Le 17 juillet 2026, des forces armées sénégalaises ont démoli la clôture du poste-frontalière militaire gambien de Bulock (sud-ouest) située le long d’une zone frontalière contestée entre les deux pays.
Cet incident ravive le débat sur l’absurdité de la frontière sénégalo-gambienne. « Une banane », « un doigt de gant » enfoncé dans la bouche du Sénégal, « une cravate au cou du Sénégal » : les métaphores dépréciatives abondent pour (dis)qualifier la situation de la Gambie perçue au Sénégal comme une enclave fichée au cœur du territoire. Les Gambiens, eux, se définissent volontairement comme « the smiling country » (le pays du sourire), un sourire dans le Sénégal. Ces représentations concurrentes traduisent une même perplexité sur l’origine du découpage de ces deux territoires. Dans son excellent ouvrage intitulé « La mauvaise réputation : Essai sur les frontières africaines » (Riveneuve, 2025, 221 p.), l’historienne française Caroline Roussy montre que contrairement à une idée largement répandue, ce n’est pas la Gambie qui a été tracée dans le Sénégal, mais le Sénégal qui a été tracé autour de la Gambie : la forme de la colonie de la Gambie a été adoptée le 10 août 1889, celle du Sénégal en 1895.
À travers une enquête historique richement documentée, elle explique que l’objectif des Français était d’enserrer cette petite colonie britannique, considérée par la Marine comme une « verrue », pour qu’elle leur soit rétrocédée sans contrepartie. Longtemps, écrit Caroline Roussy, les Français ont espéré un transfert de souveraineté sur les possessions britanniques de Gambie. Pour Louis Faidherbe, qui fut le premier à imaginer une « Sénégambie compacte » sous domination française, la présence britannique constituait un frein, un obstacle dont il fallait se débarrasser. Entre 1866 et 1889, plusieurs projets d’échanges furent assez sérieusement envisagés entre les deux puissances, mais tous échouèrent face à l’activisme des chambres de commerce de Liverpool et de Manchester. La Gambie reste un cas d’école sur l’absurdité de la délimitation de certaines frontières africaines. Une légende tenace raconte que les Britanniques auraient lancé un boulet de canon depuis Bathurst (actuel Banjul), lequel serait retombé dix kilomètres plus loin, marquant ainsi la limite du territoire qu’ils pouvaient défendre.
Quoiqu’il en soit, la frontière fut fixée à dix kilomètres de part et d’autre des deux rives du fleuve Gambie par l’accord franco-britannique du 10 août 1889. La délimitation de la frontière actuelle entre les deux pays est le fruit d’un long processus de négociation d’abord entre Français et Britanniques ; ensuite entre les deux États indépendants. La frontière orientale ne sera définitivement fixée qu’au milieu des années 1970. Dans les années 1960, il semblait évident pour les Français tout comme pour les Britanniques que la Gambie devait intégrer le Sénégal. Contre toute attente, les Gambiens appelés à hériter d’un « micro-État », selon l’expression de Senghor, ne montrèrent guère d’appétence pour le projet. Si l’administration coloniale française et le Sénégal indépendant œuvrèrent avec un tel acharnement pour l’unification des deux territoires, c’est avant tout pour des raisons économiques.
Aussi bien pendant l’époque coloniale qu’après l’indépendance, la Gambie était considérée comme la « sangsue » ou le « vampire » de l’économie sénégalaise à cause des réseaux de contrebande qui d’ailleurs précèdent l’établissement de la frontière. En 1969, Jean Collin, alors ministre des Finances, dénonça une « agression économique » et Senghor parla de « péril mortel pour notre nation ». L’éphémère Confédération sénégambienne (1982-1989) avait pour objectif, côté sénégalais, de mettre un terme à cette sempiternelle question de la contrebande. Par la suite, la question casamançaise est venue se greffer à cette problématique. Côté gambien, il y avait également la crainte qu’une unification n’entraine une augmentation du coût de la vie et une perte de contrôle sur le taux de change monétaire.