Dans « La fabrique du présent », le nouvel essai qu’il vient de publier aux éditions Philippe Rey/Jimsaan, Felwine Sarr rapporte une scène étonnante mais familière en milieu sérère. Dans une des îles du Saloum, écrit-il, un homme au retour d’une visite se voit proposer par une femme une calebasse de lait sur le wharf avant d’embarquer à bord d’une pirogue pour une île voisine. Au moment de porter la calebasse à ses lèvres, celle-ci se renverse. L’homme s’excuse, un peu déçu de n’avoir pu honorer cette marque d’hospitalité. Arrivé à destination, il débarque sur un port où l’attendait son frère, lequel lui rapporte la scène qui s’est déroulée à plusieurs dizaines de kilomètres sur une autre île. Il lui explique qu’il a vu la femme lui proposer cette boisson et qu’il a renversé cette calebasse car celle-ci contenait un poison qui lui était destiné. De là où il se trouvait (une île voisine, par-delà le bras de mer), il a vu la scène et a pu agir à distance et renverser la calebasse. Cet homme est un « yaal xoox », littéralement quelqu’un qui a une tête, un savant détenteur de connaissances. Ce genre d’histoires est fréquent en Afrique de l’Ouest et jusqu’à une époque récente il ne viendrait à personne l’idée de les mettre en doute, tellement elles étaient banales. « Ces groupes sociaux savent comment annihiler la puissance du fer ou celle de la lame. Ils connaissent le secret des mécanismes qui annulent les lois physiques connues. Des procédés qui contredisent nos connaissances élémentaires en physique classique : lois de la gravité, limites spatio-temporelles, vitesse, localité », écrit Felwine Sarr.Certains de ces savoirs sont toujours conservés dans des cercles familiaux ou communautaires confiés à des personnes dont on estime qu’elles préservent l’éthique nécessaire du sachant.
La question c’est pourquoi ces savoirs sont déconsidérés aujourd’hui, y compris par les Africains eux-mêmes ? La première réponse, c’est qu’une proportion des populations africaines (souvent les élites) considère ces savoirs, au pire comme des curiosités relevant du charlatanisme, au mieux comme des ordres du savoir ayant vécu, désormais devenus obsolètes car ayant été incapables de produire les mondes modernes au sein desquels nous vivons. En effet, ces savoirs ne nous ont pas protégé de la subjugation et de la conquête ; ce qui fait que nous avons tendance à être sceptiques et à les déconsidérer, même s’ils restent efficients.
La deuxième réponse est liée au processus même de transmission de ces savoirs. En disqualifiant les formes de savoirs qui sont en dehors du canon scientifique, la colonisation a imposé dans ses lieux de production « une monoculture du savoir ». Dans quelle mesure est-il possible aujourd’hui de réinvestir ces savoirs et de les disséminer dans les structures modernes de transmission de savoir ? Felwine Sarr est convaincu que c’est là une étape indispensable vers la révolution épistémique qu’il appelle de ses voeux. Mais il faudra, à notre avis, faire la part des choses entre ce qui relève du charlatanisme et d’un savoir pratique qui répond aux nécessités du moment. Une fois ce tri fait, on constate que l’Afrique a produit énormément de savoirs pratiques (techniques, thérapeutiques, agricoles, écologiques, politiques, sociaux…) que les sociétés utilisent dans leur vécu de tous les jours. L’expérience a montré qu’il est possible de réinvestir ces savoirs-là et de les interféconder avec les connaissances scientifiques actuels. Dans son livre Felwine Sarr rapport l’exemple des chamans du peuple autochtone kogi, de la Sierra Nevada colombienne, qui viennent régulièrement en France depuis 2018 pour échanger avec des scientifiques, partager leurs savoirs ancestraux et procéder à des diagnostics territoriaux. Dans son ouvrage intitulé « Kogis, le chemin des pierres qui parlent : dialogues entre chamans et scientifques » (Actes Sud, « Voix de la Terre », 2022, Éric Julien rapporte l’efficacité de ces savoirs et leur troublante convergence en matière de résultats avec ceux des scientifiques. Dans les domaines thérapeutique, écologique ou agricole, l’Afrique aurait sûrement son mot à dire au reste du monde.