(SenePlus) - Le Laboratoire de Littératures et Civilisations africaines de l'IFAN Cheikh Anta Diop a organisé, le 18 juin 2026, à la salle du Conseil de l'IFAN, une conférence placée sous le thème : « Fabriquer le présent au prisme des savoirs et des imaginaires ». La rencontre a été animée par le Professeur Felwine Sarr, philosophe et économiste, enseignant à l'Université Duke, en Caroline du Nord, aux États-Unis.
D'entrée de jeu, Felwine Sarr a posé la question qui structure l'ensemble de sa réflexion, tirée de son ouvrage La fabrique du présent : le présent advient-il tel qu'on l'a conçu, ou est-il le produit organique et incontrôlable du corps social ? Pour le professeur, la réponse est double. Le présent est à la fois le résultat d'une marche organique des sociétés et le produit d'une forge délibérée. C'est précisément cette dimension intentionnelle qu'il s'agit de penser et d'assumer.
S'inscrivant dans la continuité de son essai Afrotopia, Sarr a rappelé la nécessité pour les sociétés africaines de se libérer des injonctions téléologiques imposées — développement, progrès, modernité occidentale — pour réouvrir les chantiers de l'utopie comme force sociale constructive. La question centrale n'est plus seulement d'imaginer d'autres futurs, mais de savoir comment les matérialiser dans le temps présent.
Quatre forges pour un présent digne
Le philosophe a identifié plusieurs « forges » à travers lesquelles les sociétés africaines peuvent agir sur leur destin. La première est celle des savoirs. Sarr a appelé à sortir du mythe de la neutralité du savoir et à interroger radicalement les contenus des enseignements délivrés. Les systèmes éducatifs africains ont longtemps privilégié la quantité — taux de scolarisation, accès universel — sans questionner ce qui est enseigné. Or, a-t-il souligné, les savoirs ne sont pas neutres : ils peuvent perpétuer des rapports de domination ou, au contraire, émanciper. Face à la montée de l'intelligence artificielle et aux mutations technologiques au service des puissances dominantes, il a plaidé pour un système éducatif transversal, incluant tous les foyers épistémiques des sociétés, capable de produire des êtres libres et résistants à la désubstantialisation de l'humain en cours.
La deuxième forge est économique. Sarr a défendu le concept d'économie politique de la dignité, emprunté à l'intellectuel guinéen Dialllo Télivel, en s'appuyant sur l'approche par les capabilités du philosophe et économiste Amartya Sen. Il s'agit, selon lui, de créer les conditions effectives — hôpitaux, écoles, infrastructures — pour que chaque individu puisse mener une vie libre et épanouie, en réorientant les budgets publics vers les services sociaux de base et la régénération du vivant.
La troisième forge est celle du politique. Le conférencier a dressé un constat sévère sur la démocratie représentative importée au moment des indépendances, dont il a jugé le bilan largement insuffisant : crises électorales récurrentes, patrimonialisation des États, parodie institutionnelle dénoncée dès 1961 par Frantz Fanon. Il a invité les sociétés africaines à réimaginer des formes politiques ancrées dans leurs cultures endogènes — la palabre comme espace délibératif, théorisée par le philosophe camerounais Jean-Godefroy Bidima, les assemblées participatives, les modes de légitimation issus de la longue histoire africaine — pour dépasser le mimétisme institutionnel.
Contre le développementalisme, l'action-laboratoire
Felwine Sarr a également soumis à une critique rigoureuse le développementalisme comme projet téléologique imposé de l'extérieur. L'échec répété des politiques de développement sur le continent, a-t-il argué, ne tient pas à une mauvaise application de la recette, mais au diagnostic lui-même et aux remèdes préconisés. En lieu et place, il a proposé une démarche d'action-laboratoire : une expérimentation itérative, ancrée dans les contextes réels, qui accepte la part non prévisible du changement social et reconnaît que la pensée de l'action se constitue au contact du réel, et non une fois pour toutes dans les bureaux d'experts.
Il a enfin insisté sur la nécessité du temps propre — celui de l'expérimentation, des semences, des germinations, des échecs et des apprentissages — face à l'injonction permanente au rattrapage qui, aujourd'hui encore, structure le débat africain sur l'intelligence artificielle. Fabriquer de nouveaux présents exige, selon lui, de se libérer de la temporalité de l'urgence.
Pour conclure, Sarr a eu recours à la figure allégorique de Mamalang, un forgeron qui, après une vie de lutteur, choisit de s'asseoir derrière sa forge pour fabriquer ses mondes. Image de l'Afrique qui doit cesser d'être spectatrice éblouie des forges des autres pour raviver sa propre combustion. « Ce temps-là n'advient que s'il est rigoureusement sommé, a-t-il déclaré. Ce temps-là exige imagination, vision, labeur et patience. Ce temps-là ne se construit pas dans la hâte. »