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Comment le Sénégal défend à la fois le gaz et la transition verte
L’argument officiel est connu : en remplaçant le fioul lourd et le diesel dans les centrales thermiques, qui assurent encore plus de 70 % de la production électrique, le gaz national permettrait de réduire de 20 à 25 % les coûts de production
 
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(SenePlus) - Alors que s'ouvrent ce lundi 8 juin 2026 les négociations climatiques de Bonn, le Sénégal incarne l'un des paradoxes les plus complexes de la diplomatie verte : concilier le statut de nouveau producteur d'hydrocarbures et les engagements de décarbonation du JETP.

Il est des contradictions que l'on assume pleinement, parce qu'elles reflètent une réalité complexe que les discours simplificateurs ne peuvent pas contenir. Le Sénégal en offre aujourd'hui un exemple particulièrement saisissant sur la scène climatique internationale. Le pays a signé en juin 2023 à Paris un Partenariat pour une transition énergétique juste, le JETP, avec la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni, le Canada et l'Union européenne, s'engageant à porter la part des énergies renouvelables à 40% de son mix électrique d'ici 2030. Il a simultanément lancé, en 2024, l'exploitation du champ pétrolier de Sangomar et du champ gazier de Grand Tortue Ahmeyim. Ces deux réalités coexistent, et le gouvernement ne prétend pas le contraire.

Ce qu'il faut comprendre, c'est la logique qui sous-tend cette coexistence, ses fondements, ses limites, et ce qu'elle signifie pour la position du Sénégal dans les négociations climatiques de Bonn qui s’ouvrent ce lundi 8 juin 2026.

La thèse du gaz de transition

L'argument officiel est connu : le gaz national, en remplaçant le fioul lourd et le diesel actuellement utilisés dans les centrales thermiques qui produisent encore plus de 70% de l'électricité sénégalaise, permettrait de réduire de 20 à 25% les coûts de production de l'électricité tout en abaissant l'intensité carbone du secteur. Dans cette lecture, le gaz n'est pas une fin mais un pont, un carburant de transition qui financerait et faciliterait le passage vers un mix dominé par le solaire et l'éolien.

Cette thèse présente une cohérence interne indéniable. Dans son analyse sur les impacts des énergies fossiles et les opportunités d’une transition juste au Sénégal, Africa Climate Insights, en partenariat avec la Fondation Heinrich Böll et le cabinet Clim’Act, rappelle une réalité structurelle : en 2022, le mix énergétique sénégalais dépendait à 70 % des produits pétroliers importés. Cette dépendance, qui absorbait plus de 20 % de la facture extérieure du pays, exposait directement l'économie nationale aux fluctuations des marchés internationaux.

L'électricité produite dans ce contexte était parmi les plus chères d'Afrique de l'Ouest, pesant lourdement sur la compétitivité des entreprises locales et l'accès des ménages aux services de base. Les revenus de l'extraction fossile nationale, eux, sont réels et immédiats : au 31 mai 2025, la production cumulée de Sangomar avait dépassé 32 millions de barils, un chiffre bien supérieur aux projections initiales.

Il n'est donc pas irrationnel, d'un point de vue strictement économique et développemental, de considérer que des ressources dont vous disposez sous vos pieds constituent une opportunité à saisir, à condition de ne pas laisser passer la fenêtre de la transition.

Les limites du raisonnement

Mais plusieurs éléments viennent fragiliser la cohérence de ce calcul. Le premier est temporel. Les projections d'émissions liées au développement pétro-gazier sénégalais indiquent une hausse significative du CO2 et surtout du méthane, un gaz dont le potentiel de réchauffement global est 28 fois supérieur à celui du CO2 sur cent ans, et 84 fois supérieur sur vingt ans. Dans un contexte où les engagements climatiques du pays prévoient une réduction de 30% des gaz à effet de serre d'ici 2030, l'entrée dans l'ère pétrogazière crée une tension arithmétique difficile à résoudre.

Le second problème est structurel. Le risque des actifs bloqués, les fameux stranded assets, est réel. Si la communauté internationale accélère effectivement sa sortie des combustibles fossiles, les infrastructures gazières que le Sénégal est en train de construire pourraient se retrouver dépréciées avant même d'avoir été pleinement amorties. Le pays se retrouverait alors avec une dette fossile sans les revenus correspondants pour la rembourser, dans un contexte où sa dette publique est déjà sous surveillance étroite du FMI.

À Saint-Louis, des vendeuses de poissons témoignent des conséquences de la baisse des captures sur leurs revenus.

Le troisième enjeu est humain et territorial. Les enquêtes menées sur le terrain dans les zones côtières de Djiffer, Dionewar, Guet Ndar et Cayar révèlent que les promesses de prospérité associées à l'exploitation pétrogazière peinent à se matérialiser pour les populations qui en subissent les externalités les plus immédiates. Près de 78% des pêcheurs interrogés dans ces zones déclarent avoir subi une baisse de leurs revenus depuis le démarrage des activités d'exploration et de construction des infrastructures offshore. La réduction des zones de pêche autorisées, liée aux périmètres de sécurité autour des plateformes, est citée par 83% d'entre eux comme la cause principale. Une fuite de gaz survenue au niveau du projet GTA en 2024 a semé la panique parmi les communautés riveraines, rappelant que les risques ne sont pas que théoriques. À Djiffer, des groupements de femmes transformatrices de produits halieutiques témoignent de la chute de leur activité, certaines évoquant un basculement vers la précarité.

Le JETP, instrument ou miroir aux alouettes ?

Le JETP sénégalais était supposé réconcilier ces tensions. Ce partenariat de 2,5 milliards d'euros devait financer la transition vers un mix plus propre tout en assurant une équité sociale dans le processus. Mais les acteurs de terrain sont nombreux à pointer ses limites concrètes. La part dédiée aux subventions dans l'enveloppe totale reste autour de 6,6%, le reste étant constitué de prêts, même concessionnels. Or, pour un pays confronté à une crise de la dette et dont les besoins réels de transition sont estimés à 9,5 milliards d'euros, s'endetter davantage pour financer la décarbonation est une équation que beaucoup jugent intenable.

Par ailleurs, les populations des zones côtières comme celles de Bokhol, où se trouve une centrale solaire de grande envergure, ou de Taïba Ndiaye, qui accueille le plus grand parc éolien d'Afrique de l'Ouest, constatent que les grandes infrastructures de transition ne se traduisent pas nécessairement par un accès amélioré à l'électricité ou par des retombées économiques locales significatives. Plus de 60% des institutions et organisations de la société civile interrogées dans ces zones soulignent l'absence de plans énergie-climat territoriaux. La gouvernance de la transition reste fragmentée, pilotée depuis Dakar, sans ancrage communautaire suffisant.

Ce que Bonn peut changer

À Bonn, le Sénégal portera une position nuancée sur la sortie des combustibles fossiles. Il est peu probable que la délégation sénégalaise soutienne un abandon rapide et inconditionnel des fossiles, position qui contredirait frontalement ses propres choix énergétiques. Mais le pays plaidera pour que la sortie soit progressive, équitable et financée de manière à ne pas creuser davantage les inégalités entre pays développés et pays en développement.

Ce n'est pas une position de confort. C'est une position de réalité. La question climatique, vue depuis Dakar, ne se pose pas dans les mêmes termes que vue depuis Berlin ou Bruxelles. Pour qu'elle converge vers un accord commun, il faudra que les partenaires du Nord acceptent de financer réellement, et pas seulement en prêts, la transition des pays qui n'ont pas eu le temps de s'industrialiser avant que la contrainte carbone ne ferme cette fenêtre historique.

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