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Comment le projet Aser-Aee Power a été plombé
Au cœur de la nébuleuse : 37 milliards décaissés entre deux régimes, un partenaire sénégalais évincé du contrat principal, et des chiffres qui passent de 928 à 1740 villages sans explication claire (2/3)
 
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(SenePlus) - Fausses factures, surfacturation, nombre de villages qui varie de 928 à 1740 : Ouestaf News décortique les zones d'ombre d'un projet d'électrification rurale devenu scandale d'État. Entre accusations croisées et silences pesants, une affaire inextricable.

Le scandale Aser-Aee Power est né d'un litige qui oppose deux entreprises partenaires sur un projet d'électrification rurale au Sénégal. Mais derrière cette querelle commerciale se dessine une nébuleuse faite de décaissements express, de contrats renégociés dans l'ombre et de chiffres qui fluctuent au gré des régimes. Dans le deuxième volet d'une enquête en trois parties publiée le 29 avril 2026 et signée H D, Ouestaf News retrace la chronologie d'un dossier où les zones d'ombre l'emportent largement sur les certitudes.

Tout commence par une "offre spontanée", une procédure par laquelle un opérateur privé propose de lui-même un projet de partenariat public-privé à l'État, sans appel d'offres. C'est ainsi que Saidou Kane, homme d'affaires sénégalais établi en Espagne, soumet le projet à Baba Diallo, alors directeur général de l'Agence sénégalaise d'électrification rurale (Aser). Le projet est accepté, mais un détail va s'avérer décisif : bien qu'elle revendique être l'initiatrice, "l'entreprise promotrice sénégalaise (Aee Power Sénégal) ne figure pas sur le contrat principal du marché avec l'Aser", relève Ouestaf News. Cette absence sur le papier sera au cœur du contentieux qui va exploser.

37 milliards décaissés entre deux régimes

Le premier objet de litige porte sur un décaissement massif : entre le 8 et le 11 juin 2024, la Banque Santander transfère près de 37 milliards de francs CFA (56 millions d'euros exactement) au profit d'Aee Power Espagne, à titre d'avance de démarrage. Cette opération intervient dans un contexte politique particulier : l'autorisation de paiement avait été signée le 22 mars 2024 par Baba Diallo, sous l'ancien régime de Macky Sall. Mais le transfert effectif des fonds a lieu en juin, après l'arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye en avril et la nomination d'un nouveau directeur à l'Aser, Jean Michel Sène, le 5 juin.

Ouestaf News souligne l'ambiguïté de cette période : "Même si l'ordonnancement a été effectué sous l'ancien régime, il est avéré que le paiement a été fait après le changement de régime et après la nomination du nouveau directeur de l'Aser." Jean Michel Sène, qui prend fonction le 10 juillet, maintient publiquement que l'opération n'a pas eu lieu sous sa direction, ce qui est techniquement vrai, mais laisse planer un flou sur qui contrôlait réellement l'agence entre le 5 juin et le 10 juillet 2024.

Autre anomalie relevée : l'entreprise espagnole ne s'acquitte des primes d'assurance liées à cette avance de démarrage que le 14 juin 2024, soit après réception des fonds qu'elles étaient censées garantir. La Société nationale d'assurances du crédit et du cautionnement (Sonac) est au centre de cette polémique. Selon des experts cités par Ouestaf News, "le paiement de la prime d'assurance après la réception des fonds" constitue une anomalie, l'entreprise espagnole étant soupçonnée d'avoir utilisé les 37 milliards pour régler cette prime.

Accusations de fausses factures et de surfacturation

Le conflit entre les deux partenaires éclate en juin 2024. Aee Power Sénégal réclame "sa part" du premier versement de la Banque Santander dans une lettre datée du 18 juin. Trois jours plus tard, le 21 juin, Aee Power Espagne notifie la résiliation du contrat, accusant son partenaire sénégalais de tentative d'"escroquerie" via la présentation de "fausses factures" pour un montant total de 1,5 milliard de francs CFA.

Ces prétendues fausses factures auraient été émises par trois institutions sénégalaises : la Direction centrale des marchés publics (26 janvier 2024), la Direction générale des impôts et des domaines (16 février 2024) et l'Autorité de régulation de la commande publique (6 mars 2024). Ouestaf News a sollicité ces trois organismes pour vérifier l'authenticité des documents. "À la date de publication, aucune des trois n'avait donné suite à ces demandes."

C'est l'actuel directeur de l'Aser, Jean Michel Sène, qui rend publiques ces accusations dans une émission télévisée sur Walf TV le 2 septembre 2024. Selon lui, les services concernés "ont dit que c'est du faux", ce qui explique qu'Aee Power Espagne ne pouvait plus "faire confiance" à son partenaire sénégalais. Une plainte pour "tentative d'escroquerie, faux et usage de faux" a été déposée par l'entreprise espagnole le 30 août 2024.

Les avocats d'Aee Power Sénégal, du cabinet Boubacar Koïta & associés, contestent cette version. Des sources proches de l'entreprise sénégalaise affirment que Saidou Kane "conteste être l'émetteur des prétendues 'fausses' factures" et que "la justice dispose de témoignages effectués lors d'une procédure devant le doyen des juges".

Autre grief majeur : la surfacturation. Jean Michel Sène accuse Aee Power Sénégal d'avoir gonflé les prix dans le contrat conclu avec son partenaire espagnol. Dans un "live" diffusé le 19 juin 2025 sur les réseaux sociaux, il cite l'exemple des poteaux en béton armé : "Si on fait le total, on est à 15.399.909.687 de francs CFA de surfacturation selon nos estimations. Rien que sur les poteaux."

En réponse, Aee Power Sénégal a servi une sommation interpellative au directeur de l'Aser le 20 septembre 2024. Selon l'entreprise, ce dernier n'a "toujours pas répondu à cette interpellation".

Des chiffres qui varient, un contrat renégocié dans l'opacité

Le nombre de villages à électrifier constitue un autre point de confusion. Dans l'engagement tripartite signé le 25 novembre 2023 entre l'Aser, Aee Power Sénégal et Aee Power Espagne, le projet portait sur 928 villages. Ce chiffre passe ensuite à 1500, puis à 1740 après la renégociation menée par Jean Michel Sène en août 2024.

Ouestaf News note que "les documents consultés ne permettent pas d'expliquer les raisons de ce premier changement". Des sources proches de l'ancienne direction évoquent 1600 villages, justifiant cette évolution par "le bordereau des prix qui a permis de réévaluer les coûts et de gagner plusieurs centaines de villages, bien avant l'arrivée du nouveau régime".

Pour les soutiens d'Aee Power Sénégal, ce changement est lié au fait que l'entreprise espagnole, "en signant avec l'Aser, a changé les termes de l'engagement tripartite sur le nombre de villages à électrifier. Et ceci s'est fait sans aucun amendement de l'accord tripartite."

Le contrat renégocié entre l'Aser et Aee Power Espagne — qui exclut désormais Aee Power Sénégal — reste secret. L'Autorité de régulation de la commande publique (Arcop) a réclamé le nouveau protocole d'accord, mais l'Aser n'a pas donné suite. Dans une décision du 24 décembre 2024 consultée par Ouestaf News, l'Arcop estime que ce refus de coopérer "est un manque de respect et de considération" à son égard.

Malgré de multiples sollicitations, l'Aser n'a pas répondu aux questions d'Ouestaf News. L'agence avait d'abord accepté un entretien en présentiel "pour pouvoir montrer toutes ses preuves", avant de se rétracter. Aee Power Espagne, de son côté, reste muette : "l'entreprise n'a pas répondu aux questions d'Ouestaf News malgré l'envoi de plusieurs mails à l'adresse du siège à Madrid et à celle de leur antenne en Afrique de l'Ouest à Abidjan."

Ouestaf News conclut que "d'un contentieux contractuel, le dossier a glissé vers un imbroglio politico-juridico-administratif" ; ce qui fera l'objet du troisième et dernier volet de cette enquête. Une affaire où les accusations graves entre partenaires, les chiffres qui varient et le manque de transparence dans les contrats "concourent à en faire une belle nébuleuse".

Projet Aser-Aee Power, anatomie d'une nébuleuse à 91 milliards

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