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Par Chérif Salif Sy
La monnaie n’est pas un concept, c’est un choix de monde
EXCLUSIF SENEPLUS - Une monnaie dont on ne maîtrise pas les leviers est-elle encore l’attribut d’une souveraineté ou le vestige d’une tutelle ? La souveraineté monétaire se mesure à la capacité d’en gouverner les effets, non par le seul fait d’en disposer
 
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Pourquoi les économistes ne s’accordent-ils jamais sur la monnaie, et pourquoi ce désaccord nous concerne-t-il tous ?

On répète, souvent pour clore une discussion plutôt que pour l’ouvrir, que « les économistes ne comprennent rien à la monnaie ». La sentence flatte le bon sens et désarme l’expert. Elle se trompe pourtant de cible. Ce n’est pas l’économiste qui faillit, c’est la monnaie qui se dérobe. En effet, elle n’a pas une nature unique mais plusieurs, et elle change de visage selon l’œil qui la regarde.

Tout objet du quotidien finit par paraître simple à force d’usage. Nous payons, nous épargnons, nous nous endetttons sans jamais nous demander ce que nous manions. Or la monnaie est sans doute l’institution la plus familière et la moins comprise de nos sociétés. Elle traverse la technique bancaire, le droit, la politique, la confiance collective. Vouloir la saisir d’une seule prise, c’est déjà la perdre.

La monnaie n’est jamais un simple instrument. Elle est tour à tour moyen d’échange, réserve de valeur, promesse, dette, institution, pouvoir. Chaque école de pensée en retient une facette et laisse les autres dans l’ombre. Les néoclassiques y voient un voile neutre posé sur l’économie réelle. Les keynésiens, une réponse à l’incertitude du lendemain. Les institutionnalistes, un fait social avant d’être un fait technique. Les marxistes, une forme que prend la valeur. Les structuralistes, un levier de transformation productive. Chacun parle de « la » monnaie, mais jamais de la même.

De là vient le malentendu permanent. Quand deux économistes débattent de la monnaie, ils ne discutent pas d’un objet commun : ils confrontent deux mondes théoriques qui ne se recouvrent pas. L’un parle de liquidité, l’autre de souveraineté. L’un raisonne par les marchés, l’autre par les institutions. L’un cherche l’équilibre, l’autre traque les rapports de force. On croit assister à une querelle sur les faits, alors qu’il s’agit d’une divergence sur les hypothèses de départ.

Deux entrées suffisent à faire descendre cette abstraction sur terre, et à montrer pourquoi la monnaie déborde toujours le calcul économique : la monnaie comme institution, et la monnaie comme attribut de la souveraineté. Ce sont aussi les deux questions où se joue, pour l’Afrique, l’essentiel.

La monnaie tient parce qu’on y croit.

Dire que la monnaie est une institution, c’est affirmer qu’elle ne vaut que par la confiance collective qui la porte. Un billet n’a presque aucune valeur en lui-même : le papier et l’encre coûtent quelques centimes. Ce qui lui donne sa puissance, c’est une conviction partagée, l’assurance que mon voisin l’acceptera demain comme je l’accepte aujourd’hui. La monnaie est une croyance qui tient parce que tout le monde la tient. Ôtez la confiance, il ne reste qu’un imprimé sans pouvoir.

L’histoire administre la preuve par l’absurde. Au Zimbabwe, en novembre 2008, l’inflation a atteint un rythme que les statisticiens chiffrent en dizaines de milliards de pour cent par mois ; la Banque centrale émettait alors des coupures de cent mille milliards de dollars zimbabwéens qui ne payaient plus un trajet d’autobus. La monnaie n’avait pas disparu, elle débordait de partout. Ce qui s’était évaporé, c’était l’institution elle-même, c’est-à-dire la confiance. Les Zimbabwéens se sont rabattus sur le dollar américain et le rand sud-africain, non par décret, mais parce qu’ils croyaient encore à ces monnaies-là. La leçon est nette : une monnaie meurt le jour où plus personne ne la croit.

L’économiste institutionnaliste tire de cet épisode ce que l’approche purement mécanique ne voit pas. La monnaie n’est pas un objet, c’est une relation sociale mise en règles. Elle suppose un émetteur reconnu, des règles d’émission, un système de paiement, un droit qui punit le faux-monnayeur. Lorsque l’Europe a créé l’euro, elle n’a pas seulement frappé des pièces. Elle a bâti une Banque centrale, des traités, des critères de convergence, toute une charpente juridique sans laquelle la monnaie unique n’eût été qu’une promesse en l’air. Vue ainsi, la monnaie est moins un bien qu’un pacte.

Cette lecture parle directement à nos économies. Le succès du paiement mobile au Kenya, où M-Pesa transite aujourd’hui par les téléphones de plusieurs dizaines de millions d’usagers, ne tient pas d’abord à une prouesse technique. Il tient à ce qu’un opérateur a su fabriquer, là où la confiance bancaire faisait défaut, un jeu de règles crédibles que la population a fini par adopter comme sienne. La monnaie circule quand l’institution tient debout, et seulement aussi longtemps qu’elle perdure.

Battre monnaie, ou le visage du prince

Frapper monnaie fut, de tout temps, un acte de souveraineté, au même rang que lever l’impôt ou rendre la justice. Le profil de l’empereur sur le denier romain n’était pas un ornement : il désignait qui commandait. Émettre sa propre monnaie, c’est revendiquer le droit de fixer une valeur, de financer un État, d’ajuster un taux de change aux besoins d’une économie. La monnaie est l’un des rares terrains où se laisse mesurer le degré réel d’autonomie d’une nation.

Le franc CFA en offre l’illustration la plus vive sur notre continent. Quatorze pays africains partagent deux monnaies dont la parité fut longtemps arrimée au franc français, puis à l’euro, au taux invariable de 655,957 pour un, sous garantie de convertibilité du Trésor français. La controverse n’est pas d’abord technique, elle est politique : une monnaie dont on ne maîtrise pas tous les leviers est-elle encore l’attribut d’une souveraineté, ou le vestige d’une tutelle ? L’accord signé à Abidjan le 21 décembre 2019, qui rebaptise la devise ouest-africaine en « eco », met fin à l’obligation de déposer la moitié des réserves de change auprès du Trésor français et retire la France des organes de gouvernance de la BCEAO. La réforme n’a pas clos le débat. Elle l’a déplacé, car la parité fixe et la garantie demeurent, et avec elles la question du dernier mot.

Il faut ici raisonner juste, sans complaisance ni emballement. La souveraineté monétaire n’est jamais absolue. Un petit pays qui émet librement sa monnaie peut la voir fondre si les marchés cessent de lui faire crédit ; il détient alors une souveraineté de papier, formelle, privée de la puissance qui la rendrait effective. À l’inverse, l’Allemagne a renoncé au Deutsche Mark pour l’euro et a gagné, dans le même geste, une influence décisive sur la politique monétaire de tout un continent.cLa souveraineté monétaire se mesure à la capacité réelle d’en gouverner les effets et non par le seul fait d’en disposer. 

On retrouve là une distinction que je crois décisive pour penser nos États : celle de l’État fictif, celui des emblèmes et des textes, et de l’État réel, celui des rapports de force et des marges de manœuvre véritables. Une monnaie nationale peut figurer en bonne place dans une Constitution et ne rien commander dans les faits, lorsque les décisions qui comptent se prennent ailleurs. Une souveraineté monétaire qui n'influence pas le taux d’intérêt, le crédit ou l’investissement productif reste un drapeau sans armée. Toute la difficulté africaine tient dans cet écart entre le symbole brandi et le levier maîtrisé.

Le procès facile des « coupables »

À ce point du raisonnement, une objection monte toujours, et elle a ses tribuns. On l’entend ainsi : à peine cinq pour cent des économistes auraient « compris la monnaie », les autres seraient des diplômés lobotomisés par l’université, des criminels de bonne foi dont l’ignorance ferait des millions de morts chaque année. La charge se veut radicale. Elle illustre en réalité, mot pour mot, le travers qu’elle prétend dénoncer.

Parce que ce verdict repose sur un présupposé qu’il ne formule jamais : il existerait une bonne théorie de la monnaie, et une seule, que l’immense majorité aurait manquée et que l’accusateur, lui, posséderait. C’est exactement la thèse que dément tout ce qui précède. La monnaie n’a pas une vérité cachée réservée à quelques lucides contre la masse des aveugles. Elle a plusieurs lectures rivales dont aucune ne l’épuise. Prétendre détenir la clé unique, c’est ignorer que la question reste ouverte depuis deux siècles, et qu’elle le demeure chez les plus grands.

Le procédé, ensuite, est des plus paresseux : le chiffre jeté sans source. « Moins de 5 % », « des millions de morts chaque année ». On reproche aux économistes une rigueur dévoyée, et l’on argumente soi-même par des nombres sortis de nulle part, dont la seule fonction est d’impressionner. L’ignorance n’est pas chez celui qui doute de ses modèles. Elle est chez celui qui calcule sans compter. Le mot « lobotomisés » achève le portrait : il faut une belle assurance pour ranger des dizaines de milliers de chercheurs et de praticiens parmi les esprits vidés, sans distinguer un Keynes d’un guichetier, un théoricien de la dette d’un courtier.

L’accusation de crime mérite pourtant d’être prise au mot. Oui, des politiques économiques ont aggravé des famines et brisé des sociétés ; l’ajustement structurel des années 1980 a laissé en Afrique des cicatrices que je connais pour les avoir vues de près. Mais, ces désastres ne sont pas nés d’un excès de science. Ils sont nés d’un dogmatisme, de la croyance qu’une seule recette valait pour tous les pays et tous les moments. Le réquisitoire reproduit ce dogmatisme à l’identique, en sens inverse : il remplace une vérité unique par une autre et condamne quiconque s’en écarte. C’est la structure mentale même qui a fait les dégâts qu’il dénonce.

L’arrogance se reconnaît à son absence de doute. L’économiste honnête sait que ses modèles éclairent une part du réel et en manquent une autre, qu’un taux mal réglé peut appauvrir un peuple et qu’une théorie séduisante peut mentir. Ce doute n’est pas une faiblesse, c’est la condition de tout savoir sérieux. Celui qui range quatre-vingt-quinze pour cent de ses contemporains parmi les assassins n’a pas dépassé la discipline. Il n’y est jamais entré.

Apprendre à voir, plutôt que trancher

Quand on lâche que « les économistes ne comprennent rien à la monnaie », on exprime donc moins un reproche qu’une frustration : celle de voir un objet fondamental traité comme s’il allait de soi. Il ne va pas de soi. La monnaie est le point où se croisent la technique, le politique et le social. Elle est un fait économique, et tout autant un fait de civilisation.

La comprendre, c’est accepter qu’elle n’a pas une vérité unique, et reconnaître que chaque école en éclaire une part. La pédagogie commence peut-être à cet endroit précis, et la lucidité politique avec elle. Pour des nations qui cherchent leur autonomie, le piège n’est pas de mal comprendre la monnaie. Le piège est de croire qu’elle se résume à une seule de ses faces, le marché pour les uns, le drapeau pour les autres, la vérité révélée pour ceux qui condamnent. Qui réduit la monnaie à une face ne l’a pas simplifiée. Il a seulement cessé de la regarder.

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