(SenePlus) - L'économiste a présenté dimanche sur Seneweb TV, un mécanisme de centralisation des paiements internationaux qui permettrait au Sénégal de récupérer l'équivalent en monnaie locale de son déficit extérieur. Une révolution technique qui rendrait le pays financièrement indépendant, selon lui.
Quatre mille cinq cents milliards de francs CFA. C'est la somme que le Sénégal pourrait capter chaque année pour son Trésor public grâce à une réforme monétaire simple mais radicale, a révélé dimanche l'économiste Ndongo Samba Sylla sur le plateau de l'émission Seneweb Eco. « Si cette réforme est mise en place, l'État sénégalais pourra tourner le dos définitivement aux questions de crise de dette », a affirmé le directeur du programme Afrique d'IDEAS, annonçant une conférence internationale de trois jours à Dakar pour porter ce projet.
La proposition repose sur un mécanisme technique que Sylla juge révolutionnaire : centraliser tous les paiements internationaux pour que le déficit extérieur en monnaie locale soit restitué au Trésor public, tout en honorant les paiements en devises. « Actuellement, quand vous devez faire une opération à l'étranger, il y a deux transactions. Si j'achète un livre à 20 dollars sur Amazon, ma banque débite 10 000 francs CFA de mon compte et prélève 20 dollars sur son compte correspondant aux États-Unis pour payer Amazon », a-t-il expliqué.
Le problème, selon l'économiste, est que « Amazon a été payé, mais les 10 000 francs sur mon compte sont perdus par l'économie sénégalaise ». Sa réforme changerait cette logique : « On peut mettre en place un système qui permette de payer Amazon ses 20 dollars tout en gardant les 10 000 francs pour l'économie sénégalaise. Ces 10 000 francs vont être restitués au Trésor public. Il suffit de centraliser les paiements, ceux qui rentrent et ceux qui sortent. »
Un gain équivalent au déficit commercial annuel
Les calculs de Sylla sont impressionnants. « En 2023, si on éliminait le commerce avec les pays de l'UEMOA, le Sénégal avait environ 4 500 milliards de francs CFA de déficit extérieur. Avec cette réforme, l'État sénégalais va capter ces 4 500 milliards pour le compte du Trésor public », a-t-il affirmé. Une manne qui équivaudrait à doubler les recettes fiscales actuelles sans lever un franc d'impôt supplémentaire.
Cette réforme, précise l'économiste, résoudrait un paradoxe qu'il juge absurde : « Dans le système actuel, quand on est un pays déficitaire, on paie deux fois sa dette. Si le Sénégal a un déficit extérieur de 1 milliard de dollars, il paie 2 milliards en termes monétaires et en termes réels. » La centralisation des paiements permettrait de ne payer qu'une seule fois, en devises, tout en conservant la contrepartie en monnaie locale.
Interrogé sur la faisabilité, Sylla a reconnu que « cette réforme peut être mise en œuvre si on a sa propre monnaie nationale. Si on n'a pas sa propre monnaie nationale, il faudra obtenir le consensus au sein de l'UEMOA pour avoir sa souveraineté monétaire ». Autrement dit, soit le Sénégal sort du franc CFA, soit il convainc les sept autres pays membres d'adopter collectivement ce mécanisme.
Le franc CFA, obstacle structurel au développement
Cette proposition s'inscrit dans une critique radicale du système monétaire actuel. « Tant qu'on est dans le système CFA, qui est un système colonial de dépendance vis-à-vis de la dette en monnaie étrangère, aucune souveraineté n'est possible, ni économique, ni politique, ni culturelle », a martelé l'auteur de « L'arme invisible de la Françafrique ».
Sylla a détaillé le mécanisme qui, selon lui, condamne le Sénégal : « Le franc CFA fonctionne comme un étalon de devise étrangère. Avant de pouvoir créer du CFA, la BCEAO doit demander aux États membres de s'endetter en devises. Le système crée une dépendance structurelle à la dette extérieure. » Résultat : « Le Sénégal a eu 21 arrangements avec le FMI depuis l'indépendance, soit presque tous les trois ans. »
L'économiste a qualifié la dette extérieure sénégalaise d'« impayable » : « La seule manière de la rembourser, c'est de s'endetter à des taux d'intérêt encore plus élevés. C'est un schéma de Ponzi. » Il a rappelé que « entre 2012 et 2023, le service de la dette extérieure s'est élevé à 7 300 milliards de francs CFA. Sur la période 2024-2029, le double va être payé. Le budget 2025-2026 consacre au service de la dette un montant équivalent aux recettes fiscales attendues ».
Une architecture monétaire panafricaine
Au-delà du Sénégal, Ndongo Samba Sylla a plaidé pour une refonte complète de l'architecture monétaire africaine. « Chaque pays devrait avoir sa propre monnaie et sa banque centrale », a-t-il proposé, écartant les projets d'union monétaire comme l'Eco de la CEDEAO. « Une union monétaire ne peut pas marcher sans préalable fédéraliste. C'est l'expérience de la zone euro. »
Son modèle alternatif : « Les pays africains commerceraient entre eux dans une unité de compte commune, qu'on peut appeler l'afro. Ce n'est pas une monnaie unique, juste une unité de compte. Au niveau continental, on centralise tous nos avoirs extérieurs, les dollars, les euros, les droits de tirage spéciaux, l'or monétaire. » Selon ses calculs, « l'Afrique serait au 8e rang mondial, plus ou moins avec l'Arabie Saoudite ».
Dans ce système, « quand un pays doit faire une importation, il paie dans sa propre monnaie et la transaction est faite par l'autorité monétaire continentale. On n'a plus besoin d'émettre de dettes en monnaie étrangère individuellement ». Il a insisté : « Tout ça peut se faire en deux ans s'il y a la volonté politique. Pourquoi attendre 2063 comme le propose l'Union africaine ? Pourquoi quand le Sénégal commerce avec le Kenya ou le Ghana, on passe par le dollar et l'euro ? Ce n'est pas normal. »
Conférence sous le patronage de Sonko pour imposer un précédent
L'économiste organise une conférence internationale du 11 au 13 mai au King Fahd Palace, sous le haut patronage du Premier ministre Ousmane Sonko, pour porter ces propositions. « Nous avons rassemblé les meilleurs experts mondiaux et les plus grandes organisations de la société civile sur les questions de dette et de réformes du système financier international », a-t-il annoncé.
La rencontre abordera les expériences de restructuration de dette au Sri Lanka, en Argentine, au Pakistan, en Zambie, en Éthiopie, au Kenya et au Ghana. « L'objectif, c'est de créer un précédent pour qu'à l'avenir, tout pays africain dans une situation similaire ne soit pas mis dans des prisons pour débiteurs avec les programmes d'austérité du FMI », a expliqué Sylla.
L'économiste s'est montré catégorique contre les politiques d'ajustement : « L'austérité ne permet jamais de résoudre une crise de dette. Quand l'État réduit sa dépense, cela réduit les recettes fiscales futures par effet multiplicateur. Le FMI lui-même l'a reconnu après la Grèce. » Il a fustigé : « Le FMI vous dit de retirer du pouvoir d'achat de l'économie et vous prête pour que vous payiez l'extérieur. C'est catastrophique. »
Ndongo Samba Sylla a conclu sur une note d'urgence : « Nous vivons la crise de la dette la plus grave de notre histoire. Si des choix politiques courageux ne sont pas faits maintenant, nous semons les germes d'instabilité future. Mais l'Afrique peut s'en sortir en s'unissant. Cette réforme est possible, ce n'est pas une vision théorique. »