Skip to main content
Par El Hadji Amadou Niang
Nucléaire, souveraineté et droit international
EXCLUSIF SENEPLUS - Le monde peut-il accepter durablement un ordre où le droit s’incline devant la puissance, ou saura-t-il réaffirmer l’exigence d’un universalisme juridique véritable, seul capable de garantir un équilibre équitable entre les nations ? 
 
ID
1004227
{"id":1004227,"title":"Nucléaire, souveraineté et droit international ","subheadline":"EXCLUSIF SENEPLUS - Le monde peut-il accepter durablement un ordre où le droit s’incline devant la puissance, ou saura-t-il réaffirmer l’exigence d’un universalisme juridique véritable, seul capable de garantir un équilibre équitable entre les nations ?  ","image":"/sites/default/files/2026-04/capture_decran_2025-06-23_a_02.19.15_1_1_1.png","link":"/article/nucleaire-souverainete-et-droit-international"}

L’ordre mondial à l’épreuve de la puissance

Dans le silence dense des négociations avortées d’Islamabad, le 11 avril 2026, entre les États-Unis et l’Iran, s’est joué bien davantage qu’un simple épisode diplomatique. Sous la conduite de JD Vance pour la délégation américaine et de Mohammad Bagher Ghalibaf, c’est une fracture ancienne qui s’est rouverte, opposant la promesse d’un droit universel à la réalité âpre des rapports de puissance.

Depuis le Traité de non-prolifération nucléaire de 1968 (TNP), le monde s’efforce d’ordonner l’atome, d’en contenir la diffusion et d’en encadrer l’usage. Pourtant, derrière cette architecture normative se dessine une vérité plus troublante : celle d’un droit universel dans son principe, mais profondément inégal dans son application.

À travers les trajectoires de l’Iran, d’Israël, de l’Inde, du Pakistan et de la Corée du Nord, se révèle une géographie différenciée de la légitimité stratégique. Certains États sont étroitement surveillés, d’autres tolérés, d’autres encore marginalisés, consacrant une égalité souveraine plus proclamée que réelle.

Dès lors, une interrogation s’impose avec acuité : le droit international demeure-t-il un langage commun, ou tend-il à devenir l’instrument des puissances qui en orientent l’interprétation ?

I. Le nucléaire et l’ombre des asymétries

Le Traité de non-prolifération nucléaire porte une ambition élevée : prévenir la prolifération, favoriser le désarmement et garantir l’usage pacifique de l’énergie nucléaire. Mais il institue également une distinction durable entre États dotés et non dotés, inscrivant au cœur même du système une inégalité structurelle. Dans ce cadre, Iran, pourtant signataire, demeure soumis à une pression constante.

À l’inverse, Israël, non signataire et largement considéré comme puissance nucléaire, évolue en marge du dispositif sans subir des contraintes comparables. Le soutien politique constant des États-Unis, notamment sous l’impulsion de Donald Trump, renforce cette perception d’un droit appliqué de manière sélective.

Dans les territoires palestiniens et au Liban, les conflits récents ont laissé des traces profondes. Gaza incarne une tragédie humaine majeure, marquée par des pertes massives et des destructions étendues. Au Liban, les affrontements ont provoqué morts, blessés et déplacements massifs, tandis qu’en Cisjordanie, les tensions persistantes fragilisent les principes fondamentaux du droit international humanitaire. Dans ces espaces, les règles censées protéger les civils semblent céder sous la pression des réalités militaires, révélant les limites d’un droit confronté à la brutalité des rapports de force.

Ces tensions débordent désormais le cadre régional pour atteindre les relations entre partenaires historiques. Au sein de l’Union européenne, les débats se sont intensifiés face à la situation à Gaza, où les préoccupations liées au respect du droit international humanitaire occupent une place centrale. Une mobilisation citoyenne d’ampleur, dépassant le million de signatures, a appelé à la suspension de l’accord d’association liant l’Union européenne à Israël. Bien que l’Union demeure son principal partenaire commercial, cette dynamique traduit une exigence croissante de cohérence entre principes proclamés et pratiques effectives.

Ainsi, au-delà des relations interétatiques, les sociétés civiles elles-mêmes portent désormais une vigilance accrue à l’égard du respect du droit. La mise en cause de Benjamin Netanyahu devant la Cour pénale internationale constitue à cet égard une avancée symbolique vers la responsabilisation des dirigeants, bien que son impact concret demeure limité, alimentant le sentiment d’une justice internationale à géométrie variable.

La comparaison avec la Corée du Nord, l’Inde et le Pakistan renforce encore cette impression d’un ordre nucléaire profondément asymétrique, où la norme s’adapte aux rapports de puissance plus qu’elle ne les contraint.

II. Le détroit d’Ormuz : entre souveraineté et épreuve du droit

Au seuil des routes maritimes du monde, le détroit d’Ormuz s’impose comme un point de cristallisation des tensions contemporaines. Dans cet espace étroit transite une part essentielle des flux énergétiques mondiaux, faisant de ce passage un lieu où la géographie rejoint la stratégie.

Le droit international de la mer y consacre le principe du passage en transit, érigeant la liberté de navigation en norme fondamentale. Mais cette liberté se heurte à une réalité persistante : celle des prérogatives souveraines des États riverains, au premier rang desquels Iran. Dès lors, la tension ne saurait être réduite à une opposition simpliste : elle s’inscrit dans une dialectique complexe entre circulation globale et souveraineté territoriale.

Dans cette perspective, certaines mesures, telles qu’une contribution financière imposée aux navires, peuvent être interprétées comme des réponses asymétriques à un long régime de sanctions ayant affecté les capacités économiques d’un État. Elles traduisent une tentative de rééquilibrage dans un contexte marqué par des contraintes structurelles.

Les développements récents au Moyen-Orient confèrent à cette tension une intensité particulière. Au Liban, les incidents impliquant la Force intérimaire des Nations unies ont révélé la fragilité du droit face aux réalités du terrain, mettant en lumière des atteintes incompatibles avec le statut des forces mandatées par la communauté internationale. La déclaration conjointe adoptée le 11 avril 2026, malgré son poids symbolique, peine à produire des effets contraignants à la hauteur des faits constatés.

Au cœur du système multilatéral, cette fragilité s’est également manifestée. Le 7 avril 2026, un projet de résolution visant à favoriser la réouverture du détroit s’est heurté au veto de la Russie et de la Chine, illustrant les limites structurelles d’un ordre où la règle s’incline devant la puissance.

À mesure que les certitudes s’érodent, l’isolement de Donald Trump se précise, révélant une fracture croissante dans les équilibres internationaux. À cette évolution répond la prudence de l’Arabie saoudite et des États du Golfe, révélatrice d’u En Europe, Viktor Orbán, affaibli par une défaite électorale qui l’a tenu à l’écart du pouvoir, et Giorgia Meloni inscrivent une distance nouvelle dans le paysage politique, dans un climat où des propos visant jusqu’au Saint-Père, le Pape Léon XIV, conjugués à des répercussions économiques diffuses, viennent encore raviver les lignes de fracture et approfondir les dissensions.ne inquiétude face à l’imprévisibilité américaine.

Dans ce contexte, la perspective d’un blocage du détroit d’Ormuz cristallise les tensions. En l’absence de conflit armé international, une telle initiative soulèverait de graves objections juridiques : le blocus maritime, relevant du droit des conflits armés, n’est admissible qu’à des conditions strictes. Hors de ce cadre, il constituerait une atteinte à la liberté de navigation et mettrait à l’épreuve les principes consacrés par la Charte des Nations unies.

Au-delà du droit, les conséquences seraient systémiques : choc énergétique, déséquilibres économiques et risque d’escalade régionale. Parallèlement, la parole de Donald Trump, d’une virulence croissante, déborde les usages diplomatiques et altère profondément les équilibres. Dans ses expressions les plus extrêmes, elle évoque l’anéantissement avec une légèreté en rupture avec les principes fondamentaux du droit international. Or, la parole d’un chef d’État est toujours performative : elle façonne les rapports de force et peut précipiter les crises.

Enfin, l’ambivalence stratégique des États-Unis à l’égard de Iran, oscillant entre confrontation et ouverture, entretient une incertitude persistante. Ainsi, le détroit d’Ormuz apparaît comme le miroir d’un ordre mondial sous tension, où le droit subsiste mais se fragilise sous la pression des puissances.

Conclusion : le droit à l’épreuve de la puissance

À travers les tensions nucléaires, les fractures du Moyen-Orient et les crispations autour du détroit d’Ormuz, se dessine une ligne de faille persistante : celle d’un ordre international qui proclame l’universalité du droit tout en en fragilisant l’effectivité par la hiérarchie des puissances.

La trajectoire des États-Unis, sous l’influence de Donald Trump, en constitue une illustration saisissante. Pression sur l’Iran, soutien stratégique à Israël, remise en cause des équilibres multilatéraux et recours à la contrainte traduisent une conception du monde où la norme tend à céder devant le rapport de force.

Mais au-delà des choix politiques, c’est une grammaire même de la puissance qui se révèle, où la parole devient instrument de tension, brouillant les frontières entre diplomatie et confrontation. Les crises de Gaza, du Liban et de la Cisjordanie, les incertitudes nucléaires et les tensions autour d’Ormuz ne s’additionnent pas : elles se répondent et composent les fragments d’un déséquilibre structurel.

Plus encore, l’efficacité des stratégies engagées demeure incertaine : ni stabilisation durable ni ordre prévisible ne semblent s’imposer, laissant place à une dynamique d’instabilité continue.

Dès lors, une évidence s’impose : la paix internationale ne saurait reposer sur une application sélective du droit ni sur la seule logique des puissances dominantes. Une question demeure, essentielle : le monde peut-il accepter durablement un ordre où le droit s’incline devant la puissance, ou saura-t-il réaffirmer l’exigence d’un universalisme juridique véritable, seul capable de garantir un équilibre équitable entre les nations ?

M. El Hadji Amadou Niang, docteur en droit international, est ancien fonctionnaire international à l’Organisation de l’Unité Africaine et au secrétariat général de l’ONU, ancien Ambassadeur du Sénégal et consultant international de haut niveau.

1004227
ID
1004227
Les critiques sont les bienvenues. Les attaques personnelles, les insultes et les propos injurieux seront supprimés.
1
2

Vos Articles Préférés de la Semaine

3