(SenePlus) - Quatre ans après l'arrivée des mercenaires russes censés écraser l'insurrection jihadiste, le ministre de la Défense a été tué dans un attentat suicide et les forces de Moscou ont dû battre en retraite. Un échec cuisant qui plonge le pays dans un vide de pouvoir inédit.
"Le plus grand partenaire qu'ils avaient, ils n'ont pas pu le protéger." La phrase de J. Peter Pham, ancien envoyé spécial américain pour le Sahel sous la première administration Trump, résume à elle seule l'ampleur du désastre russe au Mali. Sadio Camara, ministre de la Défense et principal artisan du partenariat avec Moscou, a été tué samedi dans un attentat suicide qui a pulvérisé sa résidence à Kati. Au même moment, une offensive coordonnée sans précédent depuis près de 15 ans frappait simultanément six grandes villes du pays, forçant les mercenaires russes à abandonner des positions clés et plongeant la junte dans le chaos.
Dans un article publié ce 30 avril 2026 et signé Rachel Chason, le Washington Post décrit un Mali "au bord de l'effondrement" malgré les assurances du président Assimi Goïta qui affirme garder le contrôle. Un responsable à Bamako, s'exprimant sous couvert d'anonymat, livre un constat glaçant : "Il y a un vide de pouvoir massif ici. Personne ne sait ce qui se passe. Cela peut sembler mélodramatique, mais il n'est pas clair quel gouvernement nous avons encore ici."
L'histoire commence en 2021, lorsque la junte malienne, après avoir renversé le président démocratiquement élu, ordonne aux troupes françaises de quitter le pays, mettant fin à une opération anti-terroriste occidentale de près d'une décennie. Assimi Goïta — qui avait pourtant reçu une formation des forces spéciales américaines — et ses lieutenants se tournent vers Moscou. Sadio Camara effectue plusieurs voyages en Russie en 2021 et orchestre l'accord avec le groupe de mercenaires Wagner.
Environ 1500 combattants russes arrivent et aident l'armée malienne à enregistrer quelques gains, notamment la reprise de la ville septentrionale de Kidal aux séparatistes touaregs en 2023. Mais selon le Washington Post, "la violence a globalement augmenté, et les experts affirment que les abus commis par l'armée malienne et les Russes en ont été l'un des principaux moteurs".
L'offensive du 25 avril, tournant historique
J. Peter Pham, cité par le quotidien américain, enfonce le clou : "Ils n'avaient pas les mêmes standards ni n'étaient contraints par les mêmes règles d'engagement, et ils n'ont quand même pas pu faire le travail."
Le samedi 25 avril, le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, lance une offensive coordonnée d'une ampleur inédite. À Kati, un kamikaze pulvérise la résidence de Sadio Camara, tuant le ministre, sa famille et des dizaines de civils. À Kidal — cette ville que les Russes avaient si fièrement reprise en 2023 —, une alliance rebelle dominée par les Touaregs, en partenariat déclaré avec le JNIM, assiège les positions russes et maliennes avec des drones télécommandés.
Le résultat est humiliant : l'Africa Corps (nouveau nom de Wagner après la mort de son chef Evgueni Prigojine en 2023) négocie une reddition. Des vidéos sur les réseaux sociaux montrent des camions et des chars russes quittant la ville, remorquant parfois de l'artillerie et des roquettes. À Tessalit, à 200 kilomètres au nord de Kidal, des militants posent avec un hélicoptère abandonné par l'armée malienne et les Russes.
L'Africa Corps a reconnu le retrait de Kidal, affirmant qu'il s'agissait d'une "décision conjointe du leadership de la République du Mali" et que les blessés et l'équipement lourd avaient été évacués en premier. Mais en perdant le contrôle d'autres villes, les mercenaires russes ont blâmé l'Occident, condamnant quiconque soutenait "les terroristes et leurs maîtres français" comme des "nullités pathétiques".
L'échec malien s'inscrit dans une série de revers pour Vladimir Poutine, qui a fait de l'Afrique une priorité pour contrer les rivaux occidentaux, notamment les États-Unis. Le Washington Post rappelle que ce schéma a été "illustré de manière frappante au Venezuela", où l'armée américaine a capturé le président Nicolás Maduro, et en Iran, où des bombardements américano-israéliens ont tué le guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei.
Ibrahim Yahaya Ibrahim, directeur adjoint du projet Sahel du International Crisis Group, cité par le quotidien américain, résume : "Nous avons du mal à donner un sens à cela, même ceux qui ont étudié cette question pendant des années. Les Russes étaient leur pari principal, et ils ont vraiment subi un revers majeur."
Un avenir incertain, des options limitées
Au-delà de l'effondrement apparent d'une nouvelle intervention étrangère au Mali, les experts soulignent que les récentes attaques soulèvent des questions sur l'avenir du pays, avec des ramifications potentiellement graves pour l'ensemble de la région du Sahel, qui inclut également le Burkina Faso et le Niger.
Les prochaines étapes de l'Africa Corps restent incertaines. Andrew Lebovich, chercheur à l'Institut Clingendael, prévient : "Si les Russes se retirent, alors c'est un énorme problème pour le gouvernement malien. Il n'y a pas vraiment d'autre option susceptible de remplacer la force russe à court terme."
À Bamako mardi, un porte-parole de l'affilié d'Al-Qaïda derrière les attaques a déclaré un "siège total" contre la capitale. L'ambassade américaine a averti de "possibles mouvements terroristes à l'intérieur de Bamako" et a exhorté les citoyens américains à rester confinés.
Un commerçant de 47 ans, interrogé par le Washington Post sous couvert d'anonymat, confie avoir espéré que les Russes apporteraient la paix promise depuis longtemps. Aujourd'hui, il se demande si les Français n'auraient pas été meilleurs. "C'a été un échec total. Quand les Français étaient présents, nous n'avons même jamais vu d'attaque à Ségou, encore moins à Bamako, même s'ils étaient insultés de tous les noms."
Un boucher de 33 ans, qui soutenait auparavant le partenariat russe, déclare avoir le sentiment que tout ce que le gouvernement avait promis "n'était que mensonge, au point que les terroristes sont venus jusqu'à Bamako". "Je suis tellement découragé. Aujourd'hui, nous avons tous peur parce qu'il n'y a plus d'hommes qui peuvent garantir notre sécurité."