(SenePlus) - Dans une tribune publiée le 2 mars 2026 par Le Monde Diplomatique, l'économiste et philosophe français Frédéric Lordon avance une thèse radicale : l'intelligence artificielle s'apprête à accomplir ce que Marx avait prédit, mais par un chemin totalement imprévu. Loin de mobiliser le prolétariat industriel, c'est la bourgeoisie intellectuelle elle-même (journalistes, avocats, consultants, créatifs) qui va faire les frais de la prochaine révolution technologique. Et cette classe, jusqu'ici pilier du capitalisme, pourrait basculer dans le camp de la contestation.
Lordon ouvre son analyse en rappelant la prédiction centrale de Marx : le capitalisme produit lui-même les conditions de sa propre disparition. "Le développement des forces productives engendre une modification des rapports de production qui les accompagnent, jusqu'au point d'une mise en contradiction insoluble", résume-t-il. Marx voyait dans la concentration des masses ouvrières dans les usines le germe de leur prise de conscience révolutionnaire. Mais cette dialectique, reconnaît Lordon, a échoué : répression, fascisme au XXe siècle, puis consumérisme de masse et restructurations capitalistes (automatisation, délocalisation, précarisation) ont anéanti cette perspective.
L'intellectuel français avait jusqu'ici misé sur une autre voie de rupture endogène : l'écocide. Le capitalisme détruit les conditions de vie sur Terre, et cette prise de conscience pourrait forcer une sortie du système. Mais il admet que le processus sera long, face aux résistances culturelles et aux renoncements massifs nécessaires ; il cite l'anecdote de la journaliste Léa Salamé déclarant que limiter les vols long-courriers à trois ou quatre dans une vie relèverait "quasiment de la dictature", alors que Jean-Marc Jancovici évoquait cette norme pour toute une existence.
L'IA, fossoyeuse de la "classe créative"
C'est ici qu'intervient la rupture analysée par Lordon. L'intelligence artificielle générative, dont les capacités explosent depuis 2024-2025, ne menace plus seulement les emplois manuels ou répétitifs. Elle s'attaque désormais au cœur de la bourgeoisie intellectuelle. Lordon s'appuie sur un texte "viral" de Matt Shumer, créateur de OthersideAI, qui annonce à "une tranche considérable de cadres, et même des supérieurs, qu'ils vont bientôt avoir à faire leurs cartons : rendus dispensables."
L'économiste rapporte également le témoignage de Régis Portalez, polytechnicien reconverti : "Il y a six mois peut-être, je croyais l'IA à peine capable de remplacer les tâches subalternes qu'un junior confie au stagiaire (...) Et puis il y a deux semaines, j'ai demandé à l'une d'entre elles d'écrire entièrement un programme que j'envisageais de mettre un jour et demi à écrire (...) En une minute trente à peine, j'avais un code qui compile et qui s'exécute, testé, documenté et fonctionnel."
La liste des professions menacées s'allonge : développeurs, juristes d'affaires, analystes financiers, diagnosticiens médicaux, consultants, rédacteurs, journalistes, traducteurs, graphistes, musiciens, scénaristes. Toute la "classe créative" que l'intellectuel américain Robert Reich célébrait dans les années 1990 comme l'avant-garde de la mondialisation heureuse — ceux qui manipulent des symboles pendant que d'autres s'occupent du "cambouis".
C'est là que Lordon formule sa thèse centrale : "La voilà alors la nouvelle dialectique, celle à laquelle Marx ne pouvait pas penser (...) la dialectique du bloc bourgeois dispensable." Cette classe qui soutenait idéologiquement et culturellement le capitalisme va découvrir ce que les ouvriers et employés ont subi depuis quarante ans : le sentiment d'inutilité, l'éjection brutale, le déclassement.
"Elle va savoir ce que c'est que de se retrouver du jour au lendemain renvoyée non seulement à l'inactivité mais au sentiment dissolvant de l'inutilité", écrit Lordon, qui n'épargne pas cette bourgeoisie du "Bien" qui, selon lui, a manifesté "une indifférence de granit au sort des classes ouvrières, équarries, massacrées par les grandes transfusions de la mondialisation."
Quelle stratégie politique ?
Le philosophe pointe la cruauté du retournement historique : cette classe qui se croyait "importante", "centrale", "si peu concernée" par les restructurations économiques, va expérimenter à son tour la brutalité du capitalisme financiarisé. Et celui-ci, prédit Lordon, "va s'y ruer comme jamais il ne s'est rué" face à de tels "gisements de productivité et de cost-killing."
Reste la question politique : comment transformer cette classe atomisée, individualiste, "incapable d'action collective au-delà d'un Team building ou d'un Happy hour d'After work", en force de contestation ? Lordon reconnaît la difficulté : contrairement aux ouvriers de Marx, concentrés dans les usines, ces cadres dispersés vivent leur condition "comme joyeusement concurrentielle."
Le penseur français esquisse néanmoins une piste : c'est à France Insoumise, "mouvement d'importance, déjà bien ancré dans la bourgeoisie moyenne intellectuelle et culturelle", de porter ce message. "Vous y avez cru ; vous vous êtes fait rouler ; ce système qui vous a fait marcher est impitoyable, nous savions que d'une manière ou d'une autre il vous viendrait dessus, voilà c'est fait", propose-t-il comme discours de ralliement.
Dans cette analyse, Lordon ne prédit pas simplement une crise technologique, mais une recomposition complète du paysage politique. La classe qui donnait au capitalisme sa légitimité culturelle et symbolique est en passe de devenir sa victime. Si cette conversion politique advient, alors Marx aura eu raison, mais d'une façon qu'il n'aurait jamais imaginée.