(SenePlus) - Dans une interview accordée à Jeune Afrique ce lundi 9 février 2026, Sally Alassane Thiam, président de l'ONG Afrique Patrimoine, dénonce les limites de la loi française sur les restitutions d'objets africains et appelle à une mobilisation continentale pour récupérer un patrimoine spolié.
La question des restitutions d'objets africains va bien au-delà de l'histoire et de la mémoire. « Cette question de restitution, elle est aussi économique. Elle n'est pas juste historique ou mémorielle », affirme Sally Alassane Thiam dans une interview diffusée sur Jeune Afrique. Le président de l'ONG Afrique Patrimoine pointe du doigt une omission majeure dans la législation française : l'absence du mot « colonisation ».
Selon Sally Alassane Thiam, la France détient « à peu près 90 000 objets » africains dans ses collections publiques. Sur ce total impressionnant, seuls 26 à 28 objets ont été restitués jusqu'à présent : 26 au Bénin, quelques-uns au Sénégal, le tambour de Côte d'Ivoire et des objets récemment rendus à Madagascar. « Ça reste quand même un taux de restitution assez dérisoire », déplore-t-il dans l'interview.
Le président d'Afrique Patrimoine insiste sur la nécessité de « nommer l'histoire » pour la soigner. Le texte de loi français vise les objets « qui ont fait l'objet d'une appropriation illicite entre 1815 jusqu'à 1972 », couvrant ainsi la période coloniale et les premières années des indépendances. Mais pour Sally Alassane Thiam, « on ne peut pas vouloir redynamiser les relations avec l'Afrique sans nommer les choses ».
« On ne comprend pas pourquoi le mot colonisation n'a pas été cité, pourquoi on ne fait pas référence à la réparation, au pardon », s'interroge-t-il. Cette omission constitue selon lui « un échec » qui complique la justice mémorielle. « On veut comprendre la réelle motivation derrière », ajoute le militant du patrimoine africain.
La loi française impose trois conditions strictes pour toute restitution, explique Sally Alassane Thiam. Il faut d'abord la création d'un comité scientifique français, puis d'un comité mixte avec l'État demandeur, et enfin un décret du Conseil d'État permettant à l'objet de sortir du « périmètre d'inaliénabilité », car les objets spoliés sont protégés par la loi de la domanialité publique.
Autre obstacle majeur : « La France exige que seuls les ministères des affaires étrangères peuvent faire les demandes. Les communautés ne peuvent pas faire de demandes de restitution », précise-t-il. Cette restriction souligne « l'importance de la volonté politique » et la nécessité de « rassembler l'ensemble des chefs d'États africains ».
Un enjeu continental
Sally Alassane Thiam détaille la répartition des objets africains en France : le Tchad arrive en tête avec près de 9 000 objets, suivi du Cameroun (7 800), de Madagascar (7 500), de la Côte d'Ivoire, de la Guinée et du Sénégal (2 280 objets). « Le sujet aujourd'hui doit être pris à bras le corps avec tout le continent africain », affirme-t-il, rappelant que la question dépasse le seul cas français.
Pourquoi ces résistances européennes ? « Les gens ont peur que la boîte de Pandore s'ouvre », analyse le président d'Afrique Patrimoine. Ces collections représentent « des rentrées d'argent », « un impact économique », « un impact sur leur culture, sur l'économie, sur le développement culturel de manière générale » pour les pays détenteurs.
Face à cette situation, Sally Alassane Thiam propose plusieurs pistes. D'abord, l'organisation d'un « forum international du patrimoine africain » réunissant les chefs d'État africains et les pays européens concernés, en s'appuyant sur les textes de lois africains existants.
L'objectif serait de créer « un cadre légal, un cadre juridique international » permettant « la restitution automatique pure et simple des objets culturels du patrimoine qui ont été spoliés une fois que les conditions de spoliation ont été prouvées », explique-t-il dans l'interview accordée à Jeune Afrique.
Enfin, le militant propose la création d'un « label du patrimoine africain à l'instar du label de l'Unesco », afin que « les pays africains eux-mêmes puissent prendre en main le destin de leur patrimoine et en faire des leviers de développement économique ».