Skip to main content
Par Henriette Niang Kandé
Le bal des reports
Les élections, sont le souffle des démocraties. Elles rappellent aux gouvernants que le pouvoir leur est confié temporairement et aux citoyens qu'ils en sont les véritables détenteurs. Encore faut-il qu’elles aient lieu lorsque le calendrier l’exige.
 
ID
1006373
{"id":1006373,"title":"Le bal des reports","subheadline":"Les élections, sont le souffle des démocraties. Elles rappellent aux gouvernants que le pouvoir leur est confié temporairement et aux citoyens qu'ils en sont les véritables détenteurs. Encore faut-il qu’elles aient lieu lorsque le calendrier l’exige.","image":"/sites/default/files/2026-07/ye.jpg","link":"/article/le-bal-des-reports"}

Les élections, sont le souffle des démocraties. Elles rappellent aux gouvernants que le pouvoir leur est confié temporairement et aux citoyens qu'ils en sont les véritables détenteurs. Encore faut-il qu’elles aient lieu lorsque le calendrier l’exige. C’est précisément là que commencent les singularités sénégalaises. Les élections locales y ressemblent à une comète dont chacun annonce le retour sans jamais pouvoir dire à quelle date elle traversera réellement le ciel.

Depuis les premières promesses de la décentralisation, inaugurée au début des années 1970 puis structurée par l'Acte I de 1996, la République a nourri une ambition admirable. Il s'agissait de rapprocher l'administration des populations, de transférer des compétences aux collectivités territoriales, de transformer les maires en véritables artisans du développement local et de faire de la démocratie, une réalité quotidienne jusque dans le plus petit village. L'intention était si belle qu'elle méritait probablement de ne jamais être confrontée à la banalité des faits. Car la décentralisation sénégalaise a tout l’air de ces palais dont la façade impressionne plus que les fondations. Les textes sont exemplaires, les discours flamboyants, les séminaires abondants et les commissions innombrables. Il ne manque que cette « futilité fondamentale » que d'autres démocraties appliquent à la lettre. C’est la tenue des scrutins aux échéances fixées.

Chez nous, le calendrier des élections locales ne relève pas de la catégorie des obligations. Il appartient plutôt à celle des recommandations bienveillantes, de ces conseils que l'on écoute avec respect avant de faire exactement le contraire. Les élections locales obéissent moins à une échéance juridique qu'à une mystérieuse alchimie où se rencontrent les rapports de force, les calculs politiques, les intérêts du moment et cette vieille tradition nationale qui consiste à toujours remettre au lendemain ce qui pourrait troubler la tranquillité du pouvoir aujourd'hui. À défaut d'avoir inventé le mouvement perpétuel, la classe politique sénégalaise aura au moins perfectionné le report perpétuel.

L'histoire récente en apporte une démonstration presque scientifique. Les élections prévues en 2019 furent déplacées, repoussées, réajustées puis finalement organisées en 2022, après trois années d'errance. Entre-temps, les mandats des élus locaux furent prolongés avec une sérénité qui force l'admiration. À défaut de renouveler la légitimité populaire, on a perfectionné l'art de prolonger la légitimité administrative. Une forme d'immortalité politique moins spectaculaire que celle des pharaons, mais infiniment plus efficace puisqu'elle dispense même de construire des pyramides.

Il faut reconnaître à ce système une remarquable cohérence. Pourquoi prendre le risque d'une élection lorsque le mandat en cours peut être discrètement étiré comme un pagne trop juste auquel un tailleur ingénieux ajoute un djambass, ces quelques centimètres de tissu ?

Le plus fascinant est que presque personne ne revendique jamais le report. Chaque gouvernement le subit avec une résignation. Les circonstances, paraît-il, imposent leur loi. Les contraintes techniques surgissent soudainement, les réformes deviennent urgentes, les dialogues nationaux s'éternisent, les fichiers électoraux réclament une purification permanente et les consensus politiques restent obstinément inachevés. Le report apparaît alors comme une douloureuse nécessitée, un sacrifice consenti au nom de la démocratie elle-même

La démocratie sénégalaise possède ainsi ce privilège rare de suspendre son fonctionnement afin de mieux se préserver. Cette tradition transcende les alternances. Elle est, à ce jour probablement, la politique publique la plus consensuelle depuis l'indépendance.

Sous Abdou Diouf, les premiers glissements apparaissent avec la délicatesse des habitudes naissantes. Les retards, modestes sont pudiques. Ils relèvent officiellement de réorganisations administratives et d'ajustements techniques. Le calendrier commence simplement à comprendre qu'il n'est plus maître de son destin. Avec Abdoulaye Wade, le report quitte l'enfance pour entrer dans l'âge adulte. La réforme de la décentralisation devient un argument providentiel. Pourquoi organiser des élections dans un système que l'on s'apprête précisément à transformer ? La logique est séduisante. Elle l'est tellement que la réforme finit par durer davantage que le mandat qu'elle devait accompagner. Le report cesse d'être une exception. Il devient un instrument de gouvernement. Sous Macky Sall, l’engrenage atteint une sophistication remarquable. Les reports successifs des élections locales prévues en 2019 composent une symphonie administrative. Les justifications changent régulièrement afin d'éviter toute monotonie. Tantôt le dialogue politique exige un temps plus long. Tantôt le fichier électoral réclame une nouvelle cure de jouvence. Tantôt les contraintes techniques imposent un délai supplémentaire. Chaque explication a sa propre cohérence. Leur accumulation finit par produire une impression de déjà-vu. Pendant ce temps, les élus locaux ont continué paisiblement d'exercer des mandats dont la durée semblait relever de la géologie que du droit électoral

Puis arrive Bassirou Diomaye Faye avec la promesse de rupture. Les Sénégalais pouvaient croire que cette vieille tradition allait enfin rejoindre le musée des curiosités politiques. Mais les habitudes institutionnelles ont une remarquable capacité de survie. Les audits deviennent indispensables, les réformes redeviennent prioritaires, les conditions ne paraissent jamais totalement réunies et la transparence, invoquée comme un idéal absolu, finit par servir de prétexte à différer l'expression populaire. À six mois de l'expiration du mandat des élus locaux, aucun acte officiel n'a encore enclenché le processus devant conduire aux prochaines élections municipales et départementales. L'absence des décrets fixant la date du scrutin et ouvrant la révision exceptionnelle des listes électorales nourrit les interrogations sur le respect du calendrier électoral. Ces incertitudes sont renforcées par les réformes institutionnelles annoncées, notamment celle de l'Acte IV de la décentralisation et la mise en place des pôles-territoires, dont la concrétisation tarde. Les soupçons d'un nouveau report du scrutin prennent de l'ampleur, même si aucune décision officielle n'a été annoncée. Une telle éventualité renverrait le pouvoir actuel aux critiques qu'il adressait hier au régime de Macky Sall pour les reports successifs des élections locales. En politique, il est des adversaires qu'on se choisit. Il en aussi qu'on choie. Chaque nouveau régime dénonce avec vigueur les reports de son prédécesseur avant de découvrir, une fois installé aux commandes, les vertus insoupçonnées du calendrier extensible. L'alternance change les hommes, jamais le destin des élections locales. Le vocabulaire change. Les gouvernements changent. Les visages changent. Les raisons changent. Seule ne change pas cette étrange fidélité au report.

À force de répétition, les justifications ont acquis la dignité des grands classiques. Elles sont devenues un patrimoine national immatériel. La raison technique surgit toujours lorsque les calculs politiques deviennent embarrassants. La réforme institutionnelle est convoquée dès que les équilibres électoraux sont incertains et le consensus politique éternellement en construction. Le dialogue national ressemble à ces grands chantiers dont chacun aperçoit les échafaudages sans jamais distinguer le bâtiment achevé. Quant aux circonstances exceptionnelles, elles ont ce talent admirable de se présenter précisément lorsque les urnes commencent à inquiéter

Les élections locales sont devenues une variable d'ajustement du pouvoir. Elles ne sanctionnent plus le mandat. Elles attendent que le mandat les autorise.

Le citoyen, lui, observe avec une patience philosophique. On lui annonce un scrutin, puis son report. On lui promet une nouvelle date, puis une nouvelle réforme. On lui explique que la démocratie exige encore un peu de temps avant de pouvoir s'exprimer démocratiquement. Il finit par comprendre que son bulletin de vote est un produit saisonnier dont la commercialisation dépend exclusivement des conditions météorologiques du pouvoir

À force de proroger les mandats locaux, la République a fini par inventer une curiosité institutionnelle dont elle pourrait déposer le brevet. Le mandat local électif n'y possède plus une durée déterminée mais une élasticité. Il se dilate selon les nécessités du moment, comme si le temps constitutionnel lui-même se pliait aux exigences de la conjoncture

Voilà sans doute le véritable génie politique sénégalais. D'autres pays organisent des élections pour choisir leurs élus locaux. Ici, on préfère choisir le moment où les élections auront le droit d'exister. Et si cette tradition devait un jour être inscrite au patrimoine culturel national, nul doute qu'elle obtiendrait un succès éclatant. Car il existe finalement une seule élection locale qui n'a jamais connu le moindre report au Sénégal. C'est la prochaine. Depuis un demi-siècle, elle est invariablement annoncée pour bientôt. 

Henriette Niang Kandé

1006373
ID
1006373
Les critiques sont les bienvenues. Les attaques personnelles, les insultes et les propos injurieux seront supprimés.
1
2

Vos Articles Préférés de la Semaine

3