Le ministère de l’Éducation nationale du Sénégal a franchi une étape décisive en installant le Comité scientifique chargé de piloter la refondation curriculaire. L’ambition affichée est historique : refaçonner l’école sénégalaise afin qu’elle devienne un levier stratégique du Référentiel Sénégal 2050, de l’Agenda de transformation, du New Deal Technologique et de la Lettre de politique sectorielle de l’Éducation et de la Formation.
A juste titre, Monsieur le ministre de l’Éducation nationale a indiqué que son département entend jouer un rôle de facilitateur et d’animateur, et non de détenteur exclusif de la vision curriculaire. Cette posture est conforme aux standards internationaux de gouvernance éducative. Toutefois, l’analyse de la composition effective du Comité scientifique invite à interroger l’écart entre cette intention affichée et la réalité institutionnelle du dispositif mis en place.
1. Une gouvernance académique concentrée : quand l’excellence devient hégémonie
Un constat factuel s’impose : la quasi-totalité des membres du CS proviennent de l’Ucad et plus particulièrement de la Fastef.
L’Ucad et la Fastef constituent indéniablement des pôles majeurs d’expertise pédagogique. Toutefois, lorsqu’une réforme curriculaire d’ampleur nationale repose sur un CS quasi exclusivement sur une seule institution et un même espace académique, la pluralité des savoirs, des pratiques et des regards se trouve mécaniquement réduite.
Les expériences internationales montrent pourtant que les réformes curriculaires réussies reposent sur une diversité institutionnelle et épistémique.
• Au Rwanda, la réforme curriculaire engagée depuis 2015 s’est appuyée sur une implication forte des universités de région, du secteur privé, des acteurs de la formation professionnelle et des communautés locales, afin d’aligner les apprentissages sur la transformation économique et l’innovation
• Au Brésil, les États fédérés, les enseignants et la société civile ont été associées à l’élaboration de la Base Nacional Comum Curricular, garantissant un équilibre entre cadre nationale et adaptations territoriales.
• En Finlande, la conception curriculaire repose sur une forte autonomie locale, une confiance institutionnelle envers les enseignants et une collaboration étroite entre recherche, terrain et collectivités
Ces expériences convergent vers un même enseignement : l’excellence académique ne produit de la souveraineté éducative que lorsqu’elle est partagée, ouverte et contextualisée.
2 La territorialisation du curriculum: condition de la souveraineté éducative
Le Référentiel Sénégal 2050 fait du développement territorial un pilier structurant. Or, une gouvernance curriculaire fortement centralisé e à Dakar entre en tension avec cette ambition.
Les cadres de l’Unesco et de l’OCDE rappellent que les systèmes éducatifs performants reposent sur des curricula sensibles aux contextes locaux. Un curriculum souverain doit permettre à chaque apprenant de comprendre et de transformer son environnement immédiat.
Par exemple, pour le pôle Casamance, les enjeux d’agroforesterie, de biodiversité et d’économie verte doivent irriguer les apprentissages; au Sénégal oriental, les problématiques minières, énergétiques et environnementales doivent nourrir les parcours scientifiques et techniques. A l’image du Rwanda qui a aligné ses curricula sur ses pôles de développement, le Sénégal gagnerait à confier un réel pouvoir de co-construction curriculaire aux universités de région, aux collectivités territoriales et aux acteurs économiques locaux.
3 Le défi démographique : intégrer la jeunesse dans la fabrique du curriculum
Plus de 60%de la population sénégalaise a moins de 35 ans. Cette réalité impose un changement de méthode. Le défi n’est pas l’âge des décideurs, mais l’absence d’un dispositif structuré d’intelligence intergénérationnelle.
Les générations Z et Alpha, socialisées dans le numérique et l’intelligence artificielle, apprennent différemment. La Finlande l’a compris en intégrant les enseignants de terrain et les élèves dans les processus curriculaires, tandis que le Brésil a institutionnalisé la consultation des communautés éducatives.
Le Sénégal ne peut concevoir l’école de 2050 sans associer pleinement jeunes enseignants, innovateurs pédagogiques, entrepreneurs de la tech éducative et apprenants dans le Comité scientifique. Le New Deal Technologique doit devenir une réalité pédagogique vécue.
4 Le continuum École-Formation professionnelle-Emploi: une articulation encore fragile.
Si le ministère de l’Éducation nationale se positionne comme facilitateur, la refondation curriculaire ne peut réussir sans une implication structurelle des acteurs de la formation technique et professionnelle. Or, les experts de ce sous-secteur stratégique sont quasi absents du Comité scientifique.
Cette situation contraste avec les expériences rwandaise et brésilienne, ou la formation technique et professionnelle est intégrée très en amont dans la conception curriculaire. Un curriculum majoritairement académique risque de perpétuer la rupture entre école et emploi.
La refondation curriculaire sénégalaise doit s’appuyer sur une architecture interministérielle robuste, orientée vers des trajectoires de compétences, permettant aux apprenants, de circuler entre enseignement général, formation technique, innovation et entrepreneuriat.
5 L’absence des corps intermédiaires : un déficit de légitimité démocratique
Un autre fait majeur mérite d’être clairement posé : les syndicats d’enseignants, les organisations de la société civile actives en éducation et formation et les Associations des Parents d’éléves sont absents de la composition du Comité scientifique.
Or, les expériences internationales montrent que la réussite des réformes curriculaires dépend de l’adhésion des enseignants et la participation des corps intermédiaires.
Au Brésil comme en Finlande, leur implication a permis de transformer les curricula en instruments partagés, et non en prescriptions imposées.
Concevoir une refondation curriculaire sans ces acteurs dans le Comité scientifique, expose la réforme à une faible appropriation et à des résistances différées.
6 Le numérique et l’intelligence collective : vers une École-Monde
Les pays qui réussissent leur transformation éducative ont en commun l’usage stratégique du numérique pour capter l’intelligence collective.
Le Sénégal gagnerait à faire évoluer sa démarche vers:
■La codification des savoirs endogènes, sous validation scientifique et sociale;
■Une alphabétisation multilingue augmentée;
■Le concept d’École- Monde, où l’apprenant est enraciné localement tout en étant compétitif à l’échelle africaine et internationale.
Conclusion : la Refondation curriculaire est une mission trop stratégique pour être conduite dans un cadre institutionnel étroitement concentré, même lorsque l’intention affichée est celle d’une facilitation ouverte.
Les expériences du Rwanda, du Brésil et de la Finlande montrent qu’une réforme curriculaire réussie repose sur la pluralité des expertises, l’ancrage territorial, la participation des enseignants et l’implication de la jeunesse. La souveraineté éducative à l’horizon 2050 ne sera ni technocratique, ni centralisée; elle sera territoriale, intergénérationnelle, professionnelle et démocratique, ou elle échouera.
Refonder le curriculum, ce n’est pas seulement moderniser des programmes. C’est refonder un pacte éducatif national fondé sur la participation, la diversité des savoirs et l’intelligence collective, afin que l’École de demain ressemble enfin à ceux qui la font vivre et à ceux qui l’habiteront.
Ma tribune ne remet pas en cause les personnes, mais interroge un dispositif. Elle ne politise pas la refondation, elle la démocratise. Elle ne ralenti pas le processus, elle cherche à le rendre durable. Et surtout, elle s’inscrit dans une logique internationale éprouvée: un curriculum fort est toujours le produit d’une intelligence collective.
Djibril Sane est Référent Senior au Bureau International d’Éducation de l’UNESCO (UNESCO-BIE), vice-président de la CNEPT-IDAY- Sénégal, SG de la CNOA- ENF, expert en innovation pédagogique et en ingénerie des curricula.