Je confesse d’entrée que je suis une profane. Une vraie. Une spectatrice occasionnelle, de celles qui regardent le football quand il passe par hasard devant elles et qui ont longtemps cru que le « pressing » est une affaire de buanderie. Pourtant, en cette finale de la CAN 2025, je me suis retrouvée malgré moi, érudite de circonstance en arrêts de jeu, et analyste en penalty litigieux.
Il faut dire que le football, ce jour-là, a décidé de jouer la tragédie grecque, avec chœur, fureur et sortie de scène.
La nation entière retenait son souffle. Le Sénégal, crinière au vent, sûr de sa force, avançait avec l’assurance des équipes qui savent ce qu’elles valent. En face, le Maroc, son hôte du tournoi, regard d’aigle et patience de sphinx. Le stade vibrait, les tambours parlaient et les Nations retenaient leur souffle. Le football semblait prêt à offrir ce qu’il promet toujours, c’est-à dire de l’émotion, du jeu et un vainqueur clair. Mais, fidèle à son génie capricieux, il a rappelé qu’il n’est pas toujours un sport paisible. C’est un récit où l’arbitre tient le rôle central, d’omniscient, d’omnipotent, et plus que très souvent, incompris mais toujours soupçonné.
Le penalty est arrivé. Il a surgi sans prévenir. Avec fracas. A l’image de cette petite phrase qui fait basculer des Nations. Le penalty est au football ce que la virgule est à la Constitution, un détail qui peut renverser un régime. Litigieux, bien sûr. Toujours litigieux. C’est une décision qui renverse les humeurs, fracture des certitudes et transforme un simple coup de sifflet en débat métaphysique. Les Lions de la Téranga, convaincus d’une injustice cosmique, ont alors choisi de quitter le terrain. La marche vers la sortie fut solennelle et presque théâtrale, comme on marche vers l’exil. Avec mes yeux de profane, incapables de réciter l’article exact du règlement mais parfaitement aptes à reconnaître l’indignation humaine, j’ai compris le geste avant même d’en juger la légalité. Quitter le terrain revient à dire non sans micro. Cela signifie refuser un verdict sans appel. Cela consiste à transformer un match en message.
Les tensions gagnèrent les tribunes. Les bousculades se multiplièrent, tout comme les tentatives d’envahissement du terrain. Le public sembla décider, lui aussi, de descendre dans l’arène pour réclamer son droit à l’émotion. Le football, excessif, vibrant et débordant, rappelait qu’il n’est pas une simple industrie du spectacle. Il demeure une affaire de peuple. Il y eut des blessés, des dégradations et des scènes confuses. Ce furent autant de cartons invisibles distribués à la soirée elle-même.
Au milieu de cette tempête, une silhouette s’est détachée. Pape Thiaw, sélectionneur et chef d’orchestre d’une équipe qui n’acceptait plus la partition. L’homme, dit-on, aurait « incité » ses joueurs à quitter le terrain. Inciter. Ce verbe si léger et si lourd à la fois. On incite à lire, à aimer, à croire. On incite rarement à sortir d’un match. Le football moderne, qui adore les micros et les caméras, a déjà préparé son procès-verbal. Aussitôt, des « experts » ont demandé la réunion de commission de discipline de la Confédération africaine de football la pressant d’être grave et concentrée, pour distribuer les peines comme on distribue les minutes additionnelles.
Pendant ce temps, la FIFA, en mère sévère mais rassurante, a tranché. Il n’y aura pas de sanction mondiale. Il faut saluer l’élégance feutrée de ce désengagement. En quelques lignes soigneusement repassées, l’instance mondiale a réussi l’exploit rare de se laver les mains sans mouiller les manches. Le message est clair. Circulez, il n’y a rien à voir au niveau global. Le bébé est africain, donc la couche aussi. La Coupe du monde est sauve et l’ordre planétaire demeure préservé. À la Confédération africaine de football revient désormais la noble mission de gronder, de punir et de sanctionner, tout en évitant de casser le jouet. La FIFA observe de loin, à la manière d’un parent qui confie l’enfant turbulent à la famille le temps des vacances.
C’est dans ce climat déjà saturé que surgit, fidèle à lui-même, El Hadji Diouf. L’homme possède ce talent rare qui échappe aux statistiques. Il vient de marquer un but dans l’actualité sans même entrer sur le terrain. À peine le sacre célébré, l’ancien Bad Boy a remis les crampons médiatiques. Il ne s’agissait pas d’un pressing haut, mais d’une prise de parole très haut perchée. Le micro était en main, le verbe libre et le filtre absent. Il s’est invité dans un dossier, celui des récompenses, des terrains promis, des terrains attendus et des terrains que l’on cherche aujourd’hui comme un ballon égaré dans les herbes hautes de l’administration. Diouf n’y est pas allé avec des pincettes. Il a interpellé l’État à sa manière, qui est frontale, spectaculaire et dénuée de VAR comme de langue de bois. Il a parlé comme si l’opinion publique était un vestiaire où l’on peut taper du poing sans regarder qui se change à côté.
Le résultat fut immédiat. La polémique d’après-match s’est installée. C’est celle qui prolonge la finale dans les salons, les radios et les réseaux sociaux. Une société déjà chauffée par l’émotion sportive s’est offert un bonus. La Fédération sénégalaise de football a alors voulu faire ce que toute institution rêve de faire. Elle a cherché à clarifier. Elle a dégainé un communiqué officiel. Le ton était grave et le vocabulaire institutionnel soigneusement choisi. Le costume était bien repassé. On y regrettait les sorties médiatiques. On condamnait le fond et la forme. On rappelait que les propos n’engageaient que leur auteur. On assurait que les dossiers étaient pris en charge au sommet. On précisait enfin, pour être sûr d’être compris, que la politique fédérale ne se décidait pas au détour d’un micro.
Sur le papier, tout était impeccable. Dans la réalité, c’est là que la Fédération s’est prise les pieds dans le filet en voulant se laver. À vouloir blanchir plus blanc que blanc, elle a surtout éclaboussé sa communication. Le problème du timing s’est imposé d’emblée. Publier une mise au point au lendemain d’un moment de communion sportive revenait à sortir un sifflet de police au milieu d’un mbalax. La méthode a ensuite posé question. Au lieu de laver le linge sale en famille, la Fédération a choisi le mégaphone institutionnel.
Le plus savoureux demeure l’effet boomerang. En voulant dire que ce n’était pas elle, la Fédération a rappelé à tous, que Diouf est son ambassadeur. En voulant prendre ses distances, elle a offert à la polémique une tribune officielle, cachet compris. Pendant qu’elle appelait à la retenue, le débat, dopé par la solennité du communiqué, faisait exactement l’inverse. La morale s’impose d’elle-même. Diouf a parlé comme un franc-tireur. La Fédération a répondu comme si elle gérait une crise d’État. Le public a conclu comme souvent au football. Quand la défense panique, c’est qu’elle a senti le danger. Or ici, le danger n’était peut-être pas dans les mots, mais dans la fébrilité. Moi, profane revendiquée, je regarde tout cela avec un sourire en coin. Car le football a cette capacité unique à transformer une règle en drame, une décision en destin, et un match en débat national. On dissèque le match comme on lit un texte sacré. On convoque les experts, les anciens arbitres, les philosophes du ballon rond. On parle de jurisprudence, de précédents, de morale sportive.
La finale de la CAN2025 nous a offert un match, un scandale, un débat, et une chronique à écrire. Elle a rappelé que les Lions, même quand ils quittent le terrain, restent des Lions. Et que le jeu, malgré ses errements, finit toujours par reprendre. Victoire au tableau d’affichage, triomphe au palmarès, mais sacre brouillé par une rencontre où l’émotion a débordé le cadre, rappelant que les champions peuvent soulever un trophée au milieu des éclats, des contestations et des règlements froissés. La deuxième étoile est bien là, cousue sur le maillot, mais elle scintille dans un ciel encore chargé de fumée.