L’histoire des relations internationales est, avant tout, celle d’une tension permanente entre deux logiques antagonistes : celle de la force et celle du droit. À chaque moment de rupture, cette opposition ressurgit avec une intensité particulière, plaçant les États face à un choix fondamental : organiser leur coexistence autour de règles communes ou s’en remettre à la loi du plus fort.
À l’heure où les tensions internationales se ravivent et où les logiques de puissance semblent reprendre le dessus, le droit international apparaît plus contesté que jamais. Pourtant, jamais son rôle n’a été aussi crucial. Entre repli unilatéral, fractures géopolitiques et crises persistantes, le monde est confronté à un choix décisif : préserver l’ordre du droit ou céder à la loi de la force.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la communauté internationale a fait le pari du droit. La création de l’Organisation des Nations unies a consacré l’ambition de substituer à l’anarchie des puissances un ordre juridique international fondé sur le multilatéralisme, la coopération et le respect de normes communes.
Cet ordre, bien qu’imparfait, a permis d’encadrer l’usage de la force, de structurer les relations entre États et de limiter les dérives les plus extrêmes de la puissance. Il repose sur une idée simple mais essentielle : sans règles, il n’y a pas de stabilité ; sans droit, il n’y a pas de paix durable.
Pourtant, les évolutions contemporaines semblent remettre en cause cet équilibre fragile. Le retour des logiques de puissance, la montée des tensions géopolitiques et les politiques unilatéralistes interrogent la solidité de cet édifice. L’action menée par Donald Trump en constitue une illustration particulièrement révélatrice, en ce qu’elle a revendiqué la primauté de l’intérêt national sur les engagements internationaux. Dès lors, une question s’impose : le XXIe siècle sera-t-il celui de l’ordre du droit ou celui du retour à la loi de la force ?
Pour y répondre, il conviendra de montrer, dans une première partie, que le droit international et le multilatéralisme constituent les fondements indispensables de la stabilité internationale. Nous analyserons, dans une seconde partie, comment les dynamiques unilatéralistes contemporaines révèlent, par leurs effets mêmes, les dangers d’un affaiblissement de cet ordre juridique.
I. L’ordre du droit : architecture fragile mais indispensable de la stabilité internationale
Le droit international et le multilatéralisme ne sont pas les rêves naïfs d’un idéal cosmopolitique. Ils sont, au contraire, les fragiles architectures qui empêchent le monde de basculer dans l’arbitraire de la puissance.
Ils encadrent d’abord la violence, en érigeant des limites à l’usage de la force. La Charte de l’Organisation des Nations unies grave dans le marbre du droit international un principe cardinal : l’interdiction du recours à la force. Ce principe, parfois violé, demeure pourtant une boussole morale et juridique, rappelant que la guerre ne peut être une norme mais seulement une exception strictement encadrée.
Le multilatéralisme, ensuite, ouvre des espaces de coopération là où régneraient autrement la méfiance et la rivalité. L’Accord de Paris sur le climat incarne cette capacité des États à transcender leurs intérêts immédiats pour affronter ensemble une menace globale. De même, l’Organisation mondiale du commerce organise les échanges dans un cadre de règles communes, réduisant les risques de guerres commerciales et d’affrontements économiques destructeurs.
Le droit international, enfin, ouvre des voies de résolution pacifique des différends. À travers la Cour internationale de Justice, il substitue au fracas des armes la lente mais essentielle œuvre de la justice internationale.
Et dans les interstices du droit, les opérations de maintien de la paix rappellent que cet ordre n’est pas abstrait : il est incarné par des femmes et des hommes déployés sur les terrains de conflit, parfois au prix du sacrifice ultime. Plus de soixante-dix missions depuis 1945 témoignent de cette volonté obstinée de contenir la violence.
Ainsi, l’ordre du droit n’abolit pas la force : il la discipline, il l’encadre, il lui impose des limites. Il transforme le chaos potentiel en équilibre précaire mais habitable.
II. La loi de la force : les tentations contemporaines et leurs fractures
Mais cet édifice vacille lorsque la force prétend se soustraire au droit.
Les politiques menées sous l’administration de Donald Trump illustrent cette inflexion. Le retrait de l’Accord de Paris et de l’Accord sur le nucléaire iranien a marqué une rupture avec la logique des engagements collectifs. Dans le cas iranien, la stratégie de « pression maximale » a substitué la contrainte à la négociation, fragilisant un équilibre diplomatique déjà précaire.
Or, la coercition, lorsqu’elle se détache des cadres juridiques partagés, ne stabilise pas : elle polarise. Elle ne résout pas les crises : elle les déplace et les approfondit.
Dans le même mouvement, le soutien affirmé à Israël a soulevé des interrogations majeures quant au respect du droit international. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale a constitué une rupture symbolique forte, perçue comme un affaiblissement du cadre multilatéral.
Mais c’est surtout dans les territoires de la Cisjordanie et de Gaza que les tensions entre réalité politique et normes juridiques apparaissent avec le plus d’acuité. Les implantations en Cisjordanie, largement contestées au regard du droit international humanitaire, et les opérations militaires à Gaza, régulièrement questionnées au regard des principes de proportionnalité et de protection des civils, illustrent la fragilité du droit lorsqu’il est confronté aux logiques de puissance.
Enfin, les critiques adressées à l’Organisation mondiale du commerce ont contribué à fragiliser davantage les mécanismes de régulation économique mondiale.
Ainsi, la loi de la force ne construit pas un ordre alternatif : elle engendre une fragmentation du monde, une instabilité diffuse où les équilibres deviennent provisoires et les certitudes illusoires.
Conclusion générale
Le XXIe siècle n’est pas seulement une époque de mutations géopolitiques : il est un moment de vérité pour l’ordre international lui-même.
Le droit international et le multilatéralisme, malgré leurs imperfections, demeurent les seules structures capables d’organiser la coexistence entre États. Ils ne suppriment pas les conflits, mais ils empêchent qu’ils deviennent incontrôlables. Ils n’abolissent pas la force, mais ils la soumettent à des règles.
Car un monde sans droit n’est pas un monde libre : c’est un monde livré à l’incertitude permanente de la puissance. Dès lors, l’enjeu n’est pas de choisir entre efficacité et droit, mais de comprendre que l’efficacité sans droit mène au désordre.
Mais une question demeure, suspendue au-dessus de notre époque comme une inquiétude fondamentale : les États sont-ils encore capables de faire primer les règles sur les rapports de force ? Le droit international peut-il survivre à l’érosion progressive du multilatéralisme ? Et surtout, le XXIe siècle sera-t-il celui de la consolidation de l’ordre du droit, ou celui de la résurgence durable de la loi de la force ?
M. El Hadji Amadou Niang, docteur en droit international, est ancien fonctionnaire international à l’Organisation de l’Unité Africaine et au secrétariat général de l’ONU, ancien Ambassadeur du Sénégal et consultant international de haut niveau.