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L'affaire Aser-Aee Power s'enlise dans un labyrinthe judiciaire sans issue
Arcop, Cour suprême, juge des référés, Pool judiciaire financier : les procédures se multiplient autour du projet d'électrification rurale tandis que 37 milliards FCFA restent sans justification et que les villages attendent toujours le courant (3/3)
 
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1004715
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(SenePlus) - Près de deux ans après son lancement, le projet d'électrification rurale confié au consortium Aee Power reste englué dans une succession de batailles juridiques et de polémiques qui ont fini par totalement paralyser sa mise en œuvre. Ce troisième volet de l'enquête menée par Ouestaf News révèle l'ampleur d'un dossier devenu ingérable, où se mêlent accusations de malversations, guerre judiciaire tous azimuts et instrumentalisation politique.

L'engrenage judiciaire s'est enclenché en septembre 2024 lorsque la banque espagnole Santander, chargée du financement, a annoncé la suspension de ses décaissements. Dans une correspondance adressée à l'Autorité de régulation de la commande publique (Arcop), l'établissement bancaire justifie sa décision par trois préoccupations majeures : la validité de la garantie souveraine après l'éviction d'Aee Power Sénégal, le flou entourant l'utilisation des 37 milliards FCFA d'avance déjà versés, et les interrogations sur les conséquences du non-paiement allégué de la prime d'assurance à la Société nationale d'assurances du crédit et du cautionnement (Sonac).

C'est précisément cette question de l'assurance qui cristallise les tensions. Selon les factures de la Sonac consultées par Ouestaf News, la compagnie rappelle que "la prise d'effet du contrat est subordonnée au paiement de la prime", conformément au Code Cima. Sollicitée à plusieurs reprises par l'Arcop pour clarifier ce point, la Sonac a esquivé les demandes, poussant l'ancien directeur général de l'autorité de régulation, Saër Niang, à hausser le ton dans un courrier daté du 7 août 2024. "J'ai bien reçu votre lettre du 25 juillet 2024 qui, à l'instar de la précédente, ne répond toujours pas à notre question unique, pourtant simple et directe", écrivait-il, exigeant la transmission sous 48 heures des bordereaux de versement.

Le champ de bataille politique

Face à cette affaire qui prend de l'ampleur, le Premier ministre Ousmane Sonko est monté au créneau dès octobre 2024. Lors d'un meeting au Dakar Arena de Diamniadio le 20 octobre, il a défendu le nouveau directeur général de l'Aser, Jean-Michel Sène, affirmant qu'"il n'y a aucun scandale" et présentant le responsable comme "un modèle de rigueur et de transparence".

L'opposition a néanmoins saisi l'occasion pour bousculer le gouvernement sur ses promesses de transparence. Le député et ancien ministre de l'Énergie Thierno Alassane Sall s'est particulièrement investi, multipliant les interpellations, effectuant des visites de terrain, déposant une plainte auprès du Pool judiciaire financier et annonçant même l'ouverture d'une procédure en Espagne. Son collègue député Pape Djibril Fall a demandé le 24 juin 2025 l'ouverture d'une commission d'enquête parlementaire, invoquant les "vives polémiques" et les "interrogations persistantes" qui justifient que le parlement "mette toute la lumière" sur le dossier.

L'Arcop a pris au moins trois décisions majeures dans cette affaire. Elle a d'abord ordonné la suspension provisoire de la résiliation du contrat entre Aee Power Espagne et Aee Power Sénégal, puis prononcé "à titre conservatoire" la suspension du marché pour vérifier l'utilisation des 37 milliards FCFA. Son directeur Saër Niang a été relevé de ses fonctions le jour même de cette seconde décision, le 2 octobre 2024. Enfin, sous nouvelle direction, l'Arcop a clos le dossier en renvoyant les parties devant le juge pénal pour clarifier notamment les "accusations de faux".

L'Aser, estimant avoir été lésée par la suspension du marché, a saisi la Cour suprême qui a cassé la décision de l'Arcop le 21 janvier 2026. Entre-temps, l'agence publique avait multiplié les recours devant le juge des référés, obtenant finalement gain de cause le 21 février 2025 après avoir invoqué une "nuance" entre suspension du financement et suspension des décaissements. Mais Aee Power Sénégal a relancé la bataille en introduisant le 3 mars 2026 une requête en rabat d'arrêt.

Le trou noir des 37 milliards

Au cœur de toutes les polémiques se trouve l'utilisation réelle de l'avance de démarrage. Lors d'une présentation à la presse le 1er avril 2026, Jean-Michel Sène affirme avoir demandé des explications à la société espagnole sur ces fonds. La réponse aurait été sans ambiguïté : la gestion de sa trésorerie ne concerne en rien l'Aser. Le même jour, le directeur général de l'agence a annoncé avoir déposé plainte contre son prédécesseur Baba Diallo, s'appuyant sur deux audits qui concluent que les décaissements ont été effectués "en violation de la procédure requise".

Dans leur intervention devant la presse du 5 mai 2026, les avocats d'Aee Power Sénégal ont fait de cette question leur cheval de bataille, interpellant directement l'opinion publique : "où sont rentrés nos 37 milliards ?". La banque Santander elle-même indique dans sa lettre du 30 septembre 2024 qu'Aee Power Espagne ne lui a pas fourni de réponses "claires" sur l'utilisation de ces fonds.

Sur le terrain, les résultats demeurent largement en deçà des objectifs. Le projet devait électrifier 1742 villages en trois phases sur trois ans, avec 400 localités prévues pour 2025. Selon une compilation effectuée par Ouestaf News à partir de diverses sources, seulement 37 villages avaient été effectivement raccordés au réseau à la mi-février 2026. L'Aser n'a fourni aucun bilan cumulé officiel ni répondu aux sollicitations de la rédaction d'Ouestaf News.

Alors que les procédures judiciaires s'accumulent et que la bataille d'opinion fait rage, l'écrasante majorité des localités concernées attend toujours l'électricité. Aucun des multiples documents consultés par Ouestaf News ni les parties interrogées ne permet d'établir de manière précise l'usage exact des 37 milliards FCFA. Ce point d'ombre reste au centre d'un dossier devenu le symbole des difficultés du nouveau régime à tenir ses promesses de transparence.

Projet Aser-Aee Power, anatomie d'une nébuleuse à 91 milliards (1/2)
Comment le projet Aser-Aee Power a été plombé (2/3)

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