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De la tolérance relative à la traque institutionnalisée des homosexuels
De l'article 319 de 1966 au durcissement voté en mars 2026, le magazine Têtu retrace l'histoire d'une persécution institutionnelle qui s'est transformée en bannière souverainiste
 
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(SenePlus) – Soixante ans après l'adoption de son premier texte réprimant l'homosexualité, le Sénégal vient de franchir un nouveau palier dans la criminalisation des personnes LGBT. C'est ce que documente Thomas Vampouille dans un article publié le 11 juin 2026 par le magazine français Têtu.

Le premier paradoxe de cette histoire est historique. Lorsque le Sénégal passe sous domination française au XIXe siècle, l'homosexualité n'est déjà plus pénalisée en France. La colonisation française n'a pas importé de lois réprimant les relations entre personnes du même sexe. C'est le jeune État indépendant qui, en janvier 1966, ajoute à son nouveau Code pénal l'article 319, prévoyant des peines d'emprisonnement pour les « actes impudiques et contre nature » entre individus du même sexe, rappelle Têtu. Léopold Sédar Senghor, président-poète et héros de la négritude, n'aura pas empêché cette dérive.

Pendant plusieurs décennies pourtant, la question reste dans l'angle mort du débat public. Dakar fait même figure, dans les années 1990-2000, d'espace relativement tolérant dans la région, notamment grâce à des programmes de prévention du VIH ciblant les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, note le journaliste.

2008 : le basculement

Tout change en février 2008 avec l'« affaire du mariage gay » de Mbao. Un magazine people publie des photos d'une cérémonie privée présentée comme un mariage homosexuel. La panique morale est immédiate. Des hommes fuient le pays. Dans la foulée, neuf militants impliqués dans la prévention du VIH sont arrêtés, condamnés pour « actes contre nature » avant d'être libérés en appel sous pression internationale, rapporte Têtu.

Ces affaires radicalisent durablement des organisations conservatrices comme Jamra ou And Samm Jikko Yi. Un phénomène particulièrement abject émerge, documenté par le magazine : des foules exhument les corps de personnes soupçonnées d'homosexualité, jugées indignes d'être enterrées dans des cimetières musulmans. Dans son roman De purs hommes (2018), Mohamed Mbougar Sarr décrit cette barbarie, écrivant que les homosexuels sont « de purs hommes parce qu'à n'importe quel moment la bêtise humaine peut les tuer, les soumettre à la violence en s'abritant sous un des nombreux masques dévoyés qu'elle utilise pour s'exprimer : culture, religion, pouvoir, richesse, gloire… »

La souveraineté comme argument

En 2013, lors de sa visite à Dakar, Barack Obama appelle à l'égalité de traitement « peu importe l'orientation sexuelle ». Le président Macky Sall répond que les Sénégalais ne « sont pas encore prêts » à dépénaliser l'homosexualité. Cette séquence, relevée par Têtu, ancre durablement l'homophobie comme symbole de souveraineté nationale face à l'Occident.

En mars 2026, le Parlement adopte massivement un durcissement de l'article 319. Lors du vote, la députée Diaraye Bâ lance depuis l'hémicycle : « Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays. » Le Premier ministre d'alors Ousmane Sonko a rapidement dissipé tout espoir d'assouplissement : « Il n'y aura pas de moratoire, cette loi sera appliquée », cite Têtu.

Soixante ans après 1966, conclut Thomas Vampouille, l'homophobie d'État sénégalaise n'est plus seulement une loi, c'est une idéologie.

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