en 2029. Or, dans une vie d’homme, deux ou trois ans, cela compte beaucoup. Martin Luther King, citant la Bible, se moquait du fou qui faisait des calculs pour une longue période, en lui disant : «Dès demain, ton âme te sera redemandée !» Toutes les stratégies du binôme bicéphale à la tête de l’Etat semblent tournées vers l’objectif de durer plus longtemps que son compère sur son fauteuil. Les deux ne se rendent pas compte que leur jeu risque de leur coûter cher, car ils ne sont pas maîtres du temps !

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