(SenePlus) - Vingt-cinq ans après l'adoption de sa loi reconnaissant la traite et l'esclavage comme crimes contre l'humanité, l'ancienne garde des sceaux dresse un bilan contrasté dans un entretien au Monde. Si l'enseignement obligatoire et la recherche ont progressé, la France esquive la question des réparations par manque d'éthique et a adopté une position misérable aux Nations unies en s'abstenant sur une résolution qualifiant la traite de plus grave crime contre l'humanité.
La loi votée le 10 mai 2001 reconnaissant la traite négrière et l'esclavage comme crimes contre l'humanité a ouvert des possibles impensables il y a un quart de siècle. Mais pour Christiane Taubira, son initiatrice, la France manque cruellement d'éthique en refusant d'affronter la question des réparations.
Dans un entretien accordé au Monde à l'occasion du 25e anniversaire de cette loi mémorielle, l'ancienne députée de Guyane devenue garde des sceaux rappelle que sa démarche n'a jamais visé le consensus. « Une fois convaincue, en amont, que la cause était juste, je me suis inscrite dans un travail de persuasion, de bataille, de riposte », confie-t-elle à la journaliste Nathalie Guibert.
L'unanimité du vote du 10 mai 2001 masque une bataille parlementaire acharnée. Quand le texte initial de sept articles est revenu du Sénat, « il n'en contenait plus qu'un demi », raconte Taubira. L'article sur les réparations, qu'elle avait proposé, a été supprimé la veille du débat public au Parlement, après des semaines de discussions.
L'enseignement, conquête majeure face aux accusations de repentance
Pour l'ancienne ministre, la conquête la plus importante reste « ce qui fut le plus longuement discuté face aux voix habituelles sur la "repentance" : l'enseignement obligatoire de l'histoire du primaire au secondaire, et le soutien à la recherche ».
L'enseignement est fondamental, insiste-t-elle, car découvrir une histoire aussi vertigineuse par des bribes isolées peut rendre enragé. « C'est l'enseignement qui peut nous aider à nous construire en cohérence », explique celle qui n'a elle-même pas appris cette histoire à l'école, malgré quelques mentions du commerce triangulaire ou la phrase de Voltaire dans Candide : « C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. »
Le comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage créé par la loi et présidé par l'écrivaine Maryse Condé a invité les éditeurs de manuels scolaires dès ses premières auditions. Un prix, la Flamme de l'égalité, mobilise désormais les établissements scolaires chaque année pour le 10 mai. En 1999, des étudiants alertaient Taubira sur leurs difficultés à trouver des directeurs de recherche pour leurs thèses sur ces sujets. Grâce à la loi, « la recherche universitaire a été relancée et s'est ouverte à d'autres disciplines que l'histoire ».
La société française a fondamentalement changé de ce point de vue. Mais l'ancienne ministre prévient : « Nous ne serons pas au bout du chemin dans cent ans. Il restera toujours la mauvaise foi, le mauvais procès de la "repentance", qui n'est qu'un monologue furieux. » Le dernier épisode de racisme désinhibé lors de l'élection du maire de Saint-Denis, l'insoumis Bally Bagayoko, attaqué par l'extrême droite, rappelle qu'il reste beaucoup de travail.
Une position misérable aux Nations unies
La question des réparations émerge fortement dans le monde, autour des dettes africaines ou de la France vis-à-vis d'Haïti. Pour Taubira, il s'agit d'une question de cohérence et de probité. « La réparation est un principe juridique universel. Quand un tribunal condamne une infraction, si minime soit-elle, il décide de réparations. Pour un crime contre l'humanité, elles seraient hors sujet ? »
Aux États-Unis, de grandes institutions financières et universitaires ont proposé des bourses aux afro-descendants après avoir redécouvert qu'elles tenaient leur fortune de l'esclavage. Le Royaume-Uni ou les Pays-Bas font quelques efforts. En France, rien. « Ce qui serait digne et raisonnable, ce serait de regarder le sujet en face, de dire que la réparation en tant qu'acte concret est impossible, bien que mesurable, qu'on ne peut l'esquiver, et que dans l'entre-deux on essaie de faire au mieux, de bonne foi », plaide l'ancienne garde des sceaux.
Le 25 mars dernier, l'Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution portée par le Ghana qualifiant le commerce transatlantique des esclaves de « plus grave crime contre l'humanité ». La France, comme les autres pays européens, s'est abstenue. « La position de la France aux Nations unies a été misérable », fustige Taubira. « Elle ne peut se dissimuler derrière une formulation incorrecte. Elle aurait pu discuter, émettre une réserve avec son vote. La France, qui se vante partout d'avoir une grande loi unique reconnaissant le crime contre l'humanité, a choisi une position fourbe. »
Qu'attend-elle désormais des autorités françaises sur les réparations ? « Rien. Car dans une conversation il existe des conditions, dont la reconnaissance de certains principes : si l'on reconnaît un crime contre l'humanité et qu'on n'accepte pas le principe de réparation, alors de quoi discute-t-on ? L'éthique, ce n'est pas louvoyer. »