(SenePlus) - Alors que le Sénégal a drastiquement durci sa politique pénale à l'encontre des personnes homosexuelles au printemps, les géants économiques français présents sur place font profil bas. Une attitude fustigée par le monde syndical et associatif, qui appelle à une refonte de la responsabilité sociétale des multinationales.
Dans une tribune percutante publiée le 27 juin 2026 dans les colonnes du quotidien Libération, Sébastien Crozier, président de la CFE-CGC Orange et vice-président de la Fondation Le Refuge, jette un pavé dans la mare de la diplomatie économique. L'auteur y dénonce l'inaction flagrante de mastodontes comme Total et Orange face à la criminalisation accrue de l'homosexualité sur le territoire sénégalais.
Le contexte est en effet particulièrement lourd. Depuis le 30 mars 2026, Dakar a adopté une nouvelle législation multipliant par deux les peines d'emprisonnement pour les actes liés à l'homosexualité, ainsi que pour son financement ou sa promotion. Ce climat répressif a récemment conduit à l'incarcération d'un ingénieur tricolore, prouvant, selon l'auteur, qu'évoluer dans un tel environnement répressif « n'est pas un risque théorique ».
Les limites du devoir de vigilance
Sébastien Crozier pointe du doigt l'hypocrisie du système actuel. Si la France s'est dotée en 2017 d'une loi pionnière sur le « devoir de vigilance » obligeant les multinationales à assumer les conséquences humaines de leur chaîne d'approvisionnement, ce dispositif reste aujourd'hui aveugle aux dérives politiques des États hôtes. L'auteur s'interroge ouvertement : « Pourquoi la vigilance s’arrêterait-elle à la porte du palais présidentiel alors qu’elle s’étend déjà jusqu’au dernier sous-traitant ? »
L'incohérence est d'autant plus frappante pour des groupes comme Orange – qui se positionne comme le premier employeur privé du Sénégal via sa filiale Sonatel – ou Total. Ces entreprises affichent volontiers leurs valeurs d'inclusion et de protection des minorités dans les pays occidentaux. Pourtant, face aux lois sénégalaises, le silence prime. Le président de la CFE-CGC Orange assène une critique sévère de ce grand écart éthique. Selon lui, il est légitime d'exiger des entreprises qu'elles soient cohérentes, car des convictions qui s'effacent une fois la frontière franchie « ne sont pas des engagements : ce sont des stratégies de communication ».
Le poids politique des multinationales
Pour étayer son propos, le syndicaliste rappelle qu'une mobilisation assumée du secteur privé peut faire plier un pouvoir politique. Il évoque notamment l'épisode de la loi transphobe de 2016 en Caroline du Nord. À l'époque, la menace d'un boycott économique massif par de grandes firmes comme PayPal ou Deutsche Bank avait contraint les autorités américaines à reculer. Les multinationales, par leur poids économique et culturel, disposent d'une influence majeure où, comme le rappelle la tribune, « lorsqu’elles choisissent de se taire, elles pèsent aussi ».
En conclusion, Sébastien Crozier exhorte à l'ouverture d'un nouveau volet de la responsabilité entrepreneuriale, où la simple présence et les investissements d'une entreprise valent caution. Refusant que la souveraineté d'un État serve de « bouclier moral » à l'inaction, il rappelle fermement que « les droits de l’homme ne sont pas un produit d’exportation sélective » et qu'ils doivent s'appliquer avec la même vigueur à Paris comme à Dakar.