(SenePlus) - Depuis plus d'une décennie, le Sahel central demeure confronté à une expansion terroriste qui s'est recentrée sur le Mali, le Burkina Faso et le Niger, trois pays aujourd'hui dirigés par des juntes militaires arrivées au pouvoir sur la promesse de reconquérir le territoire. C'est le constat de départ d'une analyse publiée par le Timbuktu Institute dans une étude publiée ce 21 juillet 2026, qui décrypte comment cette lutte contre le terrorisme s'est doublée d'une véritable compétition entre grandes puissances pour le contrôle de la région.
L'étude rappelle que ce basculement s'est opéré après les « échecs » des opérations françaises Serval puis Barkhane, qui avaient pourtant mobilisé plus de 5 000 militaires et permis de contenir un temps l'avancée des groupes armés vers Bamako. Lassés de leur partenaire traditionnel, les pays réunis au sein de l'Alliance des États du Sahel (AES) se sont tournés vers de nouveaux alliés, au premier rang desquels la Russie, la Chine et la Turquie, tandis que Wagner puis l'Africa Corps prenaient le relais des forces françaises. Une étude de terrain menée par le Timbuktu Institute sur la perception de ces coopérations sécuritaires révèle un rejet particulièrement marqué au Niger, où 38 % des personnes interrogées jugent la présence des partenaires étrangers « très mauvaise ». Un militant de la société civile cité dans l'analyse résume ce sentiment en évoquant « une opacité, des mystères, un manque de communication, une aggravation ou une exacerbation des conflits locaux ». De son côté, le chercheur Bakary Sambe, interrogé sur les difficultés françaises dans la région, estime que Paris doit constamment « gérer l'urgence et l'histoire en même temps », une équation que ses concurrents n'ont pas à résoudre. Le président français Emmanuel Macron, pour sa part, continue de défendre le bien-fondé de l'engagement militaire français, affirmant que « si nous ne nous étions pas engagés avec les opérations Serval puis Barkhane, il n'y aurait sans doute plus de Mali, plus de Burkina Faso ».
Sur le terrain, le pari russe n'a pourtant pas tenu toutes ses promesses. L'analyse rappelle que la stratégie de Moscou, qui repose sur la protection des régimes alliés, l'accès aux ressources naturelles et la limitation de l'influence occidentale, s'est heurtée à plusieurs revers, notamment au Mali, où le retrait de Kidal a suivi des exactions commises par le groupe JNIM-FLA. Le Timbuktu Institute évoque même des images de combattants de Wagner filmés en train d'enterrer des cadavres dans une fosse commune, un épisode qui, selon l'étude, a contribué à l'effondrement du mythe d'efficacité russe au Sahel. Pendant ce temps, la Chine avance ses pions par la discrétion, en misant sur la non-ingérence et sur des partenariats gagnant-gagnant qui séduisent des pays comme le Burkina Faso pour l'achat d'armement, tandis que la Turquie s'impose comme fournisseur privilégié de drones. L'analyste Göktuğ Çalışkan, du Centre pour les études de crise et de politique d'Ankara, résume ainsi la singularité turque : « Ankara est un acteur géopolitique unique, membre de l'OTAN, il dispose des capacités militaires de l'OTAN, mais il est également un diplomate qui parle la langue des pays du Sud. »
Les États-Unis, qui avaient achevé leur retrait du Sahel avec l'évacuation de leur base d'Agadez, pourraient de leur côté amorcer un retour discret. L'étude cite un haut responsable du département d'État américain, Nick Cheke, en visite à Ouagadougou après un passage à Bamako, qui affirme vouloir « relancer les relations entre les États-Unis et le Burkina Faso, et travailler ensemble sur des questions d'intérêt partagé », cette fois dans le respect affiché de la souveraineté des pays concernés. L'Allemagne, moins visible, mise quant à elle sur une approche de stabilisation combinant soutien militaire et aide humanitaire.
Face à ce nouvel ordre géopolitique, où l'or malien et burkinabè comme l'uranium nigérien attisent les convoitises, le Timbuktu Institute appelle les États sahéliens à sortir de la logique de substitution d'un partenaire par un autre. L'analyse recommande notamment de reprendre la maîtrise souveraine des partenariats sécuritaires en les fondant sur les besoins réels plutôt que sur des affinités idéologiques, de protéger les ressources stratégiques comme levier de souveraineté, de refonder une architecture régionale de sécurité réaliste associant l'Algérie et la Mauritanie, de traiter les causes profondes du terrorisme au-delà de la seule réponse militaire, et de construire une relation exigeante avec les puissances extérieures. Aucun partenariat étranger, aussi robuste soit-il, ne pourra compenser durablement le déficit de confiance entre les États sahéliens et leurs propres populations, cette légitimité intérieure demeurant, selon le Timbuktu Institute, la condition ultime d'une sortie de crise.