Il y a quelque chose d'étonnant, voire d'agaçant, dans la tendance de certains observateurs occidentaux à vouloir constamment dicter aux Africains les termes de leurs propres débats intellectuels, politiques et historiques. La récente sortie de François Soudan, directeur de la rédaction de Jeune Afrique, critiquant la référence assumée d'Ousmane Sonko à Franz Fanon, s'inscrit malheureusement dans cette vieille tradition paternaliste qui refuse aux Africains le droit de penser leur avenir à partir de leurs propres références.
Que François Soudan ne partage pas les analyses de Fanon est son droit le plus absolu. Que son parcours personnel et ses convictions le conduisent à privilégier d'autres grilles de lecture est parfaitement légitime. Mais lorsqu'il semble suggérer que les dirigeants africains devraient prendre leurs distances avec Fanon ou considérer son héritage comme dépassé, il franchit une frontière : celle qui sépare l'analyse journalistique de l'intrusion dans un débat qui appartient d'abord aux Africains eux-mêmes.
Car Franz Fanon n'est pas un simple intellectuel parmi d'autres. Il est l'une des figures majeures de la pensée anticoloniale mondiale. Son œuvre continue d'être étudiée dans les universités les plus prestigieuses du monde, des États-Unis à l'Afrique du Sud, en passant par l'Amérique latine et l'Asie. Ses réflexions sur l'aliénation culturelle, la domination économique, la violence coloniale et la décolonisation des esprits demeurent d'une actualité saisissante dans un continent qui continue de lutter contre les héritages du colonialisme.
Pourquoi donc certains s'offusquent-ils lorsque des dirigeants africains puisent leur inspiration chez Fanon ? Pourquoi cette nervosité lorsqu'un Premier ministre sénégalais revendique une pensée profondément enracinée dans l'expérience historique africaine ?
La vérité est peut-être plus simple qu'il n'y paraît. Fanon dérange encore parce qu'il refuse les récits confortables. Il rappelle que les rapports de domination ne disparaissent pas automatiquement avec les indépendances formelles. Il invite les peuples africains à penser leur souveraineté dans toutes ses dimensions : politique, économique, culturelle et psychologique. Et cette invitation continue de résonner fortement auprès de millions d'Africains.
Le Sénégal traverse aujourd'hui une phase de redéfinition de son contrat politique. Les Sénégalais débattent de souveraineté, de gouvernance, de justice sociale, de rapports avec les anciennes puissances coloniales, de contrôle des ressources naturelles et de modèles de développement. Dans ce contexte, il est parfaitement naturel que les références à Fanon, à Cheikh Anta Diop, à Thomas Sankara ou à d'autres penseurs ou hommes politiques africains occupent une place importante dans l'espace public.
Ce débat appartient aux Sénégalais. Il appartient aux Africains.
Nous n'avons pas besoin de tuteurs intellectuels pour nous expliquer quelles figures de notre histoire méritent ou non notre considération. Nous n'avons pas besoin d'une validation extérieure pour relire Fanon, le critiquer, l'approuver ou nous en inspirer. Cette conversation est la nôtre.
L'ironie est d'ailleurs frappante. Pendant des décennies, de nombreux médias occidentaux ont reproché aux élites africaines leur dépendance excessive aux modèles importés. Aujourd'hui que certains dirigeants revendiquent des références africaines et anticoloniales, les mêmes voix semblent s'en inquiéter
Il serait peut-être temps d'accepter une évidence : l'Afrique intellectuelle n'a plus besoin de permission pour penser par elle-même.
Que François Soudan écrive sur le Sénégal, analyse sa vie politique ou critique ses dirigeants est parfaitement normal. C'est le rôle d'un journaliste. Mais lorsqu'il s'agit de savoir quelle place Franz Fanon doit occuper dans l'imaginaire politique africain, il convient de rappeler une chose simple : M. Soudan, avec tout le respect dû à votre fonction, notre débat sur Fanon est d'abord notre débat à nous.