L’organisation et la participation de l’équipe nationale de football à la Coupe du monde 2026 dépassent largement le cadre du football. Elles racontent quelque chose de plus profond, de plus ancien et de plus universel sur notre manière collective de fonctionner. Comme souvent dans notre pays, tout commence pourtant par une histoire de réussite.
Un homme, une équipe sont contestés, observés avec méfiance, parfois même tournés en dérision. Puis les résultats arrivent. Les victoires s'accumulent. Les critiques se dissipent. L'opinion se rallie. Les responsables politiques s'approprient le succès. Le pays célèbre ceux qu'il regardait hier encore avec réserve. Tout semble alors réuni pour que l'histoire se poursuive naturellement. Mais c'est précisément à cet instant que surgit notre démon familier, celui qui accompagne depuis des décennies presque toutes nos réussites. Oui. Au Sénégal, le plus difficile n'est jamais de commencer. Le plus difficile est toujours de terminer.
Lorsqu'il s'agit de renouveler le contrat du sélectionneur national, on s'accorde sur la nécessité de poursuivre l'aventure et l'on affirme vouloir préserver la stabilité de l'équipe. Pourtant, malgré cette convergence apparente, le dossier s'enlise dans des négociations dont personne ne semble véritablement maîtriser l'issue. Comme si le succès, une fois acquis, devenait soudain un problème à gérer plutôt qu'un acquis à consolider. Cette situation n'est d'ailleurs pas une exception. Elle est au contraire le reflet fidèle d'une habitude nationale dont nous avons fini par faire une seconde nature.
Notre histoire récente ressemble à une interminable succession de rendez-vous manqués avec nous-mêmes. L'habitude est prise de célébrer les projets au moment de leur annonce pour les perdre de vue lorsque vient l'heure de leur concrétisation. Les ambitions grandioses sont régulièrement formulées avec un enthousiasme remarquable, tandis que leur traduction dans le réel est souvent renvoyée à des lendemains indéfinis. Au fil des années, une véritable expertise s'est développée dans l'art de faire naître l'espérance avant d'organiser méthodiquement sa lente évaporation.
La promesse inaugurale est un exercice dans lequel le pays atteint des sommets. La pose de la première pierre s'accompagne souvent d'une solennité telle que le monument semble déjà achevé. Les performances sont généralement moins éclatantes lorsqu'il faut ajouter les pierres suivantes. À force, certaines fondations ont fini par connaître davantage de cérémonies que les bâtiments qu'elles étaient censées annoncer.
Une fascination irrésistible pour les commencements est un véritable mode de fonctionnement national. Les premières pierres bénéficient d'un prestige que les dernières ne connaissent pas. Les lancements de programmes, les séminaires, les journées nationales donnent lieu à des cérémonies où les stratégies et les déclarations d'intention sont dévoilées avec une emphase presque lyrique. En revanche, le suivi rigoureux des engagements, le respect scrupuleux des échéances ou la patience nécessaire à l'achèvement des projets suscitent beaucoup moins d'enthousiasme. Les inaugurations attirent les foules. Les évaluations beaucoup moins.
À observer certaines pratiques administratives, on pourrait croire que l'aboutissement d'un projet constitue une hypothèse plutôt qu'un objectif réel. Tout se passe comme si la phase de réalisation apparait soudain après l'ivresse des annonces, telle une contrainte imprévue dont il faut s’accommoder. L’excellence est célébrée dans les discours, pourvu qu’elle soit abstraite. Lorsqu’elle exige des choix clairs, des moyens adaptés ou une reconnaissance tangible, l’enthousiasme initial s’émousse avec la rapidité d’une course de Formule 1
Le plus fascinant reste notre rapport aux détails. Les nations performantes savent que les grandes réussites reposent souvent sur des dispositifs presqu’invisibles. Elles considèrent qu'une organisation efficace est d'abord une somme de précisions accumulées. Chez nous, les détails sont fréquemment traités comme des accessoires décoratifs. On les découvre généralement lorsqu'ils se transforment en problèmes.
Là où certains voient une formalité, nous inventons une procédure. Là où d'autres identifient une solution, nous révélons un obstacle. Là où d'autres concluent un dossier, nous ouvrons une nouvelle phase de concertation destinée à examiner les conclusions de la précédente concertation qui elle-même analysait les résultats d'une consultation antérieure. Le processus finit parfois par devenir plus important que son objectif.
Le cas Pape Thiaw illustre parfaitement cette contradiction. Chacun est convaincu qu'il faut continuer ensemble, mais personne ne semble capable de transformer cette conviction en décision définitive. Ses choix se sont retrouvés suspendus dans cet entre-deux que nous connaissons si bien, cet espace étrange où les choses ne sont ni réglées ni abandonnées, ni validées ni rejetées, mais simplement laissées à la merci du temps.
Les difficultés tiennent moins à l'absence de moyens qu'à une singulière aptitude à compliquer ce qui pourrait être simple. Là où une solution est à portée de main, un obstacle inattendu finit toujours par surgir. Et quand une décision paraît mûre, une nouvelle consultation devient soudain indispensable. Quant aux dossiers qui pourraient être conclus rapidement, ils semblent parfois condamnés à traverser un nombre impressionnant de bureaux avant de découvrir leur destination finale.
Cette « énergie » est d'autant plus redoutable qu'elle produit une illusion permanente de mouvement. Tout avance. Tout progresse. Tout est en cours. Tout est à l'étude. Tout est presque réglé. Le problème est que ce « presque » possède chez nous une extraordinaire espérance de vie. Certaines décisions demeurent imminentes pendant plusieurs années. Certaines réformes restent prioritaires suffisamment longtemps pour voir partir à la retraite ceux qui les avaient annoncées.
Cette culture du provisoire est sans doute l'une des plus remarquables singularités nationales. Chez nous, l'urgence dure des années et le temporaire finit par devenir permanent. Les décisions attendent les validations qui attendent les arbitrages qui attendent les signatures qui attendent elles-mêmes des circonstances plus favorables. À force, nous avons développé un véritable génie du contretemps.
L’aspect le plus inquiétant réside sans doute dans la relation ambiguë entretenue avec l’excellence elle-même. Celle-ci est volontiers admirée tant qu'elle demeure théorique. Sa célébration occupe les discours, les colloques et les documents. Mais dès qu'elle exige des choix clairs, des exigences élevées, des responsabilités identifiées ou des moyens cohérents, l'enthousiasme initial se dissipe à une vitesse remarquable. L'excellence est applaudie de loin, comme un feu d'artifice. Elle devient beaucoup moins populaire lorsqu'elle se transforme en méthode de travail.
Une autre faiblesse apparaît régulièrement. Toute institution finit par s'affaiblir lorsqu'elle consacre davantage d'énergie à protéger ses habitudes qu'à préparer son avenir. Nous avons parfois le talent paradoxal de considérer le changement comme une menace précisément au moment où il devient une nécessité. Les idées nouvelles doivent alors traverser un parcours d'obstacles dont la principale fonction est de vérifier leur capacité à survivre à l'administration.
Le véritable drame collectif se niche ici. Le pays ne souffre ni d'un déficit de talents ni d'une pénurie d'intelligence(s). Ce qui fait défaut, c'est cette capacité à transformer l'élan initial en résultat définitif, à franchir sans hésitation les derniers mètres qui séparent l'intention de l'accomplissement. Alors que les sommets sont régulièrement aperçus, nous trébuchons sur les dernières marches
On dit qu'il nous manque toujours un sou pour faire cinq francs. La formule paraît résumer notre destin. Elle est beaucoup trop indulgente.
En réalité, le problème n'est pas qu'il manque un sou. Le problème est que chaque fois que les cinq francs sont enfin réunis, quelqu'un trouve le moyen d'en perdre un avant d'arriver à la caisse.