Un peu plus d’un an après la parution simultanée, en février 2025 aux Éditions L’Harmattan Sénégal et aux Éditions Universitaires Européennes, du livre Migrer comme le poisson, voici l’extrait choisi en hommage aux gens de mer à l’occasion de la fête du travail.
De l’économie maritime
L’économie est la conduite adoptée lorsque la disponibilité des biens (logement, moyens de transport, etc.) et des services (vêtements, boisson, nourriture, soins, énergie, information, culture, etc.) ne suffit pas à satisfaire les besoins exprimés.
L’économie maritime est, [elle], la branche de l’économie qui s’intéresse aux aspects économiques des activités liées à la mer. Ces activités comprennent la pêche, l’aquaculture marine, le transport, etc. L’intérêt à étudier l’économie maritime réside dans le besoin d’identification de toutes ses composantes et dans la nécessité d’en tirer le meilleur parti par la mobilisation de moyens appropriés.
L’ensemble des possibilités nationales et internationales sous-exploitées et/ou non encore exploitées, pouvant inciter le pays à s’orienter vers de nouvelles politiques publiques liées à la mer, constitue le potentiel maritime du Sénégal. Le rôle essentiel de connexion entre la terre ferme et la mer qu’ils jouent fait de la côte et du littoral des lieux où ce potentiel peut être apprécié. Par côte, il faut comprendre ici « le trait de côte [qui] correspond à la ligne atteinte par les plus hautes eaux par temps calme ». Quant au littoral, difficile à définir, il est considéré ici comme la bande de terre comprise entre l’étendue maritime et la terre ferme.
Grâce aux travaux des géographes, l’importance stratégique du littoral sénégalais n’échapperait même plus aux écoliers. Mais leur a t-on une fois parlé d’un tour du monde des finistères - avancées de terre vers l’océan - qui mène à ceux, quasi identiques, de Bretagne et d'Alaska et au finistère oriental de l’Asie ? Celui de la Presqu’île du Cap-Vert fait de la capitale sénégalaise un carrefour maritime de tout premier plan et une escale précieuse dont l’enjeu militaire et commercial est considérable (BA, 1992). Point de ravitaillement stratégique pour la navigation sur les routes méridiennes de l’Afrique de l’Ouest, vers les Canaries et le Sud du Maroc, sur les routes reliant l’Afrique à l’Europe, à l’Amérique du Sud et aux Antilles, le finistère sénégalais est unique dans son genre. Avec le port de Dakar, le Sénégal dispose de l’une des meilleures rades en eau profonde dont on ne trouve une autre comparable qu’à Freetown en Sierra Leone. À cela s’ajoute le canyon naturel de Kayar pouvant accueillir un port d’hydrocarbures – cela avait déjà été tenté - dans la perspective de l’exploitation des ressources pétrolières et gazières découvertes depuis peu au Sénégal.
Le point de l’intérieur du pays le plus éloigné de la mer se trouvant à moins de 500 km, on peut, en matière de potentiel maritime, déplorer le grand déséquilibre qui existe entre les régions périphériques continentales et les régions côtières atlantiques où « l’appel de la mer » reste toujours plus fort. Même là, les activités à travers lesquelles se manifeste cet appel ne suffisent pas à faire le tour complet des possibilités qui s’offrent au pays à côté de celles bien connues (pêche, exploitation des salines, transport fluviomaritime, tourisme balnéaire, etc.) et sur lesquelles il y a encore beaucoup à dire et à faire.
Les données fournies portent sur 718 km de côtes et 198 000 km2 d’espaces maritimes. La subdivision du littoral permet d’y voir plus clair. Ce dernier comprend la Grande Côte, la Petite Côte et la Casamance maritime. La Grande Côte correspond au secteur Nord du littoral qui s’étend de la Presqu’île du Cap-Vert à l’embouchure du fleuve Sénégal. Caractérisée le long de cette partie Nord du littoral par des ensembles dunaires et des dépressions dunaires plus ou moins inondées, la région des Niayes est surtout connue pour la culture maraîchère intense qu’on y pratique. C’est également dans ce secteur Nord du littoral que se situent le canyon naturel de Kayar et le Lac Rose très convoité. Les façades occidentales de quatre régions maritimes se situent sur la Grande Côte. Il s’agit des régions maritimes de Saint-Louis, Louga, Thiès et Dakar. S’étendant de Dakar à la Pointe de Sangomar, la Petite Côte englobe l’estuaire du Saloum. Son paysage dominé par la mangrove tropicale se caractérise également par les tannes qui sont des sols salés en rupture avec les terres arables. La barrière que constituent le massif de Ndiass et le micro-horst de Bargny est plutôt favorable à la Petite Côte. C’est ici que se situe la façade atlantique des régions maritimes de Fatick et de Kaolack. La Casamance maritime ou Basse Casamance s’étend de la Gambie à la Guinée Bissau. Comparable au Bas-Saloum par la zone estuarienne et au Saloum par les formations d’imposants sols salés situés au centre des vasières à mangrove, la Basse Casamance abrite la région maritime de Ziguinchor.
Le Sénégal compte alors sept régions maritimes (Saint-Louis, Louga, Thiès, Dakar, Fatick, Kaolack et Ziguinchor) sur le total actuel de 14 régions. Les Sénégalais sont-ils pour autant un peuple tourné vers la mer ? Les réserves anciennes et moins anciennes sur les réponses démographique, économique et stratégique à « l’appel de la mer » offrent d’intéressantes indications supplémentaires sur un potentiel maritime on ne peut plus digne d’intérêt au moment où la ressource s’invite régulièrement dans le débat politique à travers des thématiques difficiles comme la relation, réelle ou supposée, entre l’état controversé des stocks et l’émigration clandestine de cohortes significatives de candidats jeunes et moins jeunes à une aventure trop risquée.
On voit bien que la mise en relief du potentiel maritime, la collecte de l’information et l’analyse appropriée de celle-ci permettent de rendre compte du rayonnement maritime d’un territoire. Dans le cas du Sénégal, les échelles nationale et départementale d’analyse sont d’autant plus pertinentes que le Code général des collectivités territoriales (dispositions 296 à 298), adopté en 2013, confère aux départements et aux communes un droit de regard sur le Domaine public maritime (DPM). Ce dernier est le « sous-ensemble qui comprend la mer territoriale, le plateau continental, la mer intérieure, les rivages de la mer et la zone des 100 mètres à compter des plus hautes eaux ».
A l’échelle nationale et départementale, la sécurité alimentaire, la valeur ajoutée et l’emploi permettent d’évaluer correctement le poids de l’économie maritime à travers les contributions d’un secteur marchand (ressources marines, activités manufacturières et services) et d’un secteur public (Marine nationale, recherche marine, protection de l’environnement marin et côtier et intervention de l’Etat en mer).
De la Convention du travail maritime
« En 2015, soulignent les rédacteurs du Livre Blanc des réalisations du gouvernement (2012-2017), le secteur de la pêche a occupé la première place des exportations avec prés de 195,6 milliards de FCFA, soit 20,87% des recettes d’exportation totales et participe à hauteur de 3,2 % du PIB. » Cinq ans plus tard, le 19 septembre 2020, entrait en vigueur pour le Sénégal la Convention du travail maritime (MLC, 2006) dont les instruments de ratification avaient été enregistrés un an plus tôt. Ladite convention « établit les normes minimales de travail et de vie qui s’appliquent à tous les gens de mer travaillant à bord de navires ». Cette ratification suscite la recherche d’un compromis dynamique entre les dispositions du Code de la pêche maritime (CPM) relative aux accords internationaux de pêche et « la volonté de développer la flotte sénégalaise ainsi que les opportunités d’emploi décent pour les gens de mer » regroupés notamment autour de l’Association pour la promotion et la responsabilisation des acteurs de la pêche artisanale maritime (APRAPAM) visant, entre autres, « l’amélioration des conditions de santé et de travail » dans le secteur et l’Union nationale des pêcheurs artisanaux du Sénégal (UNAPAS) qui demande, elle, à l’État du Sénégal de « surseoir aux accords [de pêche] avec l’Union européenne ». C’est que les dispositions - loi n° 2015-18 du 13 juillet 2015 abrogeant la loi n° 98-32 du 14 avril 1998 - du CPM (Article premier) « sont applicables :
- à toutes les personnes physiques et morales pratiquant la pêche dans la limite des eaux maritimes sous juridiction sénégalaise ;
- aux équipements et navires de pêche, sans préjudice de dispositions particulières d’accords internationaux ;
- aux navires de nationalité sénégalaise pêchant en Haute mer ».
Quid de la FiTI au Sénégal ?
En pleine pandémie (en avril et mai 2020 déjà), le Conseil national interprofessionnel de la pêche artisanale au Sénégal (CONIPAS) et le Groupement des armateurs et des industriels de la pêche au Sénégal (GAIPES) se disaient toujours « défavorables à toute attribution de nouvelles licences de pêche industrielle et à toute sénégalisation de navires étrangers ». Aussi le CONIPAS exhorte-t-il les membres de la Commission consultative d’attribution des licences de pêche (CCALP) à promouvoir le débat interne à la Commission pour l’élaboration d’avis consensuels à soumettre à l’Autorité publique. Prenant la parole, le 03 février 2016 à Nouakchott, à la première conférence internationale de la Fisheries Transparency Initiative (FiTI), l’ancien président Macky Sall abondait dans le même sens en ces termes : « Promouvoir la transparence c’est d’abord améliorer l’accès à l’information du public. C’est ensuite adopter une gestion participative, avec l’implication de l’ensemble des acteurs dans le processus décisionnel. C’est enfin définir des normes et stratégies de gestion consensuelles fondées sur la durabilité. » Sur chacun des mots clés du propos de l’ancien président (transparence, participation et durabilité), le standard de la FiTI d’avril 2017 donne d’importantes indications. Comme on pouvait s’y attendre, ledit standard se prononce clairement sur les accords de pêche trop souvent dénoncés, avec ou sans raison valable, au Sénégal.
Quid de la FiTI depuis lors ? Et surtout quel bilan pour les gens de mer - ce 1er mai 2026 - 6 ans après l’entrée en vigueur au Sénégal de la Convention du travail maritime ?