La démocratisation ne s'achève vraiment que lorsque les institutions deviennent plus fortes que les présidents.
Le vrai vainqueur d'une élection ne devrait jamais être un homme, mais l'État de droit. Partout où cette évidence tient, l'alternance se vit comme un événement ordinaire. En Afrique, elle se vit encore comme une refondation, comme si le sort du pays dépendait davantage du caractère du président que de la solidité des institutions. C'est cette confusion, et non le déficit d'élections, qui fragilise nos démocraties.
En trois décennies, le continent a pourtant accompli des progrès réels. Les scrutins compétitifs se sont multipliés. Des partis installés depuis l'indépendance ont perdu le pouvoir par les urnes, des oppositions sont devenues majorités. La rupture avec l'ère du parti unique et des régimes militaires est incontestable. Reste une question que le débat public esquive : que se passe-t-il après l'alternance ? Car une alternance n'est pas une démocratie consolidée. C'est un mécanisme de remplacement des dirigeants. La démocratisation, elle, ne commence qu'au moment où les règles pèsent plus lourd que les vainqueurs.
Le miroir latino-américain : gagner les urnes et vider les institutions
L'Amérique latine a servi de laboratoire à ce que l'Afrique traverse aujourd'hui. Pendant un siècle et demi, elle a cru dompter le pouvoir présidentiel par des constitutions modernes et le principe de non-réélection. Le Mexique a modifié sa charte plusieurs centaines de fois sans desserrer l'emprise de l'exécutif. Les présidents tombaient, les textes se succédaient, et la personnalisation du pouvoir revenait intacte. La leçon est brutale : les élections changent les gouvernants, elles ne transforment pas la manière de gouverner.
Si ce laboratoire éclaire l'Afrique, c'est qu'il ne lui est pas étranger. Les deux continents partagent un héritage colonial, des États bâtis avant les nations, des économies tournées vers l'extérieur, une personnalisation aiguë du pouvoir et des partis faiblement enracinés. L'Amérique latine n'est donc pas un contre-exemple dont l'Afrique se distinguerait ; c'est sa devancière sur le même chemin, confrontée hier aux dilemmes qui sont les siens aujourd'hui, à trente ans de distance et dans une géopolitique différente. Ce qui a échoué là-bas n'a pas de raison de réussir ici par la seule vertu des textes.
Le cas le plus instructif n'est pas celui du coup d'État, mais celui de l'élection parfaitement propre. En Bolivie, en Équateur, au Venezuela, Morales, Correa et Chávez n'ont ni fraudé ni suspendu l'ordre constitutionnel. Ils ont fait ratifier par référendum de nouvelles constitutions qui les autorisaient à se représenter. Correa emporte son référendum constituant avec plus de 80 % des voix ; la nouvelle charte adoptée, son premier mandat est réputé n'avoir jamais existé, et le compteur repart à zéro. L'alternance formelle restait sauve. Le verrou institutionnel, lui, avait sauté.
Voilà le piège que masque le mot « présidentialisme ». Un exécutif peut être à la fois faible et fort : subordonné à la loi qu'il exécute, et assez puissant pour réécrire la loi elle-même avec l'onction du suffrage. Sa force ne vient pas d'avoir contourné le peuple, mais de l'avoir convaincu. Contre cette force-là, l'organisation d'élections libres n'est d'aucun secours, puisque c'est précisément par les élections qu'elle prospère.
L'Afrique n'observe pas ce passé, elle le rejoue
La comparaison ne serait qu'un exercice d'école si l'Afrique ne reproduisait pas, presque à l'identique, le même enchaînement. L'argument de la « constitution nouvelle qui remet les compteurs à zéro » a permis à Alassane Ouattara en Côte d'Ivoire et à Alpha Condé en Guinée de solliciter en 2020 un troisième mandat requalifié en « premier ». Dans les deux pays, l'organe chargé de dire le droit a validé la lecture du pouvoir. C'est le mécanisme équatorien transposé mot pour mot, à ceci près que la ratification populaire y fut plus contestée et le sang plus vite versé.
Le Togo a raffiné le procédé. En 2024, une révision présentée comme un « renforcement de la démocratie » a fait basculer le pays dans un régime parlementaire : le président, désormais élu par les chambres, n'inaugure plus que les chrysanthèmes, tandis que le pouvoir réel passe à un président du Conseil des ministres sans limite de mandat, taillé pour un chef de parti majoritaire depuis 2005. Le vocabulaire dit « parlementarisme » ; la réalité dit continuité indéfinie du même homme. L'écart entre les deux est tout le sujet.
C'est ici qu'il faut distinguer l'État fictif de l'État réel. L'État fictif, c'est la constitution, l'organigramme, la séparation des pouvoirs proclamée. L'État réel, c'est la carte effective des forces : qui nomme les juges, qui tient le budget, qui contrôle l'administration et l'armée. Lire les régimes africains dans leurs textes conduit à des absurdités, comme classer « présidentiel » un système où le parlement fait et défait le chef de l'exécutif. Le texte est un décor ; ce qui gouverne se joue derrière lui. Une tribune lucide regarde derrière le décor.
Une Constitution, si moderne soit-elle, ne fabrique pas à elle seule une démocratie. Elle pose des règles ; elle ne crée ni la culture politique qui les fait respecter, ni la confiance qui les rend vivantes. Le Mexique s'est doté très tôt de chartes irréprochables sur le papier ; elles ont coexisté un siècle durant avec la domination d'un parti unique. Entre la norme écrite et la démocratisation effective, il y a le long travail d'une société qui apprend à maintenir ses institutions, et ce travail-là, aucun texte ne peut le faire à la place des acteurs.
Démocratie électorale et démocratie institutionnelle
De là une distinction décisive. Dans la démocratie électorale, toute la vie publique s'ordonne autour de la conquête du pouvoir. Une fois élu, le président devient l'axe unique du système : il impulse les réformes, oriente l'administration, pèse sur le parlement, s'invite dans les institutions censées être indépendantes. Dans la démocratie institutionnelle, les contre-pouvoirs résistent à celui-là même qui les a emportés. Les juridictions gardent leur indépendance, le parlement contrôle réellement, les autorités de régulation conservent leur crédit, les administrations poursuivent leurs missions sans être recomposées à chaque victoire. Les règles survivent aux hommes.
Le suffrage universel ne confère aucun droit illimité de refaçonner l'État. Il donne une légitimité politique, il ne suspend jamais les exigences de la démocratie constitutionnelle. Choisir ses dirigeants est une moitié de la démocratie ; l'empêcher de tout concentrer entre ses mains en est l'autre, et c'est la plus difficile.
Car une démocratie peut parfaitement être populaire sans être libérale au sens politique ». (celui qui limite le pouvoir au nom des droits : séparation et équilibre des pouvoirs, indépendance de la justice, liberté de la presse, garanties constitutionnelles opposables même à la majorité). En effet, un pouvoir peut jaillir des urnes, jouir d'un soutien massif et sincère, et travailler méthodiquement à démanteler ce qui le limite : l'indépendance des juges, la liberté des rédactions, l'autonomie des contre-pouvoirs. C'est précisément l'opération réussie dans certains pays d’Amérique du Sud. Le peuple y était non pas contourné mais mobilisé, contre les institutions qui bornaient son champion. La légitimité électorale et la limitation du pouvoir ne sont pas la même chose, et la première peut servir à défaire la seconde.
La personnalisation du pouvoir enferme dans un cercle. Plus le président paraît indispensable, plus les institutions dépendent de sa présence. Plus elles en dépendent, plus leur faiblesse sert d'alibi à la concentration des pouvoirs entre ses mains. Chaque élection devient alors une bataille existentielle, chaque changement de majorité une redistribution totale des positions politiques, administratives, parfois économiques. La stabilité de l'État se met à dépendre de la stabilité d'un seul.
Le contexte a changé, le dilemme demeure.
Un élément est neuf, et il aggrave tout. Longtemps, le maintien au pouvoir fut « apprécié par les partenaires extérieurs comme gage de stabilité », selon le mot de Gérard Conac. Les dictatures latino-américaines s'adossaient déjà à des soutiens étrangers qui préféraient l'ordre à l'alternance. Le Niger de Mohamed Bazoum était salué comme le dernier partenaire démocratique fiable du Sahel jusqu'à sa chute en juillet 2023. La stabilité vue de l'extérieur et la solidité institutionnelle vue de l'intérieur ne sont pas la même chose ; les confondre coûte cher.
Depuis 2020, une vague de coups d'État a emporté le Mali, la Guinée, le Burkina Faso, le Niger et le Gabon. Ces putschs se réclament précisément de l'échec de la démocratie électorale, qu'ils désignent du doigt en brandissant les troisièmes mandats civils comme preuve de son imposture. Le raisonnement est vicié, car un abus n'en justifie pas un autre. Mais il prospère sur un terreau réel : quand les institutions ne sont qu'un décor au service d'un homme, il devient facile de convaincre les peuples qu'un autre homme, en uniforme, fera aussi bien. La faiblesse institutionnelle nourrit les deux maux à la fois, le président qui s'éternise et le colonel qui le renverse.
Le contre-exemple existe, et il est africain. En 2024, le Conseil constitutionnel sénégalais a invalidé le report de la présidentielle décidé par le pouvoir sortant et imposé la tenue du scrutin dans les délais. Une institution a tenu bon contre celui qui la surplombait. C'est la preuve, sur le continent même, que la solidité des contre-pouvoirs n'est pas une importation mais une possibilité. Ce qui distingue Dakar en 2024 de Quito en 2008, ce n'est pas la qualité des textes, c'est la capacité d'un organe à dire non au plus puissant.
Ce que mesure vraiment une démocratie
Les grandes démocraties ne sont pas celles qui produisent les chefs les plus charismatiques. Ce sont celles où le départ d'un président ne menace jamais le fonctionnement des tribunaux, des administrations, des autorités de contrôle. L'alternance y est un événement politique, non un séisme institutionnel. La maturité démocratique ne s'atteint ni quand les présidents deviennent plus puissants, ni même quand les oppositions accèdent enfin au pouvoir.
Il faut alors renverser le regard porté sur le présidentialisme. On y voit d'ordinaire la maladie ; il n'en est que le symptôme. Un président omnipotent n'est pas la cause de la faiblesse institutionnelle, il en est le produit. Là où les administrations, les juges et les parlements ne tiennent pas debout, il faut bien un homme pour tenir l'édifice, et cet homme devient d'autant plus indispensable que l'édifice est plus fragile. Le présidentialisme est le nom qu'on donne à un État inachevé qui se cherche une colonne vertébrale dans une personne, faute de la trouver dans ses institutions.
La démocratisation n'arrive à son terme que le jour où plus personne, pas même celui qui vient de gagner, ne pèse plus lourd que les institutions qu'il a mission de servir.
Cette réflexion prolonge les analyses de Franck Moderne sur les présidentialismes latino-américains (Pouvoirs, 2001), de Rodrigue Ngando Sandjè sur les classifications constitutionnelles africaines (RFDC, 2013) et de Jean-René Garcia sur l'ambivalence du pouvoir exécutif (Éditions de la MSH, 2015).