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Par MamAby
Le gendarme et le voleur
EXCLUSIF SENEPLUS - D'un côté, un vol à l'arraché sous le regard passif d'un gendarme. De l'autre, un chauffeur de VTC harcelé de contrôles, plus tard. Entre ces deux scènes, un second vol, plus grave : celui de la confiance entre l'État et ses citoyens
 
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1006872
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A Dakar cette scène est devenue presque ordinaire. Il était assis sur sa moto, impassible, presque distingué dans son immobilité, captivé par son téléphone portable. Deux hommes à moto venaient d’arracher le téléphone d’une passante, sous ses yeux, à quelques mètres de lui. La scène a duré trois secondes. Le cri de la victime, un peu plus longtemps. Lui, gardien de l’ordre et dépositaire de l’autorité de l’État, n’a pas bougé.

Sa seule réaction, prononcée avec le calme de celui qui commente la météo, fut celle-ci : « Faites attention, l’endroit est infesté de voleurs, il faut être prudent. »

Merci, « chef » pour ce précieux conseil. Nous le noterons juste après : « Évitez de marcher sous la pluie sans parapluie. » On pourrait même installer des panneaux à l’entrée de certains quartiers : « Attention, zone à risque : la République n’y assure plus votre sécurité. Débrouillez-vous. »

Le courage sélectif

Ce même gendarme, si prudent, si économe de son énergie devant deux voleurs armés d'une moto et d'un aplomb certain, a retrouvé toute sa vigueur quelques minutes plus tard. Face à un chauffeur Yango, épuisé, ayant renoncé à embarquer en mer pour une vie meilleure, cherchant simplement à gagner sa dépense quotidienne, avec des papiers en règle ou presque, passant la journée à charrier des clients pour quelques centaines de francs par course, l’autorité de l’État reprit soudain des couleurs.

On arrête, on vérifie, on tatillonne, on négocie. Un chauffeur de VTC ne riposte pas. Il ne disparaît pas dans la circulation. Il n’a pas de complice. En revanche, il veut éviter les tracasseries administratives. Le « client idéal ».

Le courage n’a donc pas disparu. Il a simplement changé de cible. Du voleur à moto, dangereux et insaisissable, il s’est déplacé vers le travailleur fatigué, immobile et sans défense. Pourquoi affronter le loup quand le mouton est déjà là ?

Une alerte, pas un procès

Qu’on soit clair : ceci n’est pas une mise en cause de tous les gendarmes ni de tous les policiers. Beaucoup accomplissent, dans des conditions difficiles, un travail remarquable.

Mais il faut dénoncer ce qui, à force de se répéter, devient un système : l’agent qui laisse le crime se dérouler sous ses yeux, mais retrouve soudain toute son énergie lorsqu’il s’agit d’un contrôle facile et potentiellement lucratif. Ce renversement des priorités empoisonne le quotidien des chauffeurs, des livreurs et, plus largement, de tous ceux qui veulent simplement vivre et travailler en paix.

L’insécurité comme nouvelle normalité

Les vols à l’arraché, les agressions à moto et les cambriolages de plus en plus violents se banalisent. En réponse, les citoyens développent des réflexes de survie : installer des caméras de surveillance élever des murs plus hauts et recruter des sociétés de gardiennage pour ceux qui en ont les moyens, ne plus sortir son téléphone en marchant, éviter certaines rues après une certaine heure, porter son sac du côté du mur. Ces habitudes ne devraient pas être celles d’une société en paix.

Pendant ce temps, les priorités de l’État semblent ailleurs. Les moyens existent pourtant lorsqu’il faut sécuriser un meeting politique, un cortège ou une cérémonie officielle. Véhicules, effectifs, détermination : tout est mobilisé. Mais lorsqu’une passante est agressée en plein jour sous le regard d’un représentant de l’État, ces mêmes moyens paraissent s’évaporer.

Ce laisser-faire est d’autant plus inquiétant que nous vivons dans une région où le djihadisme progresse et où la frontière entre banditisme, criminalité organisée et terrorisme devient de plus en plus poreuse. Un groupe criminel ou terroriste qui observe l’inaction des forces de l’ordre lors d’un simple vol apprend déjà l’essentiel : qui réagit, qui détourne le regard, qui n’interviendra pas.

Tolérer la petite délinquance n’est donc pas seulement une faiblesse. C’est une erreur stratégique.

L’exemple que l’on préfère ignorer

Pourtant, d’autres ont montré que le changement est possible. Longtemps confronté à la corruption policière du quotidien, le Bénin figure aujourd’hui parmi les meilleurs élèves du continent. Selon l’Afrobaromètre 2024, il occupe le premier rang en Afrique de l’Ouest en matière de lutte contre la corruption des forces de sécurité. Ce progrès résulte de réformes profondes et d’une volonté politique assumée, notamment la fusion de la police et de la gendarmerie en 2018.

La corruption et l’inaction ne sont donc pas une fatalité. Elles sont le produit de choix. Et ce qui relève d’un choix peut être corrigé.

Le vrai vol

Il y a donc deux vols, dans cette histoire. Celui du téléphone, commis par deux inconnus à moto, un vol ordinaire, presque banal désormais. Et un second vol, plus silencieux, plus grave, commis par l'inaction complice de celui qui était censé l'empêcher : le vol de la confiance. Le vol du sentiment, essentiel à toute vie en société, que l’état veille sur ses concitoyens. 

Quand ce sentiment disparaît, ce n'est pas seulement la sécurité qui s'effondre. C'est le contrat implicite entre l'État et ses citoyens. On paie des impôts, on respecte des lois, on accepte des contraintes, en échange d'une promesse simple : la protection. Quand cette promesse n'est plus tenue, ou quand elle n'est tenue que pour ceux qu'il est commode de sanctionner, la population comprend, avec une lucidité amère, qu'elle est seule.

Alors on se débrouille. On serre son sac. On évite les rues « infestées ». On paie l'amende au chauffeur Yango à sa place, par solidarité tacite. Et on continue, avec ce mélange de résignation, frustration et d’humour qui caractérise tant de sociétés abandonnées par leurs institutions : on rit du gendarme immobile, pour ne pas pleurer de tout ce qu'il représente.

Le gendarme et le voleur se sont peut-être croisés ce jour-là sans même se reconnaître. Ils jouaient, au fond, dans la même pièce.

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