Skip to main content
Par l'éditorialiste de SenePlus, Ada Pouye
Le vernis du changement, quand le récit a deux temps du pouvoir éclipse l’urgence
EXCLUSIF SENEPLUS - La métaphore rhétorique de l'œuf ou de la poule entre la coalition Diomaye Président et le Pastef invisibilisent les réalisations rendues éphémères par les clichés déformants
 
ID
1006008
{"id":1006008,"title":"Le vernis du changement, quand le récit a deux temps du pouvoir éclipse l’urgence","subheadline":"EXCLUSIF SENEPLUS - La métaphore rhétorique de l'œuf ou de la poule entre la coalition Diomaye Président et le Pastef invisibilisent les réalisations rendues éphémères par les clichés déformants","image":"/sites/default/files/2026-06/capture_decran_2021-01-12_a_17.18.38_1.png","link":"/article/le-vernis-du-changement-quand-le-recit-deux-temps-du-pouvoir-eclipse-lurgence-0"}

« La politique est d'abord une affaire de mise en scène du pouvoir »— Georges Balandier

Il y a une dans cette alternance une beauté sublime des images d’une jeunesse issue de l’administration sénégalaise, les costumes, les poignées de main devant le palais de la république, une prestation de serment digne de la République. Le spectacle politique est à la hauteur de l’évènement pour un président sorti fraichement de la prison. Derrière ce faste s’est tisse un récit biphase que la réalité du pouvoir a transgresse notamment sur les urgences tues trésorerie exsangue, jeunesse déboussolée, réformes promises qui peinent à être envisagées sous l’autel des contradictions internes au contrôle du pouvoir. La beauté rime avec une jeunesse décomplexée, vibrante et clivante dans ses atours et ses formes gracieuses que la dynamique socio-politique a balafré naturellement. L’esthétique est-elle devenue un écran de fumée, une stratégie de légitimation ou un aveu d’impuissance déguisé.

Une transition politique inédite

Beaucoup d'interrogations nous submergent eu égard à la nature politique de la troisième alternance survenue au Sénégal en 2024. Il s'agit d'un modèle bimodal et hybride du suffrage universel, oscillant entre légitimité et légalité. Ce modèle, inédit dans l'histoire politique du pays, interroge les fondements mêmes de notre démocratie.

I.    L'esthétique en politique : Théorie et enjeux

L'esthétique en politique se traduit par l'ensemble des symboles, des images, des rituels et des représentations par lesquels le pouvoir se donne à voir, construit sa légitimité et façonne l'imaginaire collectif. C'est ce que Jacques Rancière appelle le partage du sensible dans l'imaginaire collectif.

Les liesses populaires de Maitre Wade, les Dazibao de Macky, les slogans patriotiques, les méga meeting, les conférences de presse périodiques et l’infanterie numérique  procèdent tous de l’esthétique du pouvoir comme un marquage idéologique des consciences.

II. Les mythes fondateurs des régimes successifs

A. Sous Senghor (1960-1980) : L'État-Nation et l'élégance républicaine

•    L'État-Nation, la culture, la poésie, l'élégance républicaine
•    La démocratie bâillonnée et l'autorité intellectuelle
•    L'art convoquant le rythme, l'émotion et la concorde autour de la communauté
•    La négritude
•    La civilisation du donner et du recevoir 
•    La détérioration des termes de l’échange

B. Sous Abdou Diouf (1981-2000) : La bonne gouvernance et l'ouverture démocratique

•    La loi sur l'enrichissement illicite
•    La dé-senghorisation
•    L'ouverture démocratique intégrale
•    L'application du Plan d'Ajustement Structurel (PAS)
•    Le Plan de Redressement Économique
•    Les assises de l’éducation nationale
•    Les classes à double flux

C. Sous Abdoulaye Wade (2000-2012) : Le « Sopi » et la démystification des institutions financières internationales

•    La diversification des sources de financement
•    La gestion patrimoniale du pouvoir
•    Le leadership continental avec le NEPAD
•    L'administration dévoyée et l'inféodation confrérique
•    L'héritage culturel des 7 Merveilles :
o    Le Monument de la Renaissance
o    La Place du Souvenir
o    Le Grand Théâtre National
o    Le Musée des Civilisations Noires
•    La dimension culturelle :
o    Le FESMAN III
o    Le Code de l'industrie cinématographique
o    L'École des Beaux-Arts
o    La loi sur le droit d'auteur
o    La loi sur la parité

D. Sous Macky Sall (2012-2024) : La gouvernance de coalition et la répression

•    Une narration tronquée sur les Assises Nationales
•    Yonnu yokute transformé en Plan Sénégal Émergent 
•    La réforme des institutions rejetée aux calendes grecques
•    Le principe de « la patrie avant le parti » dévoyé avec la famille à coeur
•    La consolidation du rôle du secteur privé international et la France-Afrique
•    Une gouvernance de coalition multicolore et indolore de 12 ans 
•    Un parti patrimonial ayant accéléré la disparition des partis traditionnels
•    Une répression sans précédent de toutes les formes d'opposition
•    La menace permanente du peuple
•    Une cooptation de la société civile
•    Une compensation financière des syndicats et du patronat  dans les instances de décision

III. La troisième alternance (2024) : Une transition sous le signe de la « Rupture »

Le gouvernement issu de la troisième alternance vient à peine de célébrer sa deuxième année. Il a promis :
•    Le don de soi pour la patrie
•    La rupture politique pour un Sénégal souverain, juste et prospère
•    Le triptyque Jubb Jubbal Jumbanti (droiture, diriger, redresser)
•    Le démantèlement de la presse
•    L’agenda national de transformation “ Sénégal 2050”
•    La remise en cause des libertés d’opinion 
•    La chasse à l’irrévérence politique
•    Le jeu de yoyo sur les institutions piège de la démocratie représentative
•    Une législature taillée sur mesure pour le duel au sommet

A. Une dyarchie inédite au pouvoir

Tous les actes posés par les nouvelles autorités portent la marque inédite de la dyarchie au pouvoir, avec un président et un Premier ministre tributaire du dividende de la victimisation et de la radicalité du discours.
Cette dyarchie est consacrée a présent entre l’exécutif et le législatif et matérialisée par les menaces de représailles entre la motion de censure et la dissolution de l’assemblee nationale suivez mon regard avec la crise institutionnelle de 1962.

B. La réécriture de l'histoire nationale

Nous assistons à une réécriture de la narration nationale, notamment sur :
•    Le massacre des tirailleurs sénégalais en 1944
•    La consécration des héros nationaux
•    L'histoire de Thiaroye, point nodal avec :
o    La constitution de la commission d'enquête parlementaire
o    Un comité scientifique chargé de faire la lumière sur le massacre
o    Le comité de commémoration pour rassembler preuves et documents

IV. La dramaturgie de la crise : Entre promesse de rupture et cohésion sociale

Parler d'esthétique de la transition nous renvoie aux manières dont les contradictions avec le régime sortant sont mises en scène et construites dans l'espace public :
•    La question de la dette cachée et de la redevabilité
•    La compensation des victimes de la répression
•    La culture de la tension politique permanente
•    La pression sur la justice

A. Les fractures symboliques

La mise en scène du pouvoir a produit une fragmentation des symboles et des rituels, notamment avec :
•    Le limogeage du Premier ministre, porteur du patrimoine du Projet
•    Son auto-recasement à l'Assemblée nationale
•    Le verrouillage du leadership par le Premier ministre dès l'entame de la transition avec une législature singulière

B. La victoire écrasante du Pastef

Le Premier ministre a conduit une liste aux législatives sous la bannière exclusive du parti Pastef, qui a obtenu une majorité écrasante à l'Assemblée nationale avec 130 députés. Cette situation a augure de la cohabitation douce annoncée par l’ancien Premier ministre. La bataille autour de la réforme des institutions entamée a l’assemblée nationale pour une question de paternité face aux perspectives de réforme lancée par le président de la République préfigure la chronique de la transgression de la nature présidentialiste du régime politique sénégalais.

V. La mise en scène du doute et de l'angoisse

Nous avons tous les ingrédients de la mise en scène sous nos tropiques du sahel :

•    Le doute
•    L'angoisse
•    La contradiction et l'absurde qui s'entremêlent
•    Un climat anxiogène sur la crise de la dette et la crise socioéconomique
•    L'appel au sacrifice du peuple
•    La quête effrénée des niches fiscales

A. La rhétorique de l'œuf ou de la poule

Le projet qui a tant séduit par sa formule (sans être clairement décliné durant la campagne) alimente l'esthétique de la transition. La métaphore rhétorique de l'œuf ou de la poule entre la coalition Diomaye Président et le Pastef invisibilisent les réalisations rendues éphémères par les clichés déformants.

VI. L'esthétique de la condition humaine

Nous sommes en face d'une esthétique de la condition humaine où le parti et « la patrie » sont l'épicentre des contradictions, dans la perspective :

•    Des élections locales de 2027
•    Des présidentielles de 2029

A. Les valeurs en question

Les valeurs qui avaient transpercé la conscience collective peuvent-elles être encore opératoires en 2027 et 2029 ?

•    Le complot
•    La radicalité
•    La victimisation
•    La promesse de la révolution sans révolutionnaire de classe sociale
•    La “trahison” du système
•    La rupture systémique
•    Le souverainisme

B. Les instruments de l'esthétique politique

•    Les discours tranchés servis a tout va avec l’explosion des réseaux sociaux et  des WEB Tv
•    Les symboles nationaux empruntés: mêmes structures sémiologiques de la république française 
•    Les tera meetings et le congres
•    Les mobilisations populaires
•    La cohabitation politique a la sénégalaise pour la même fratrie 
•    Les cérémonies publiques de signature de pacte lors du congres
•    Les rituels de la conférence des présidents et la tenue des sessions plénières de l’Assemblee nationale
•    Le changement de cap et de méthode
•    La reprise du calendrier républicain avec les tournées présidentielles dans les régions et l’initiative diplomatique 

VII. Les contradictions fondamentales

A. Le dilemme constitutionnel

Le Sénégal reste le pays où les innovations démocratiques constituent un modèle pionnier de la gouvernance complexe, avec un gouvernement et une majorité parlementaire opposés dans un contexte de régime présidentialiste.

La contradiction principale : La Constitution, clef de voûte des institutions de l'État, peut-elle survivre face aux attentes multiformes du peuple ?

B. Les pistes non empruntées

L'application du Pacte National de Bonne Gouvernance et les recommandations de la Commission Nationale des Réformes des Institutions auraient pu tracer les nouveaux sillons de l'esthétique de la transition politique au Sénégal. 

Toute crise larvée qui se joue sous nos yeux aurait pu être évitée si la nature des institutions était vidée des le début de la transition. La question centrale de la constituante indépendante et souveraine structurée autour de la mobilisation extraordinaire qui a conduit a la victoire des nouvelles autorités. 

Conclusion : Le dilemme de la transition actée

La question lancinante demeure : Reconquête avec un Parti-État ou consolidation du pouvoir avec une ouverture aux forces vives et une nouvelle recomposition de la gouvernance démocratique ? Tel semble le dilemme qui se pose.

L'esthétique de la beauté se traduit selon Platon et Aristote par l'ordre, la mesure et la symétrie, sans lesquels aucune société ne peut se perpétuer ou survivre.

En cela, l'esthétique de la transition de la troisième alternance est le produit d'un accouchement douloureux et non d'une péridurale.

La résilience démocratique sénégalaise peut-elle survivre face à la césure sociale, une fragmentation du corps social, les inégalités sociales et la précarité structurelle : 

-    60% des chômeurs sont âgés de moins de 25 ans, 
-    90% des travailleurs du secteur informel ne disposent pas de système de protection, 
-    les féminicides font légion, sous-représentation des femmes dans les instances de prise de décision
-     Profonde fracture numérique ; 42% de la population n’a pas accès a internet 

Le Sénégal sera-t-il en mesure d’offrir un nouveau visage de la maturation de la démocratique face aux menaces qui frappent aux portes du Sahel ?
 

1006008
ID
1006008
Les critiques sont les bienvenues. Les attaques personnelles, les insultes et les propos injurieux seront supprimés.
1
2

Vos Articles Préférés de la Semaine

3