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Par Akhmedou Thiam
Au-delà de la rupture politique, plaidoyer pour une véritable culture du contrôle interne au Sénégal
EXCLUSIF SENEPLUS - Les inspecteurs internes doivent être statutairement arrachés à la tutelle des ministres pour être rattachés à une entité centrale autonome, rattachée à la Primature ou à la présidence
 
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Le Sénégal traverse l’une de ces zones de secousses qui redessinent le paysage politique d’une nation. Dans l’effervescence ambiante, les mots d'ordre de souveraineté, de transparence et de justice sociale saturent l’espace public. Pourtant, face aux attentes vertigineuses d’une jeunesse en quête d'horizon, l’arène politique offre trop souvent le spectacle d’une « pensée de bistrot » où l’invective tient lieu de programme et le slogan de boussole. Pour dépasser ce stade et bâtir une alternative qui vaille, il nous faut regarder le réel en face, sans complaisance, armés de la seule rigueur de la méthode.

La véritable rupture ne se décrète pas à coups de menton ; elle se niche dans la refonte structurelle des mécanismes par lesquels l’État gère l'argent du peuple. À observer les premiers pas du régime actuel, un diagnostic s’impose à l'analyste des risques : le Sénégal ne souffre pas d'un déficit d'audits, il étouffe sous l'absence dramatique d'une culture du contrôle interne.

Le piège du rétroviseur et le mirage de la « dette cachée »

Nous vivons sous la dictature du contrôle *a posteriori*. Toute notre architecture institutionnelle — de la Cour des Comptes à l’Inspection Générale d’État (IGE) — semble conçue pour n'intervenir que lorsque le mal est déjà fait. Les premiers mois du tandem présidentiel formé par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko en sont l'éclatante illustration. Le grand déballage sur l'état des finances publiques et l’annonce d’un déficit abyssal ont captivé les esprits. Pour frapper l’opinion, le pouvoir a promptement agité le spectre d’une « dette cachée ».

Pour le financier, la formule relève pourtant de l’absurdité technique. Une dette publique ne s’évapore pas dans le secret des cabinets ; elle est le produit d'engagements juridiques et d'écritures comptables qui laissent toujours une trace. Le véritable scandale n'est pas l'invisibilité de cette dette, mais le manque de sincérité budgétaire d'un système et l'effondrement de ses verrous de sécurité en temps réel.

Si les révélations du nouveau régime sont avérées, elles actent le procès d'une faillite systémique. Les directions de l’administration générale et les contrôleurs financiers existaient sur le papier, mais leur autonomie opérationnelle a été confisquée par la pression politique. Quand un dispositif permet à des données macroéconomiques de dériver sans qu'aucune alerte préventive ne bloque le processus, c'est que le contrôle a été réduit à une simple chambre d’enregistrement bureaucratique. Les anecdotes de fin de règne, où des contrats d’agences publiques ont été signés à la hâte lors de la transition, prouvent que nos barrières de sécurité n'ont aucune résilience face à l'arbitraire hiérarchique. L’urgence n’est plus de distribuer les blâmes d’un régime à l’autre, mais de reconstruire une architecture de contrôle digne d’un État moderne.

Le travail et la responsabilité : L’éthique Baye Niass face au chaos

Cette exigence de rigueur comptable n’a pourtant rien d’une camisole bureaucratique importée d'Occident ou dictée par les bureaux feutrés du FMI. Elle plonge ses racines au cœur même de notre patrimoine spirituel.

Dans son exégèse lumineuse du verset 8 de la sourate Al-Anbiya — وَمَا جَعَلْنَاهُمْ جَسَدًا لَّا يَأْكُلُونَ الطَّعَAMَ وَمَا كَانُوا خَالِدِينَ (*« Nous n'en avons pas fait des corps qui ne mangeaient pas de nourriture. Et ils n'étaient pas éternels »*) —, Cheikh Ibrahim Niass a tracé les contours d’une métaphysique du développement. Le Maître de Médina Baye en extrayait deux vérités fondamentales pour la cité :

 « D'une part, puisque l’homme a un corps physique dont la subsistance dépend de la nourriture, le travail n’est pas une option, mais un impératif divin : il faut s'activer et produire pour consommer un bien licite (*Halal*). C'est le refus absolu du parasitisme et de la dépendance économique.

D'autre part, puisque notre passage sur terre est éphémère, la vie est une course contre la montre pour poser des actes justes et bâtir des institutions pérennes avant de comparaître devant le Seigneur. »

Au sommet de cette pensée trône la responsabilité du chef envers sa communauté. En Islam, diriger n'est pas une jouissance, c'est un fardeau comptable. Transposer cette philosophie dans la gestion publique, c'est comprendre que la cartographie des risques et la transparence budgétaire sont les visages techniques d'un devoir moral. Éviter le gaspillage, sécuriser les deniers publics et rationaliser les ressources de la nation ne sont pas des manies de technocrates, mais le prolongement naturel de l'éthique de la responsabilité prônée par Baye Niass.

L’ingénierie contre l'improvisation : Vers une autonomie réelle

Pour que la rupture devienne une réalité tangible, l'ingénierie financière doit reprendre ses droits sur l'improvisation. Cela exige d'abord de sanctuariser l'indépendance de ceux qui contrôlent. Un contrôleur inféodé est un arbitre payé par l'équipe qu'il doit surveiller. Les inspecteurs internes doivent être statutairement arrachés à la tutelle des ministres pour être rattachés à une entité centrale autonome, rattachée à la Primature ou à la présidence, à l'instar des meilleures pratiques de gouvernance des grands groupes internationaux.

Ensuite, il nous faut substituer la culture de la réaction à celle de la prévention. Aucun grand projet, aucune convention de financement ne devrait voir le jour sans une cartographie dynamique des risques en amont. Plus fondamentalement, l'instauration d'un *visa de conformité interne* contraignant, adossé aux systèmes d'information financiers de l'État, doit permettre de bloquer automatiquement toute transaction atypique ou non provisionnée. La souveraineté se construit par des verrous de sécurité informatiques et procéduraux, non par des indignations médiatiques.

Les miroirs du monde : Quand la méthode sauve les États

Cette refonte de nos lignes de défense n’a rien d’une utopie lointaine ; elle s’inspire de bascules structurelles qui ont sauvé des nations de la banqueroute. À la fin des années 1980, la Nouvelle-Zélande, alors exsangue, a déclenché une révolution managériale sans précédent via son *Public Finance Act de 1989*. En imposant le passage d’une simple comptabilité de caisse à une comptabilité d'exercice — calquée sur les exigences de transparence du secteur privé —, l’État néo-zélandais a contraint chaque ministère à cartographier et certifier ses risques. Le pays est ainsi passé d’un gouffre budgétaire à des excédents structurels durables.

C'est cette même quête de vérité qui a poussé l'Europe, au lendemain du traumatisme des dettes souveraines de 2010 et de la falsification des comptes grecs, à institutionnaliser des verrous indépendants. En créant des Institutions budgétaires indépendantes (IFI), à l'image du *Haut Conseil des finances publiques* en France, ces nations ont confié la clé des prévisions macroéconomiques à un arbitre neutre. Cet organe valide la sincérité des chiffres *avant* le vote du moindre budget. Si le modèle sénégalais disposait d’une telle étanchéité institutionnelle, le débat stérile sur la manipulation des statistiques du déficit n’aurait tout simplement pas lieu d’être.

Le prix de la signature : Sortir du langage de l'irresponsabilité

Cette rigueur systémique nous mène enfin au nœud gordien du Sénégal contemporain : la dette publique et sa nécessaire restructuration. C’est sur ce terrain mouvant que se mesurera la maturité du leadership souverainiste.

Négocier des décotes ou reprofiler des échéances face aux marchés internationaux est un exercice de haute voltige macroéconomique qui exige une denrée rare : la crédibilité. Or, cette crédibilité est mise en péril par la persistance d’un vocabulaire d’opposition au cœur même de l’exercice du pouvoir. Si la rhétorique du scandale et de la dénonciation permanente est un carburant efficace pour conquérir les masses, elle devient le langage de l’irresponsabilité une fois aux affaires. Gouverner par l'approximation sémantique et l'invective de place publique fragilise la signature financière de la République.

La mue doit s'opérer maintenant. Les dirigeants actuels, comme ceux qui aspirent à dessiner l'avenir du pays, doivent comprendre que la rupture ne se mesure pas au volume des décibels, mais à la solidité des verrous institutionnels. Assumer l'État, c'est quitter les postures de la rue pour endosser le langage de la méthode, de la comptabilité rigoureuse et de la gestion des risques. Le véritable débat n'est pas de savoir qui a le plus triché hier, mais de bâtir un système où tricher devient techniquement impossible. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que la souveraineté cessera d'être un horizon lointain pour devenir le pilier de notre dignité retrouvée.

Akhmedou Thiam est Contrôleur Interne Senior en Finance & Risques, « Co-auteur de « L’empreinte universelle de la pensée et l’action de Cheikh Ibrahim Niass ».

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