Dakar accueille jusqu'au 20 décembre un colloque international sur Frantz Fanon, figure majeure de la lutte anticoloniale. Le médecin et militant panafricaniste Félix Atchadé, membre du comité d'organisation, était l'invité de TFM ce jeudi 18 décembre pour revenir sur cet événement marquant.
Le colloque international consacré à Frantz Fanon, qui se tient au Musée des civilisations noires de Dakar depuis mercredi, vise à clôturer les célébrations du centenaire de la naissance de cette figure emblématique de l'anticolonialisme, né en 1925 à Fort-de-France en Martinique.
L'événement a été marqué par le discours d'ouverture du Premier ministre Ousmane Sonko, que Félix Atchadé qualifie de "discours de haute facture" et de "pièce historique et d'anthologie". "Il a bien expliqué la manière de voir Fanon, la manière dont le gouvernement appréhende la question, l'œuvre de Fanon, tout ce que Fanon a eu à dire du point de vue politique", a déclaré le membre du comité d'organisation.
Selon Atchadé, le chef du gouvernement a souligné que "notre siècle n'a pas encore guéri des blessures" diagnostiquées par Fanon. Le Premier ministre a également pointé "une indépendance politique qui a certes hissé nos drapeaux mais qui n'a pas libéré nos économies", évoquant notamment la persistance de mécanismes de dépendance monétaire.
Le colloque se distingue par son caractère hybride et inclusif. "La particularité de ce colloque, c'est qu'il ne s'adresse pas uniquement au monde académique. Il y a des artistes, il y a des intellectuels qui ne sont pas des universitaires et il y a bien évidemment aussi des militants politiques et des militants associatifs", a expliqué Félix Atchadé.
L'événement réunit des participants venus "d'Europe, d'Amérique du Nord, d'Afrique bien évidemment et aussi du Sénégal, des universités sénégalaises, de l'UGB, de l'université Assane Seck, de l'université Ucad", a-t-il précisé.
La mobilisation des jeunes a particulièrement marqué les organisateurs. "Elle a répondu massivement à l'appel", s'est réjoui le militant panafricaniste, rappelant qu'il y a eu "beaucoup d'activités en amont du colloque" dans les établissements scolaires et pénitentiaires, avec notamment des représentations théâtrales sur Fanon.
"Ne pas transformer Fanon en statue"
Pour l'invité de Sarah Cissé, l'objectif principal du colloque dépasse la simple célébration. "Le premier objectif, c'est de faire comprendre qu'il n'y a rien de plus mauvais que de transformer Fanon en une statue. La pensée de Fanon est une pensée vivante", a-t-il affirmé.
"C'était une pensée qui était destinée à guérir le monde, à guérir l'humanité et comme les problèmes qui se posaient ne se sont pas résolus, bien évidemment cette pensée reste d'actualité", a-t-il ajouté, appelant à adapter cette réflexion "aux défis contemporains" que sont le racisme, l'islamophobie, les violences policières et le chômage massif des jeunes africains.
Interrogé sur la question monétaire évoquée par Ousmane Sonko, Félix Atchadé a livré sa position personnelle sur le franc CFA. "Je pense que c'est un très bon sujet parce que le franc CFA non seulement a fait son temps, mais je pense pas que ce soit une monnaie qui nous permette de sortir des difficultés économiques que nous connaissons", a-t-il déclaré.
Le médecin a critiqué une monnaie qui "permet aux multinationales de rapatrier facilement leurs bénéfices vers l'Europe", qui "favorise l'évasion fiscale" et qui est "surévaluée", handicapant ainsi les exportations. "C'est une monnaie sur laquelle nous n'avons pas de levier d'action pour pouvoir orienter nos politiques économiques", a-t-il déploré.
Placé sous le thème de "l'espérance africaine", le centenaire se déroule alors que le continent peine encore à concrétiser plusieurs projets d'intégration : force militaire conjointe, zone de libre-échange économique, passeport africain ou monnaie unique.
"C'est vrai qu'il y a beaucoup de retard sur ces chantiers, ça on va pas se le cacher", a reconnu Félix Atchadé. Mais il a relativisé : "Nous sommes des pays qui ont accédé à ce qu'on appelle l'indépendance il y a six décennies. Dans la vie d'un homme, 60 ans, c'est beaucoup mais dans la vie des peuples, c'est très peu."
Le militant reste optimiste : "De plus en plus la volonté existe en Afrique de trouver des solutions endogènes à nos problèmes et il y a des forces politiques qui travaillent à cela. Au Sénégal, ça s'est manifesté par le changement de régime qu'il y a eu en 2024."
Le colloque se poursuivra jusqu'au vendredi 20 décembre avec des panels, des keynotes, des animations culturelles et devrait se conclure par une déclaration de Dakar définissant des orientations pour l'avenir.