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Le Sénégal doit réapprendre à débattre sans détester, à critiquer sans déshumaniser…
Pour M. Khadiyatoulah Fall, professeur émérite au Québec, le danger ne réside pas seulement dans la censure d’Etat, mais dans une «brutalisation» diffuse du débat où la nuance devient suspecte.
 
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1004861
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Le Sénégal est-il à la croisée des chemins démocratiques ? Entre montée des périls numériques, radicalisation des discours et affaiblissement des médiations traditionnelles, l’espace public sénégalais semble en pleine mutation. Pour M. Khadiyatoulah Fall, professeur émérite au Québec, le danger ne réside pas seulement dans la censure d’Etat, mais dans une «brutalisation» diffuse du débat où la nuance devient suspecte. Dans cet entretien exclusif, l’universitaire livre une analyse lucide sur l’autocensure, le choc des cultures entre tradition du respect et immédiateté des réseaux sociaux, et appelle à réhabiliter d’urgence une «éthique nationale du désaccord».

Pr, beaucoup de Sénégalais ont aujourd’hui le sentiment que la liberté d’expression est menacée. Partagez-vous ce constat ?

Je crois qu’il convient d’éviter aussi bien les lectures excessivement alarmistes que les approches trop rassurantes. Affirmer que le Sénégal serait devenu un espace totalement fermé ne correspondrait pas à la complexité de la réalité actuelle. Mais il serait tout aussi difficile de soutenir que tout fonctionne normalement sans tensions ni inquiétudes. Ce que nous observons aujourd’hui relève plutôt d’une évolution plus diffuse et plus délicate : une fragilisation progressive des conditions de sérénité, de confiance et de pluralité nécessaires au débat démocratique. 

Autrement dit, le problème n’est pas seulement de savoir si l’on peut parler. La vraie question est désormais : peut-on encore parler librement sans être immédiatement assigné à un camp, exposé à des violences symboliques, disqualifié moralement ou entraîné dans des logiques de confrontation extrême ? Le danger contemporain est là.

Vous insistez souvent sur le fait que le problème dépasse la seule question juridique. Que voulez-vous dire ?

Dans beaucoup de démocraties contemporaines, la liberté d’expression n’est plus menacée uniquement par la censure classique de l’Etat. Elle est aussi fragilisée par des mécanismes sociaux, émotionnels et numériques. Aujourd’hui au Sénégal, plusieurs formes de pression coexistent : la peur des poursuites ; la violence des réseaux sociaux ; les campagnes de lynchage numérique ; la radicalisation militante ; la polarisation partisane et parfois même la peur de perdre sa place sociale ou communautaire. Cela produit un phénomène très important : l’autocensure. 

Beaucoup de citoyens, d’intellectuels, de journalistes ou de fonctionnaires continuent à parler, mais de manière calculée, prudente, fragmentée. Ils évaluent en permanence les risques politiques, sociaux ou numériques de leurs paroles. Une démocratie où la peur diffuse remplace progressivement la sérénité du débat, entre dans une zone de fragilité.

Qu’est-ce qui est véritablement en danger aujourd’hui au Sénégal ?

Ce qui est en danger, ce n’est pas seulement une liberté abstraite. Ce qui est en danger, c’est l’équilibre même de l’espace public sénégalais. Le Sénégal a longtemps reposé sur une culture implicite de coexistence : coexistence politique ; coexistence religieuse ; coexistence sociale et coexistence générationnelle. 

Même dans les périodes de crise, il existait encore des espaces de médiation : les intellectuels, les chefs religieux, certains journalistes, les universitaires, les syndicats, les familles politiques historiques. Aujourd’hui, beaucoup de ces espaces intermédiaires s’affaiblissent.

Nous assistons progressivement à une montée de la parole immédiate, émotionnelle et militante. La nuance devient suspecte. La prudence intellectuelle est parfois interprétée comme de la faiblesse ou de l’opportunisme. Or lorsqu’une société perd sa capacité à produire des nuances, elle devient vulnérable aux radicalités.

Vous avez déjà parlé de «brutalisation du débat public». Le terme est fort…

Oui, mais il correspond malheureusement à une réalité observable dans de nombreuses démocraties, y compris au Sénégal. La brutalisation du débat public signifie plusieurs choses : montée des insultes ; disqualification morale des adversaires ; agressivité permanente ; confusion entre critique et haine ; et impossibilité de reconnaître une part de vérité chez l’autre. Dans certains espaces militants sénégalais, la logique du débat tend à être remplacée par une logique de guerre symbolique. Celui qui critique devient automatiquement ennemi. Celui qui nuance devient suspect. Celui qui refuse les extrêmes devient inaudible. C’est extrêmement dangereux pour une démocratie. Car une démocratie ne meurt pas uniquement par coup d’Etat. Elle peut aussi s’épuiser lentement dans la destruction réciproque des légitimités.

Les réseaux sociaux jouent-ils un rôle central dans cette transformation ?

Absolument ! Les réseaux sociaux ont profondément modifié la structure psychologique du débat politique. Avant, la parole publique passait davantage par les journaux ; les radios ; les intellectuels ; les espaces de discussion plus filtrés. Aujourd’hui, la vitesse émotionnelle domine. Les algorithmes favorisent la colère ; le choc ; la peur ; la dénonciation et les contenus les plus polarisants. Le problème est que la démocratie sénégalaise reste culturellement fondée sur des équilibres relationnels relativement subtils : respect, retenue, médiation, dignité, hiérarchie symbolique, coexistence religieuse et familiale. 

Les réseaux sociaux, eux, fonctionnent souvent selon une logique inverse : immédiateté, exposition, affrontement, humiliation publique. Il y a donc un choc entre deux cultures de la parole.

Certains estiment pourtant que les réseaux sociaux ont démocratisé la parole…

C’est vrai. Et il faut reconnaître cette avancée. Des citoyens auparavant invisibles peuvent aujourd’hui intervenir dans le débat public. Des injustices peuvent être dénoncées rapidement. Des contre-pouvoirs nouveaux émergent. 

Mais toute démocratisation de la parole peut produire aussi ses excès. Le problème survient lorsque l’espace numérique devient incapable de distinguer : information et rumeur ; critique et diffamation ; opposition et haine ; vigilance citoyenne et harcèlement collectif. Une démocratie mature doit apprendre à protéger simultanément : la liberté de critique ; la dignité des personnes ; et la stabilité du débat public.

Le Sénégal risque-t-il une détérioration démocratique ?

que ? Le risque existe, mais il faut être précis. Je ne crois pas que le Sénégal soit condamné à l’effondrement démocratique. Le pays possède encore des ressources historiques très fortes : tradition électorale ancienne ; culture du débat ; poids des médiations religieuses ; Société civile active ; presse encore dynamique et mémoire démocratique relativement vivante. 

Mais ces ressources s’usent. Le véritable danger serait l’installation progressive d’une culture politique de l’hostilité permanente où chaque alternance devient une revanche, chaque critique une trahison et chaque désaccord une menace existentielle. Une démocratie ne peut survivre durablement dans une atmosphère de guerre psychologique continue.

Certains parlent aussi de peur politique. Cette peur est-elle réelle ?

Oui, sous différentes formes. Il existe une peur institutionnelle chez certains ; une peur numérique chez d’autres ; une peur sociale chez beaucoup. Beaucoup de personnes craignent aujourd’hui d’être ciblées ; insultées ; cataloguées ou isolées socialement pour une opinion. Et cela concerne tous les camps politiques. Le problème est que lorsque la peur s’installe durablement dans l’espace public, la parole intelligente se retire progressivement, laissant davantage de place aux extrêmes.

Que faudrait-il faire aujourd’hui pour protéger la démocratie sénégalaise ?

Il faudrait d’abord réhabiliter une éthique nationale du désaccord. Le Sénégal doit réapprendre à débattre sans détester ; à critiquer sans déshumaniser ; à gouverner sans humilier ; à s’opposer sans incendier. Ensuite, plusieurs chantiers deviennent essentiels : protéger réellement l’indépendance des médias ; renforcer la crédibilité de la justice ; encadrer juridiquement sans étouffer ; développer l’éducation civique numérique ; réhabiliter les espaces intellectuels et universitaires ; valoriser les médiations sociales et religieuses. 

Mais surtout, il faut sortir de la logique où la démocratie se réduit à la conquête du pouvoir. La démocratie est aussi une culture morale du rapport à l’autre.

Finalement, êtes-vous optimiste ou inquiet pour le Sénégal ?

Je suis lucide. Le Sénégal traverse probablement un moment de transition historique de son espace public. Les anciennes formes d’autorité s’affaiblissent ; les nouvelles formes de parole ne sont pas encore stabilisées. Nous sommes dans un entre-deux. Mais je crois encore que le Sénégal possède une intelligence collective capable d’éviter les extrêmes. A condition toutefois que les élites politiques, intellectuelles, religieuses, médiatiques et citoyennes comprennent une chose essentielle : la démocratie se mesure aussi à la capacité d’une société à continuer à se parler sans se détruire.

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