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Par Chérif Salif Sy
L'idéologie de ceux qui n'en ont pas
EXCLUSIF SENEPLUS - Le discours souverainiste qui brandit les chiffres de la dépendance et le discours libéral qui aligne les courbes de la croissance usent du même geste. Aucun des deux ne dit que le réel qu'il exhibe a été découpé avant d'être montré
 
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Une idéologie est autre chose qu’un projet ou une opinion. Elle est l'opération par laquelle un pouvoir convertit sa contrainte en consentement, et sa forme la plus achevée n'est pas le grand récit qui s'affiche, mais le fait nu qui se croit innocent. C'est cette forme qu'il faut regarder, parce qu'elle a effacé ses propres traces, et qu'on ne se défie jamais de ce qui ne ressemble pas à une idée.

L'idéologie comme projet, l'idéologie comme évidence

Reprenons par le commencement. Au premier sens, l'idéologie fonde un projet de société. Elle ordonne des valeurs, fixe un but, rassemble des forces autour d'une vision. Le socialisme et le libéralisme n'ont jamais été de pures croyances ; ils prétendent commander la vie collective et fonder les institutions qui la tiennent. Ils s'énoncent, se programment, se défendent en place publique. On peut les combattre parce qu'on peut les nommer.

Au second sens, l'idéologie se dissout dans le sens commun. Elle devient l'évidence spontanée, le « tout le monde sait que… » qui fabrique les certitudes du jour. Dire que « le marché se régule seul » ou que « l'État est par nature inefficace », c'est habiter ce registre : des opinions dominantes qui orientent les conduites sans jamais s'ériger en programme. Celle-là se combat autrement, car elle ne se présente pas comme un adversaire. Elle se présente comme le réel.

Quelle que soit sa forme, l'idéologie remplit la même fonction : rendre l'ordre acceptable à ceux qui le subissent. Aucune société ne se bâtit dans le vide. Chaque institution s'élève sur un récit qui lui confère le droit d'exister, et l'histoire le montre par ses ruptures plus que par ses durées. L'Union soviétique ne s'est pas effondrée en 1991 sous les coups d'une armée ennemie. Elle est tombée le jour où plus personne, à l'intérieur, ne croyait au récit qui la soutenait. Une armée tient un territoire ; elle ne tient pas une croyance. La légitimité n'est pas un ornement du pouvoir. Elle en est la condition de possibilité.

Cette même légitimation qui rassemble peut aussi anesthésier, et c'est ici que les deux registres cessent d'être équivalents. Une idéologie-projet promet et s'expose au jugement. Une idéologie-opinion dispense de promettre, puisqu'elle a déjà rendu l'ordre familier. La zone de libre-échange continentale africaine, dont les échanges ont été lancés en 2021 sous l'égide de l'Union africaine, fut un projet explicite : un traité, des protocoles, un calendrier, une vision assumée de l'intégration du continent par un marché unique. On peut discuter les termes parce qu'ils sont écrits. Mais, l'idée que ce marché serait, par lui-même, profitable aux économies africaines relève d'un tout autre registre. Celle-là n'a jamais eu à se justifier, parce qu'elle passait pour aller de soi. Le traité s'expose au débat. La croyance qui le porte s'y soustrait. Le pouvoir préfère toujours la seconde, car on ne demande pas de comptes à ce qui n'a jamais formulé de promesse.

Voilà pourquoi la question décisive n'est pas celle des grands systèmes affichés, mais celle de l'évidence muette. D'où vient qu'elle soit si bien ajustée ?

Trois manières de se défaire de l'évidence

Bachelard a tranché le premier, en 1938, dans La Formation de l'esprit scientifique : l'opinion pense mal, elle ne pense pas, elle traduit des besoins en savoirs. Le premier obstacle à la connaissance n'est pas l'ignorance, qui se laisse instruire, mais l'opinion déjà faite, qui résiste parce qu'elle se prend pour un acquis. L'expérience première, celle qui frappe les sens avant toute méthode, est trop claire pour être vraie. Elle satisfait avant d'avoir rien démontré, et c'est précisément cette satisfaction qui ferme l'esprit. On ne connaît jamais sur un terrain vierge. On connaît contre une connaissance antérieure, contre soi. Le réel ne se donne pas, il s'arrache. Là où l'empiriste voit un point de départ, Bachelard voit un point à détruire.

Durkheim avait dressé le même réquisitoire dès 1895, dans Les Règles de la méthode sociologique. Il exigeait qu'on écarte les prénotions, ces idées que le langage courant dépose en nous avant tout examen. Celui qui étudie l'État en partant de l'idée que chacun s'en fait n'étudie pas la société : il décrit ses propres préjugés avec application, et croit faire science quand il fait miroir. Traiter les faits sociaux comme des choses, c'était d'abord refuser de les recevoir tels que la conscience ordinaire les livre. Le sens commun n'ouvre aucune porte sur le réel. C’est l'écran qui s'interpose, d'autant plus opaque qu'il se donne pour transparent. Le sociologue qui ne rompt pas avec lui ne fait que prêter une autorité savante aux préjugés de son temps.

Reste ce que ni l'un ni l'autre ne pousse jusqu'au bout, et que Marx seul nomme. Sa réponse n'est plus de méthode, elle est politique. Dans L'Idéologie allemande, rédigée en 1845 et tenue dans l'ombre jusqu'à sa publication en 1932, il décrit l'idéologie comme une chambre noire où les hommes et leurs rapports apparaissent la tête en bas. L'image compte : ce qui est renversé n'est pas un mensonge qu'on aurait inventé, c'est le monde lui-même tel qu'il se reflète quand on oublie d'où vient la lumière. Le sens commun est un sédiment de l'histoire. Ce qu'on prend pour la voix des choses n'est que la trace durcie d'un rapport de force. Les idées d'une époque sont celles de sa classe dominante, devenues si familières qu'on cesse d'y reconnaître une main. L'empiriste qui regarde les faits sans théorie ne regarde pas le monde. Il regarde un monde déjà ordonné par d'autres, et il nomme objectivité le fait de ne pas voir qui l'a ordonné.

Ceux qui croient n'avoir aucune idéologie

Je tranche ici, car la conséquence est lourde et on l'esquive trop souvent. Réclamer qu'on s'en tienne aux faits et se défier de toute théorie au nom du bon sens, c'est adopter sans le savoir la théorie de ceux qui ont façonné les faits. Le refus affiché de l'idéologie est encore une position idéologique, et c'est la plus efficace, puisqu'elle a effacé ses propres traces. La boucle se referme alors sur elle-même : l'évidence empiriste est exactement cette idéologie-opinion qui légitime l'ordre sans jamais avoir à le défendre, parce qu'elle a réussi le tour de force de ne pas se présenter comme une idée.

Le piège vaut pour tous les camps, et c'est ce qui le rend redoutable. Le discours souverainiste qui brandit les chiffres de la dépendance et le discours libéral qui aligne les courbes de la croissance usent du même geste. Chacun produit son fait nu, le pose sur la table, et somme l'adversaire de s'incliner devant le réel. Aucun des deux ne dit que le réel qu'il exhibe a été découpé avant d'être montré. La souveraineté qu'on dit absolue et l'intégration qu'on dit naturelle sont deux opinions qui ont cessé de se savoir telles. Il n'existe que des souverainetés relatives, parce qu'il n'existe que des faits situés.

Quand les chiffres font de la politique

On reconnaît ce piège à un signe constant dans le débat public africain : l'invocation des chiffres comme arbitres neutres. « Les données parlent d'elles-mêmes », entend-on, alors qu'aucune donnée n'a jamais parlé. On la fait parler. Le choix de l'indicateur est déjà une décision politique habillée en constat, comme l'est celui de l'année prise pour référence. Le taux de croissance qui réjouit un ministère et la précarité qui ne s'y lit pas mesurent le même pays et racontent deux mondes. Changez le déflateur, déplacez la base de comparaison, et le triomphe se mue en stagnation sans qu'un seul fait ait bougé. L'empirisme de tribune ne tranche pas ce conflit. Il en dissimule un terme, et présente la moitié qu'il a retenue comme la totalité du réel.

L'empirisme flatte parce qu'il promet une certitude sans effort et une vérité sans rupture. Aucune perception n'est pourtant immaculée. Tout fait est déjà interprété quand il nous parvient ; la seule chose qui varie, c'est qu'on sache ou non par qui. Une pensée qui ratifie l'évidence prolonge l'ordre établi sous couvert de neutralité. Une pensée qui rompt avec elle commence à peine à être une pensée. Entre les deux, il n'y a pas un degré de rigueur, il y a une décision sur le camp qu'on sert.

L'évidence n'est pas le commencement du savoir. Elle en est le premier adversaire. Un ordre ne meurt pas le jour où l'on cesse de lui obéir, mais le jour où l'on arrête de croire à l'évidence qui le portait.

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