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Par Moussa Mbaye
Pour une démocratie délibérative enracinée, testable et à valeur universelle
EXCLUSIF SENEPLUS - Le Sénégal n’a pas seulement trop de partis. Il manque surtout d’un lieu où la parole citoyenne puisse devenir une parole publique instruite, légitime, structurée, puis recevoir une réponse obligatoire de ceux qui gouvernent
 
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1006422
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Du 398ᵉ parti au Penc de la République

I. Le problème n’est pas seulement le 398ᵉ parti

Le vendredi 3 juillet 2026, au terme d’une audience de quatre heures accordée aux 306 maires de sa coalition, le président de la République a annoncé la création prochaine d’un parti politique destiné à fédérer ses soutiens.

L’annonce a circulé vite. Rédactions, plateaux, groupes WhatsApp, commentaires à chaud. Elle appelle moins l’indignation que l’arithmétique.

Le Sénégal compte, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, près de 397 partis politiques légalement constitués. Le chef de l’État lui-même, ouvrant le Dialogue national de mai 2025, rappelait que sur 386 partis alors recensés, seuls quatorze étaient véritablement en règle - et que l’application stricte de la loi aurait conduit à en dissoudre la majorité.

Le parti annoncé sera donc, à peu de chose près, le 398ᵉ.

L’ironie du calendrier mérite d’être relevée sans polémique : cette annonce intervient quelques jours après l’adoption par l’Assemblée nationale, le 29 juin, d’une proposition de révision constitutionnelle qui prévoit notamment l’interdiction faite au président de la République de diriger simultanément un parti politique.

Je ne veux pas ici trancher le débat juridique ouvert par cette concomitance. Il a sa place, ses spécialistes, ses exigences. Je veux poser une question plus ancienne, plus profonde, et peut-être plus dérangeante :

Et si le problème n’était pas d’abord le 398ᵉ parti, mais le fait que nous répondions encore à une crise de délibération par une inflation d’appareils ?

Car le Sénégal n’a pas seulement trop de partis. Il manque surtout d’un lieu où la parole citoyenne puisse devenir une parole publique instruite, légitime, structurée, puis recevoir une réponse obligatoire de ceux qui gouvernent.

C’est ce vide qu’il faut regarder en face.

II. Ce que les partis ne font plus

Un parti politique, en démocratie, n’est pas censé être un simple récépissé, un sigle, une clientèle ou un instrument d’accès aux positions.

En théorie, il remplit quatre fonctions décisives : agréger des intérêts dispersés en projets cohérents ; former et sélectionner le personnel politique ; organiser la confrontation entre visions concurrentes ; rendre le pouvoir imputable, c’est-à-dire permettre au citoyen de savoir qui soutenir, qui sanctionner, qui tenir pour responsable.

Mesurons nos centaines de partis à cette aune.

Combien agrègent réellement des intérêts sociaux plutôt que des ambitions individuelles ? Combien forment des cadres plutôt qu’ils n’enrôlent des clientèles ? Combien produisent une doctrine, une école, une culture politique transmissible ? Combien survivraient à la disparition de leur fondateur ?

La réponse tient dans le chiffre lui-même. Un système qui produit près de 400 partis ne produit pas nécessairement plus de démocratie. Il peut aussi produire un marché de positions, de récépissés, de ralliements et de négociations permanentes.

Le militant devient alors moins un citoyen engagé qu’une ressource mobilisable. L’électeur, moins un mandant qu’un débiteur ou un créancier de faveurs. La coalition, moins un espace programmatique qu’un arrangement de circonstances. Et le parti, trop souvent, moins une institution qu’un patrimoine.

Il ne s’agit pas de dire que les partis sont inutiles. Une démocratie représentative en a besoin. Mais il faut cesser de leur attribuer une fonction qu’ils n’assument presque plus : la délibération publique avec la société.

Les partis sélectionnent, mobilisent, négocient, disciplinent. Ils peuvent gouverner ou s’opposer. Mais ils ne suffisent plus à faire entendre la pluralité réelle du pays. Ils parlent souvent au nom du peuple, rarement avec lui, et presque jamais dans des conditions où la parole citoyenne oblige réellement ceux qui décident.

C’est là que se situe le cœur du problème : le monopole de la parole publique légitime par les appareils.

Or une démocratie ne vit pas seulement d’élections. Elle vit aussi de lieux où la société peut réfléchir avant que les appareils ne décident en son nom.

Ce lieu, nous l’avons connu. Nous l’avons nommé. Nous l’avons pratiqué sous des formes diverses.

Nous l’avons appelé le penc.

III. Recours aux sources, pas retour au passé

Qu’on m’entende bien : il ne s’agit pas de célébrer un folklore. Encore moins de proposer un retour naïf au village ancien, à l’arbre à palabres, aux anciens, au cercle et aux images rassurantes d’une Afrique harmonieuse.

Le retour aux sources est impossible. Et, souvent, il est dangereux : il transforme l’histoire en refuge et la tradition en décor.

Ce dont nous avons besoin, c’est d’un recours aux sources.

La distinction est essentielle. Le recours aux sources n’est pas une fuite vers le passé. C’est une manière de refuser que l’avenir institutionnel du Sénégal soit pensé uniquement avec des modèles importés, alors même que nos propres traditions politiques contiennent des réponses puissantes aux crises contemporaines de la représentation, de la confiance et de la décision publique.

Dans une communication prononcée devant le Conseil de la République pour les Affaires économiques et sociales, au milieu des années 2000, Cheikh Hamidou Kane rapportait une distinction formulée par le géographe haïtiano-canadien Georges Anglade : la convocation de l’histoire n’a pas pour finalité le retour aux sources, retour absurde et de toute façon impossible, mais le recours aux sources, comme on prend appui sur un tremplin pour se lancer vers l’avenir.

Cette idée est décisive.

Le penc n’est pas seulement un symbole ancien. C’est une technologie politique.

Une technologie, au sens strict : un ensemble de procédures permettant de transformer une pluralité de paroles, de conflits, d’intérêts, de blessures et de désaccords en décision légitime ou, au minimum, en désaccord reconnu.

Sous ses formes historiques, cette technologie n’était pas parfaite. Nous y reviendrons. Mais elle portait des fonctions que notre démocratie contemporaine peine encore à organiser : la parole égale, le temps long, l’écoute du chef, la critique publique, la recherche du consensus, la protection du lien social, la réparation après conflit.

Le problème est que nous avons souvent conservé les apparences modernes de l’institution, tout en perdant certaines profondeurs anciennes de la délibération.

Nous avons des hémicycles, des procédures, des commissions, des lois, des dialogues nationaux, des consultations, des panels et des ateliers. Mais où se trouve aujourd’hui le lieu où une citoyenne de Koungheul, un pêcheur de Joal, un étudiant de Ziguinchor, une vendeuse de Pikine, un éleveur de Ranérou, une personne handicapée de Thiès, un jeune chômeur de Guédiawaye, peuvent parler non comme figurants d’un atelier, mais comme coproducteurs d’un avis public auquel les institutions doivent répondre ?

Ce lieu n’existe pas encore.

Il faut l’inventer.

Ou plutôt : il faut le réingénier.

IV. Ce que Mandela avait compris

L’un des témoignages les plus puissants sur cette technologie politique vient de Nelson Mandela.

Dans son autobiographie, Mandela décrit les assemblées de la Grande Demeure du régent thembu, où il fut élevé. La procédure qu’il rapporte est d’une rigueur remarquable.

Le régent ouvre la séance, remercie les participants, expose la question, puis se tait. Tous ceux qui veulent parler parlent : chef et sujet, guerrier et devin, commerçant et cultivateur. Nul n’est interrompu. Le régent lui-même peut être critiqué en face, parfois durement, et il écoute sans se défendre. La décision n’est pas acquise par écrasement d’une minorité. Si l’accord n’est pas mûr, on ajourne. L’unanimité peut donc consister à reconnaître le désaccord et à prolonger la délibération.

Au crépuscule seulement, le régent reprend la parole pour dégager ce qui fait accord. Et la séance se clôt par l’intervention d’un poète qui mêle l’éloge des anciens rois à la satire des chefs présents, sous le rire de tous, y compris du régent.

Tout est là.

L’égalité de parole.

Le silence du pouvoir.

La critique du chef.

Le temps laissé au désaccord.

Le consensus non confondu avec l’écrasement.

La clôture symbolique, où la société se répare en riant aussi de ceux qui la dirigent.

Mandela dit avoir gouverné toute sa vie selon ces principes. On peut discuter les filiations, les traductions, les adaptations. Mais une chose est incontestable : cette description constitue un cahier des charges délibératif d’une modernité saisissante.

Le monde contemporain redécouvre aujourd’hui, sous le nom d’assemblées citoyennes, de conventions citoyennes ou de démocratie délibérative, ce que certaines sociétés africaines avaient déjà pratiqué sous d’autres formes : donner à des citoyens ordinaires le temps, l’information, la parole et la dignité nécessaires pour instruire une question publique.

L’Irlande l’a fait sur des sujets constitutionnels sensibles. La France l’a expérimenté sur le climat et la fin de vie. La Communauté germanophone de Belgique a installé un conseil citoyen permanent. L’OCDE parle depuis plusieurs années d’une “vague délibérative”.

Mais le Sénégal ne doit pas entrer dans cette vague comme simple importateur de dispositifs. Il peut y entrer comme contributeur, fort de ses propres matrices politiques.

Voilà l’enjeu : ne pas copier la démocratie délibérative mondiale, mais lui apporter une profondeur sénégalaise et africaine.

V. L’honnêteté d’abord : la palabre avait ses limites

Toute réhabilitation sérieuse doit commencer par une lucidité.

La palabre historique n’était pas un paradis démocratique. En faire une image pure serait une faute intellectuelle et politique.

Elle portait au moins trois limites.

La première limite est celle de l’exclusion. Sous l’arbre, tout le monde ne parlait pas également. Selon les contextes, les femmes, les jeunes, les cadets sociaux, les personnes issues de certaines catégories ou statuts hérités pouvaient être marginalisés, minorés ou réduits au silence. La gérontocratie n’était pas un simple accident. Elle a souvent structuré l’accès à la parole.

La deuxième limite est celle de l’échelle. La palabre fonctionne naturellement dans le face-à-face. Elle suppose des personnes qui se connaissent, partagent un espace, une langue, des codes, une mémoire commune. Un village peut se réunir sous l’arbre. Dix-huit millions de citoyens ne le peuvent pas.

La troisième limite est celle de la capture. La palabre n’a jamais été immunisée contre les notables. Le clientélisme précède les partis politiques. Il ne disparaîtra pas parce qu’on aura changé le décor. Un penc sans règles d’accès, sans transparence, sans rotation, sans protection des voix faibles, serait vite capturé par les mêmes réseaux, mais avec un habillage traditionnel en plus.

Ces trois limites sont décisives. Elles empêchent la nostalgie. Elles obligent à concevoir.

La vraie question devient donc :

À quoi ressemblerait un penc contemporain qui conserverait les fonctions fortes de la palabre, tout en corrigeant ses exclusions, sa limite d’échelle et son risque de capture ?

C’est à cette question que je propose de répondre par une expérimentation.

VI. Le Penc réingénié : fidélité fonctionnelle, pas imitation formelle

Le principe est simple : fidélité fonctionnelle, non fidélité formelle.

Il ne s’agit pas de reconstituer le penc en costume d’époque. Il s’agit d’en transposer les fonctions dans une architecture démocratique contemporaine : inclusion, tirage au sort, transparence, information contradictoire, délibération en langues nationales, obligation de réponse, évaluation indépendante.

Le Penc de la République ne serait donc pas une institution coutumière. Ce serait une institution démocratique contemporaine, inspirée par une matrice endogène, corrigée par les exigences modernes du droit, de l’égalité, de la transparence et de l’évaluation.

Je ne propose pas de remplacer les partis, ni l’Assemblée nationale, ni les collectivités territoriales. Je propose de tester une institution légère, périodique, évaluée, dont la puissance principale serait d’obliger les gouvernants à répondre publiquement à une parole citoyenne instruite.

La clé est là : l’obligation de réponse motivée.

Sans cette obligation, on retombe dans la consultation décorative. Les citoyens parlent, les autorités remercient, un rapport est produit, puis l’administration referme le dossier.

Nous connaissons cela. Trop bien.

Le Penc doit faire autre chose : produire une parole publique à laquelle le pouvoir ne peut pas ne pas répondre.

VII. Première échelle : le Penc communal

La commune est l’échelle du réel immédiat.

C’est là que les conflits ont un visage : le foncier, les déchets, l’eau, les marchés, les écoles, les équipements collectifs, l’occupation de l’espace public, les tensions entre jeunes et autorités, les priorités budgétaires locales.

Imaginons une commune confrontée à un conflit foncier récurrent. Les habitants accusent la mairie d’opacité. La mairie affirme respecter les procédures. Les jeunes dénoncent l’accaparement. Les femmes disent qu’elles ne sont jamais consultées. Les propriétaires coutumiers estiment que leur parole a été contournée. Les techniciens parlent de plans, les citoyens parlent d’injustice. Tout le monde parle, mais personne ne croit être entendu.

Aujourd’hui, ce type de conflit finit souvent dans trois lieux : les réseaux sociaux, le bureau du préfet ou la rue.

Le Penc communal offrirait une quatrième voie.

Dans chaque commune volontaire, une assemblée de 25 à 45 citoyennes et citoyens serait tirée au sort sur les registres disponibles, avec stratification par sexe, âge, quartier ou village, et langue. Le mandat serait limité à un cycle de six à neuf mois, non renouvelable avant plusieurs années. Les séances se tiendraient dans les langues de la commune. Elles seraient publiques, documentées et, lorsque c’est possible, retransmises par les radios communautaires.

Les membres du Penc communal recevraient une information contradictoire : élus locaux, services techniques, associations, acteurs économiques, autorités sociales, groupes affectés, experts indépendants. La facilitation serait assurée par des personnes formées, tenues à l’équidistance et à la protection de l’égalité de parole.

Le produit final s’appellerait le cahier du Penc.

Ce cahier ne serait pas une pétition, ni une plainte, ni un compte rendu vague. Ce serait un avis motivé : constats partagés, désaccords persistants, options examinées, recommandations, conditions de réussite, points de vigilance.

Le conseil municipal serait tenu d’y répondre publiquement, point par point, dans un délai fixé à l’avance, par exemple 90 jours.

Il pourrait accepter, refuser, modifier, ajourner. Mais il devrait motiver sa réponse.

C’est cela qui change tout.

La parole citoyenne ne remplace pas l’autorité élue. Elle l’oblige à se justifier devant la collectivité sur un enjeu-clé pour la paix, la cohésion sociale ou le développement.

VIII. Deuxième échelle : le Penc de la République

À l’échelle nationale, le besoin est différent.

Il ne s’agit pas de traiter un conflit local précis, mais d’instruire publiquement des questions qui engagent l’avenir du pays : réforme politique, financement des partis, foncier, ressources naturelles, jeunesse, école, décentralisation, économie sociale et solidaire, justice, santé, dette, souveraineté alimentaire.

Ces sujets sont souvent débattus dans trois espaces : les appareils politiques, les administrations techniques et les plateaux médiatiques. Ces espaces ont leur utilité. Mais ils laissent une partie du pays à distance.

Le Penc de la République serait une assemblée citoyenne nationale de 100 à 150 membres tirés au sort, avec stratification par région, sexe, âge, milieu urbain ou rural, niveau d’instruction et, autant que possible, langue dominante.

Il ne déciderait pas à la place de l’Assemblée nationale. Il ne gouvernerait pas. Il ne ferait pas concurrence aux institutions élues.

Il ferait trois choses.

D’abord, fixer une partie de l’agenda citoyen : choisir chaque année deux ou trois questions nationales à instruire, dont au moins une remontée des cahiers des Penc communaux.

Ensuite, délibérer et recommander : entendre des experts aux positions opposées, auditionner des acteurs concernés, travailler en langues accessibles, produire des recommandations motivées.

Enfin, interpeller : organiser une session annuelle où le Gouvernement et l’Assemblée nationale répondent publiquement aux recommandations, en indiquant ce qui est retenu, rejeté, modifié ou renvoyé, et pourquoi.

La force du Penc de la République ne serait donc pas un pouvoir de décision. Ce serait un pouvoir d’obligation argumentative.

Dans un pays où l’on consulte beaucoup mais où l’on répond peu, ce serait déjà une rupture majeure.

IX. Comment les trois limites tombent

Le Penc contemporain doit répondre point par point aux faiblesses de la palabre historique.

L’exclusion tombe par le tirage au sort stratifié. La présence des femmes, des jeunes, des ruraux, des habitants des périphéries, des personnes peu lettrées en français, ne dépend plus de la bonne volonté des organisateurs. Elle devient une propriété du dispositif. La délibération en langues nationales lève l’une des exclusions les plus massives de notre vie publique : celle qui transforme la maîtrise du français institutionnel en droit implicite à la parole.

La limite d’échelle tombe par l’échantillon représentatif. Cent cinquante citoyens tirés au sort ne sont pas “tout le peuple”. Mais ils peuvent constituer un village national en miniature, à condition que la méthode soit rigoureuse, transparente, falsifiable et auditée.

La capture tombe par plusieurs verrous cumulés : non-renouvelabilité des mandats, indemnisation publique unique et publiée, tirage au sort indépendant, publicité des débats, déclaration des conflits d’intérêts, impossibilité de faire carrière dans le dispositif, secrétariat autonome, évaluation externe.

La tradition connaissait des figures d’autorité : les maîtres de la parole, les anciens, les dirigeants. Le Penc contemporain peut les honorer en les transformant.

Les maîtres de la parole deviennent des facilitateurs professionnels, formés à l’égalité de parole, à la gestion des conflits, à la clarification des désaccords.

Les anciens deviennent un collège de garants : personnalités morales reconnues, y compris des autorités religieuses, coutumières, universitaires, citoyennes, chargées de veiller à la dignité de la procédure, sans voix délibérative ni droit de veto.

Les dirigeants, eux, reçoivent le rôle le plus exigeant : répondre.

Dans la palabre décrite par Mandela, le chef n’était pas au-dessus de la critique. Dans le Penc contemporain, l’État ne doit pas être au-dessus de la réponse.

X. Pourquoi le moment est venu

Le calendrier sénégalais rend cette proposition particulièrement actuelle.

Le Dialogue national de 2025 a remis à l’agenda la question de la rationalisation des partis politiques. Le débat constitutionnel en cours rouvre la réflexion sur l’équilibre des institutions, le rôle du Président, la participation citoyenne, les mécanismes de contrôle et de redevabilité.

Par ailleurs, la suppression récente de certaines institutions consultatives jugées budgétivores laisse une question ouverte : par quoi remplace-t-on la fonction de dialogue social, de représentation des forces vives et de conseil public ?

Supprimer des institutions capturées peut être justifié. Mais abolir un organe ne suffit pas à remplacer une fonction.

Or la fonction demeure : le pays a besoin d’espaces où les citoyens puissent contribuer autrement qu’en votant tous les cinq ans, en commentant sur les réseaux sociaux ou en descendant dans la rue quand la confiance est rompue.

Le Penc de la République répond précisément à ce vide.

Il ne recrée pas une sinécure. Il ne distribue pas des positions permanentes. Il ne nomme pas des notables pour parler au nom du peuple. Il tire au sort des citoyens, les forme, les informe, les met en délibération, puis oblige les institutions à répondre à leurs recommandations.

C’est léger, testable, évaluable.

Et surtout : c’est aligné sur notre réalité politique profonde.

XI. Tester avant d’institutionnaliser

Je ne propose pas de décréter immédiatement une nouvelle institution nationale. Ce serait une erreur.

Je propose de tester.

Pendant 24 mois.

À deux échelles.

D’abord, trois à cinq communes volontaires, aux profils contrastés : urbaine, rurale, périurbaine, littorale, intérieure. Chacune choisirait une question concrète et conflictuelle : foncier, déchets, eau, marché, fiscalité locale, jeunesse, aménagement.

Ensuite, un pilote national sur une seule question d’intérêt général, choisie pour sa portée et sa conflictualité maîtrisable. Par exemple : comment organiser une participation citoyenne crédible dans la réforme de la décentralisation ? Comment encadrer le financement politique ? Comment faire de l’économie sociale et solidaire un levier réel d’emploi local ? Comment mieux associer les citoyens aux choix liés aux ressources naturelles ?

Le protocole devrait être public dès le départ : méthode de tirage au sort, règles de facilitation, garanties anti-capture, calendrier, budget-cadre, rôle des partenaires, indicateurs d’évaluation.

On mesurerait ensuite des choses simples mais décisives : taux d’acceptation des citoyens tirés au sort ; diversité effective de la prise de parole ; qualité des recommandations ; perception de légitimité par les participants et les non-participants ; capacité des institutions à répondre ; effets sur la confiance ; coût par avis rendu ; risques de capture observés.

Le pays n’a pas besoin d’une idée séduisante de plus.

Il a besoin d’un prototype qui accepte d’être évalué.

XII. Ce qui se joue vraiment

Le Penc de la République n’est pas une proposition technique parmi d’autres. Il porte une question plus lourde :

Sommes-nous capables de produire des formes démocratiques qui ne soient ni imitation extérieure, ni nostalgie intérieure ?

C’est là l’enjeu.

Le Sénégal ne manque pas d’intelligence politique. Il manque souvent de dispositifs capables de transformer cette intelligence diffuse en puissance publique. Nous parlons beaucoup. Nous consultons parfois. Nous délibérons rarement. Et nous répondons trop peu.

Le recours au penc permettrait de relier trois exigences trop souvent séparées.

D’abord, l’authenticité : partir de nos réalités sociales, linguistiques, historiques, institutionnelles.

Ensuite, la profondeur : ne pas se contenter d’ajouter un mécanisme participatif décoratif, mais toucher au cœur du rapport entre parole, pouvoir et responsabilité.

Enfin, la valeur universelle : montrer qu’une institution enracinée peut parler au monde, parce que les crises de représentation, de confiance et de décision ne sont pas seulement sénégalaises. Elles traversent toutes les démocraties.

Le monde entier cherche comment refaire parler les citoyens sans tomber dans le populisme, comment écouter sans céder à la rue, comment décider sans confisquer, comment inclure sans bloquer.

Notre tradition du penc, corrigée par les exigences contemporaines, peut apporter une réponse.

Pas la seule.

Mais une réponse forte.

XIII. Appel

J’invite donc les collectivités territoriales intéressées, les organisations citoyennes, les chercheurs, les juristes, les statisticiens, les radios communautaires, les facilitateurs, les partenaires techniques et financiers, les autorités sociales et les partis politiques sincèrement attachés à la délibération démocratique, à discuter cette proposition.

Qu’ils l’adoptent, la corrigent, la contestent, l’éprouvent.

La contestation argumentée est déjà de la palabre.

Nous n’avons pas besoin de célébrer nos sources. Nous avons besoin de les rendre opératoires.

Le Sénégal a besoin d’un lieu où la parole citoyenne puisse être instruite, respectée, organisée, puis opposée publiquement au pouvoir sous la forme la plus démocratique qui soit : non pas l’injonction, non pas le tumulte, mais l’obligation de répondre.

Qui ne sait plus où il va doit savoir d’où il vient.

Nous savons encore d’où nous venons.

Il est temps d’y avoir recours.

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