Après un mois de pèlerinage à La Mecque, les nouveaux ''hadji'', par grappes, rentrent au bercail. Pour nombre d'entre eux, leurs proches ont concocté pour leur retour une fête grandiose. Dans un contexte de crise économique, le ''ganalé’’ interpelle. EnQuête constate que les avis sont partagés.
“A-t-on besoin de recevoir tout un monde pour ensuite passer une journée de fête ou de je ne sais quoi, parce qu’on revient de La Mecque ; ce ne sont que des foutaises et du voyez-moi''. On l'aura compris, Amadou rame à contre courant d'une pratique aujourd'hui bien ancrée dans les mœurs sénégalaises. Il laisse éclater son incompréhension lorsqu'il martèle : ''Même le mot ''ganalé'' (accueil du pèlerin) m’énerve.
Un bon musulman, considère-t-il, doit se référer à la Charia''. Le ''ganalé'' devient donc une pratique acceptée, malgré les dépenses et l'énergie qu'il charrie. Dans la majeure partie des cas, la fête est organisée par les proches du pèlerin. L'objectif visé est d’honorer celui qui revient des lieux saints de l’Islam. Toutefois, les avis sont partagés sur le ''ganalé''. Les uns soutiennent qu'il est légitime de rendre cet hommage aux pèlerins, tandis que les autres estiment qu'il s'agit là de futilités.
Regrets et dettes
Il y’a 2 ans Dieynaba a vécu le ''ganalé''. À l'époque, la seule perspective d'accueillir son cher époux dans le faste l'emplissait d'excitation. Avec le recul, elle voit les choses autrement. ''Mon mari s'est rendu à La Mecque en 2011. À partir du moment où on a su, ma coépouse et moi, que notre mari devait se rendre à La Mecque, on a commencé à nous dépigmenter, juste pour la fête qui nous excitait au plus haut point''. À cette époque, les deux coépouses n'avaient qu'une seule idée en tête : ''Rivaliser d'ardeur pour rendre le ''ganalé'' mémorable, en faisant quelque chose de grandiose''.
Elle se rappelle que le jour de la fête, elles sont allées au salon de coiffure ''à deux reprises'' dans la journée, pour se faire belle. Après le faste, arriva le temps des regrets. ''Ce ''ganalé'' nous a coûté très cher à ma coépouse et moi. Notre rivalité était tellement forte que nous en sommes sorties avec des dettes à n'en plus finir. C'est après le folklore qu'on s'est rendu compte que ça n'en valait pas la peine. J’ai commencé à regretter amèrement'', déclare Dieynaba. Et ce n'est pas sa belle-sœur Seynabou Diop, infirmière, qui va la contredire. Elle considère les ''ganalé'' comme des futilités. ''Vraiment ! ce qu'on fait dans nos ''ganalé'', c'est trop !
On doit dépasser ce stade au moment où notre pays traverse des difficultés économiques''. ''Le pèlerinage a pour objet la purification. Mais dans notre pays, certains pèlerins commencent à commettre des péchés le jour même de leur ''ganalé'', avec leur xawaare (fête) et leur ''voyez-moi'', fustige l'infirmière. Elle considère que ces moments doivent être utilisés pour ''des ziarra et recevoir des prières''.
''J'ai refusé, malgré les pressions de mes proches''
Ailleurs, à la cité Lobatt Fall, Adja Fatou s’apprête à s’engouffrer dans sa voiture. Avec son boubou beige qui traîne au sol, la dame a le port vestimentaire des grandes dignitaires. Pour cause, elle a fait le ''Hadji'' à trois reprises. Pour autant, dit-elle, jamais il n'a été question pour elle de faire un ''ganalé'' malgré, dit-elle, les pressions de ses proches. ''Avec toute la fatigue et les dépenses inhérentes au pèlerinage à La Mecque, il est impensable que je me lance dans des ''ganalé''. En plus, je ne suis même pas du genre à gérer ce genre de détails. Si je suis partie à La Mecque, c'est pour me purifier, mais pas pour me faire voir'', lance-t- elle avant de démarrer.
Nous poursuivons la discussion avec sa voisine Kadia qui y va de cette anecdote. ''Une de nos voisines s'est rendue à La Mecque. Le jour de son ''ganalé'', on s'est cru à un mariage. Pendant trois jours, la maison était bondée de monde qui venait de partout''. Pour donner une idée du gaspillage, elle ajoute : ''Imaginez qu'il y avait même du ''yebbi'' (échange de cadeaux somptueux), ce jour-là, entre la dame et sa belle famille. C'étaient, entre autres, des parures en or, des basins riches et d'autres articles de qualité. J’avoue que c'était du jamais vu''. Kadia souhaite de tout son cœur aller à La Mecque mais, dit-elle : ''Si c'est pour rentrer et faire du ''puukëré'' (se faire voir), je préfère ne jamais y aller''.
La famille Thiam ne compte pas lésiner sur les moyens
Toutefois, il faut dire que le ''ganalé'' a de fervents partisans qui trouvent tout à fait normal d'accueillir dans le faste le nouveau ''hadji''. Car, ils estiment qu'il n'est pas donné à tout le monde d'aller faire le tour de la Kaba. Dans leur grande maison R+2 à Guédiawaye, la famille Thiam prépare dans la ferveur le ''ganalé'' de leur maman. Elle compte faire de ce jour un moment de partage avec les proches et les amis de la famille. Même si les membres de la famille sont dans l'expectative car ils ne savent pas encore le jour d'arrivée de la nouvelle hadja.
Tout est presque fin prêt. Il ne reste que la réception des fauteuils du salon qui ont été envoyés chez le tapissier pour quelques réparations. ''C’est quelque chose de spécial pour nous. On a pu amener notre maman au lieu sain de l'Islam, afin qu'elle puisse accomplir la cinquième pilier de l'Islam'', indique Abdou qui revient d'Italie, juste pour accueillir sa maman. Il souhaite faire tout son possible pour que rien ne manque le jour de la fête. ''Je ferai tout pour que cette journée soit une réussite. Mais je ne souhaite pas contracter de dettes, c'est pour- quoi j’ai déboursé beaucoup d’argent'', renseigne-t-il.
''Souvent le pèlerin n'est au courant de rien''
Abdoulaye a déjà fait le pèlerinage à La Mecque. Il ne voulait pas de ''ganalé''. Mais, il a fini par céder aux pressions de ses proches. Il a fini par vivre des moments de fête à son retour de La Mecque. Deux ans plus tard, cet agent de la Lonase et polygame considère que les choses vont de mal en pis. ''Le phénomène aujourd’hui est d’aller à La Mecque, revenir et faire étalage de biens. Cette démesure commence même à porter préjudice au futur pèlerin'', estime-t-il. S'il a fini par se plier aux exigences des siens, il renseigne que souvent, ''le pèlerin n’est même pas au courant de ce qui l’attend à son retour''.
Et d'ajouter que c'est une ''affaire de femmes où on donne pour recevoir quelque chose en retour''. Aujourd'hui, il regrette que le ''ganalé'' ne se limite plus seulement à distribuer l’eau de zam zam et des dattes. ''Je n’étais pas pour une fête grandiose. Ma position n'a pas changé. Je ne le ferai plus, même sous influence''.
Imam Moussa Guèye : ''Ce que dit l'Islam
À Hamo 6, toujours dans la banlieue dakaroise, nous rencontrons l'Imam Moussa Guèye rendu célèbre par l'émission de ''Jeeg ak kërëm'' sur la RTS. Il trouve normal que le pèlerin qui revient de La Mecque soit accueilli avec les honneurs, étant entendu qu'il revient d'un lieu saint. Toutefois, il s'empresse de préciser que l'Islam abhorre le gaspillage. ''Tout ce qu'on demande aux pèlerins, c'est de laisser les gens venir faire leur ziara, afin d'honorer les pèlerins qu'ils sont. Accueillir un pèlerin comme il le faut est recommandé à tout musulman''. Imam Moussa de marteler que tout excès est nuisible.