Les 11 et 12 mai 2026, Nairobi était devenue pendant quelques heures le centre d’une certaine diplomatie mondiale. Dans les couloirs feutrés du sommet « Africa Forward », les discours se succédaient avec le même vocabulaire soigneusement calibré : partenariat équilibré, investissements d’avenir, innovation, jeunesse africaine, souveraineté partagée, coopération gagnant-gagnant.
Tout semblait pensé pour donner l’image d’une nouvelle ère entre l’Afrique et ses partenaires internationaux. Mais derrière les lumières, les annonces spectaculaires et les photos officielles, une impression persistait : celle d’un vieux scénario que l’on tente de moderniser sans jamais réellement le transformer.
Car au fond, « Africa Forward » ressemble moins à un sommet africain qu’à un sommet « France Forward ». Un sommet où l’Afrique reste encore l’espace autour duquel gravitent les intérêts stratégiques des grandes puissances, pendant que les dirigeants africains eux-mêmes peinent toujours à imposer un agenda continental cohérent et assumé.
Il faut avoir le courage de le dire : la France n’organise pas ce type de rencontre par romantisme diplomatique. Elle le fait parce qu’elle sait que quelque chose est en train de basculer. Depuis plusieurs années, son influence historique sur le continent africain s’effrite lentement mais profondément. Ce recul n’est plus seulement militaire ou politique. Il est désormais psychologique, symbolique et générationnel.
Partout en Afrique, une jeunesse nouvelle émerge. Une jeunesse née après les indépendances. Une jeunesse qui n’a plus les mêmes réflexes de dépendance mentale vis-à-vis des anciennes puissances coloniales. Une jeunesse qui voyage, qui compare, qui débat, qui conteste et qui refuse de regarder le monde avec les lunettes du passé.
Cette génération ne voit plus Paris comme le centre naturel de gravité de l’Afrique francophone. Et cela change tout.
Pendant longtemps, les relations entre l’Afrique et certaines puissances occidentales ont reposé sur un déséquilibre accepté, parfois même intériorisé. L’Afrique fournissait les matières premières, les marchés, les espaces d’influence et recevait en retour financements, assistance technique et reconnaissance diplomatique.
Mais le monde a changé.
Aujourd’hui, l’Afrique attire toutes les convoitises. La Chine construit des infrastructures gigantesques. Les pays du Golfe investissent massivement dans les ports, les terres agricoles et l’énergie. La Turquie étend son influence commerciale à une vitesse impressionnante. L’Inde renforce sa présence technologique et industrielle.
Les États-Unis reviennent agressivement dans la bataille des minerais critiques.
Même les puissances émergentes d’Amérique latine cherchent désormais leur place sur le continent.
Pourquoi un tel intérêt soudain ? Parce que le XXIe siècle se jouera aussi en Afrique.
Le continent possède les ressources stratégiques indispensables à la transition énergétique mondiale. Il détient une partie décisive des minerais critiques qui alimenteront les industries du futur. Il représente l’un des derniers grands marchés de croissance de la planète. Mais surtout, il possède ce que beaucoup de régions du monde ont perdu : la jeunesse.
Une jeunesse massive, urbaine, connectée et de plus en plus consciente de sa propre valeur stratégique. Et c’est précisément cette Afrique-là que les puissances mondiales cherchent aujourd’hui à séduire, influencer ou sécuriser.
Dans ce contexte, les 23 milliards d’euros annoncés lors du sommet de Nairobi ne relèvent évidemment pas de la générosité internationale. Aucun État n’investit de telles sommes sans arrière-pensée stratégique. Derrière les discours sur le développement se joue en réalité une bataille mondiale pour le contrôle des marchés, des infrastructures, des données, des routes commerciales, de l’énergie et des ressources du futur.
Le problème n’est pas que la France défende ses intérêts. Toutes les puissances défendent leurs intérêts. Et elles le font sans complexe. Le véritable problème est ailleurs.
Il réside dans l’incapacité persistante des États africains à parler d’une seule voix face aux grands enjeux stratégiques mondiaux. Encore une fois, nous avons vu des dirigeants africains se déplacer autour d’une initiative largement pensée, scénarisée et pilotée depuis l’extérieur, comme si l’Afrique devait toujours attendre que d’autres définissent les termes du débat concernant son propre avenir.
Pourtant, le rapport de force mondial évolue rapidement. L’Afrique n’est plus en position de faiblesse absolue comme il y a trente ans. Le monde a désormais besoin de l’Afrique. Besoin de ses minerais. Besoin de son énergie. Besoin de son marché.
Besoin de sa démographie. Besoin de sa stabilité stratégique.
Et cette réalité devrait enfin pousser les dirigeants africains à changer de posture.
Le temps des sommets symboliques, des grandes annonces médiatiques et des opérations de séduction diplomatique touche progressivement à sa limite. L’Afrique doit désormais imposer un nouveau cadre de discussion avec le reste du monde. Non plus des sommets où chacun vient défendre ses intérêts nationaux de manière dispersée.
Mais une véritable vision continentale capable de transformer le poids démographique, énergétique et économique africain en puissance politique collective.
L’Afrique ne peut plus continuer à être le terrain de jeu des puissances mondiales tout en restant absente des centres réels de décision.
La jeunesse africaine l’a déjà compris.
Elle ne réclame plus la charité internationale. Elle réclame le respect. Elle réclame des partenariats équilibrés. Elle réclame la transformation locale des ressources. Elle réclame la souveraineté économique. Elle réclame une place dans le monde qui corresponde enfin au poids réel du continent.
Et tôt ou tard, les dirigeants africains devront eux aussi comprendre que le XXIe siècle ne se négociera plus dans les anciennes logiques de dépendance. Car l’Afrique n’est plus simplement l’avenir du monde. Elle est devenue l’un des principaux enjeux du présent.
Cheikhou Oumar Sy et Théodore Chérif Monteil sont d’anciens députés.