LA COHABITATION ETHNIQUE DANS LE FOULADOU
Dans cette localité, l’histoire des Mandingues et celle des Peuls se confondent. Si les premiers ont, pendant longtemps dominé, les seconds, sous l’impulsion d’Alpha Molo, ont su prendre le dessus. Une prise de pouvoir au forceps

Dans le Fouladou, l’histoire des Mandingues et celle des Peuls se confondent. Si les premiers ont, pendant longtemps dominé, les seconds, sous l’impulsion d’Alpha Molo, ont su prendre le dessus. Une prise de pouvoir au forceps et au prix de plusieurs rebondissements.
« Pays des Peuls » en mandingue, le Fouladou a une histoire étroitement liée au Mali. D’après le professeur Abdourahmane Diallo, poète, écrivain et chercheur sur le Fouladou, c’est entre le XIème et XIIème siècle que l’histoire a commencé. Pour aborder ce passé, difficile de trouver meilleur interlocuteur que celui que les gens de Kolda appellent affectueusement « Principal », le poste que M. Diallo occupe au Cem Bouna Kane. À l’époque, dit-il, le Fouladou était habité essentiellement par un peuple pacifique appelé les Baïnouks. « Au XIIIème siècle, alors que Soundjata Keita était l’empereur du Mali, un de ses généraux, Tiramagan Traoré, à la tête d’une expédition, précisément en 1234, traversa toute la partie orientale du Sénégal en passant par les provinces du Bundu et de la Haute Gambie pour s’installer en Casamance. Les Mandingues fondèrent ainsi le puissant empire du Mali de l’Ouest et chassèrent les autochtones Baïnouks vers la moyenne et la basse Casamance », explique-t-il, d’une belle diction et avec un sentiment de fierté palpable.
Enseignant à la retraite et guide spirituel du Fouladou depuis 2019, Ogo Mballo, malgré la forte pluie qui s’abat sur la ville, tient à honorer son engagement de partager un pan de l’histoire du Fouladou. Le récit qu’il en fait rejoint la version de M. Diallo. Il confirme la thèse de la présence originelle des Baïnouks dans la zone avant d’en être chassés par les Mandingues, les obligeant ainsi à refluer vers la Guinée-Bissau d’où ils sont originaires. « C’est comme ça que les Mandingues ont occupé la haute Casamance et l’Est de la Gambie. Ils étaient en lien étroit avec l’empereur du Mali. Ils ont été plus tard rejoints par les Peuls. Comme ces derniers avaient des troupeaux, ils ont été bien accueillis au début », renseigne-t-il.
Plus tard, cet empire devint le Gaabu. Les anciens princes Keïta et Traoré furent remplacés par de nouveaux dignitaires les Mané et Sané issus d’un métissage entre les Mandingues, les Diolas, les Baïnouks et les Balantes de la Casamance.
Les Sané et les Mané nouveaux dignitaires
Dès leur installation, les Sané et les Mané créent la capitale du Gaabu à Kansala, non loin de la ville de Pirada. Aujourd’hui, à cause du découpage administratif, cette ville se trouve en territoire bissau-guinéen. « L’empire mandingue s’étendait de la Gambie au nord jusqu’à la Guinée-Bissau, en passant par la Casamance. Le Gaabu était divisé en trente-deux provinces dirigées par des chefs mandingues appelés « Faring » soumis à l’autorité de Kansala, la capitale impériale », explique-t-il. Parmi ces provinces, il y a le Firdu, le Sofaniama, le Kamako, le Diega, le Jimara, le Patim Kibo, le Mamboua, le Kamako, le Bissabor, le Birassu, le Sankolla, le Patim Kanjay, le Kudora, le Kantoro, le Mamakunda, Niampaio, le Pathiana, le Pakane… Cependant, même si l’empire mandingue était puissant, il fera face à la percée des Peuls, pourtant minoritaires au début. Parce que, d’après le professeur Diallo, ces derniers étaient venus au XVèmesiècle par petits groupes à partir du Macina, du Xaaso, du Bundu avant de s’installer en haute Casamance devenue aujourd’hui le Fouladou. « Même s’ils ont créé plus tard leurs villages, ils sont restés sous l’autorité des princes mandingues, d’ailleurs ils payaient régulièrement des impôts en nature », dit Ogo Mballo.
La révolte des Peuls
Un incident bénin marque le point de départ de la révolte des Peuls contre la domination Mandingue. Selon le professeur Abdourahmane Diallo, un jour, le roi mandingue a voulu prendre de force un grand bélier que les Peuls avaient attaché à Soulabaly. Ces derniers s’y sont opposés. Renforcés par leurs cousins du Fouta Djalon, ils lancent ensemble la bataille de Kansala. « Le 13 mai 1867, le Mansa Dianké Waly Sané, le dernier empereur du Gaabu, fut encerclé à Kansala. La coalition des armées peules, forte de plus de mille combattants, ne put obtenir la reddition du roi qui refusa de se rendre et de se convertir de force à l’Islam. Il préféra mourir en héros en faisant sauter la poudrière dans laquelle il s’était réfugié avec ses derniers fidèles. La princesse Koumanthio Sané fut capturée par les peuls et exilée au Fouta Djalon. Elle se maria avec l’Almamy Ibrahima et devint la mère du grand roi peul Alpha Yaya Diallo. Ce fut le déclin de l’empire du Gaabu et l’avènement du royaume du Fouladou sur les cendres de l’empire mandingue », détaille avec éloquence le professeur Diallo.
Mais malgré cet assaut victorieux, dans la province Firdu, un chef mandingue, Karabunting Sané, avait son tata et sa capitale à Kansonko (capitale du Firdu). Il fallait aussi l’anéantir. Ainsi, au mois d’août 1869, Molo Egué (c’est lui qui est devenu Alpha Molo, le nom spirituel qu’il a pris quand il est devenu roi du Fouladou. Une autre version dit que c’est El Hadji Oumar qui lui a demandé de porter le nom d’Alpha) demanda à ses frères peuls d’attaquer les Mandingues pour libérer le Firdu. Beaucoup d’entre eux refusèrent car jugeant ce projet dangereux. Pour échapper à d’éventuelles représailles, Samba Egué (un des notables de Soulabali en dissidence avec Alpha Molo) quitta Soulabali avec sa famille pour se réfugier à Boguel à l’Ouest de Kolda. Alpha Molo parvint à vendre quelques taureaux offerts par ses partisans et à acheter des armes à feu en Gambie. « Après de longues discussions pour convaincre les Peuls hésitants, une attaque eut lieu à l’aube contre le Tata de Kansonko qui fut incendié. Molo Egué tua le roi Karabunting Sané. Pour se protéger de la riposte des Mandingues, il se replia à Ndorna, y construisit son tata et y installa la nouvelle capitale du royaume du Fouladou », explique le professeur Diallo.
Mais la bataille se poursuivra jusqu’en 1870. Renforcé par une armée venue du Fouta Djalon d’Alpha Ibrahima, Alpha Molo et ses hommes anéantissent les troupes mandingues de Famara Mané à Jana. « Le 03 novembre 1873, un traité de paix fut signé à Jana entre les Malinkés représentés par Fodé Maja et les Peuls du Fouladou dirigés par Alpha Molo Baldé. Le 6 novembre 1880, le dissident Samba Egué fut mortellement blessé et le village de Boguel incendié par les troupes d’Alpha Molo », indique Ogo Mballo.
Marqué par le poids de l’âge et une santé de plus en plus fragile, Alpha Molo se retranche en Guinée-Bissau pour attendre la fin de ses jours. Selon le professeur Diallo, même s’il a pris le soin de faire son testament avant sa mort, tout ne se passera pas comme prévu. En effet, selon la tradition, c’est Bakari Demba, frère d’Alpha Molo, qui devait lui succéder. Mais c’était sans compter avec la ténacité de son fils Moussa Molo qui eut le dernier mot sur son oncle.
Alpha Molo laissa ainsi à son fils Moussa Molo un vaste territoire. Toutefois, la lutte pour sa succession dura trois ans, de 1881 à 1883. Moussa Molo réussit, par la force, à écarter son oncle Bakari Demba, le successeur selon la tradition et son frère Dicory Koumba et devint le nouveau roi du Fouladou.