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Par Mohamed Gueye
Les contradictions d’une politique agricole
La complainte des producteurs d’oignon est récurrente et a trouvé écho cette année auprès des riziculteurs. Mais avant eux, il y a eu les planteurs de tomates, les cotonculteurs du Sénégal oriental, ainsi que bien d’autres.
 
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Le ministre de l’Industrie et du commerce a décidé d’ouvrir, dès aujourd’hui, le marché national au sucre importé, soulevant ainsi l’ire de la Compagnie sucrière sénégalaise. Le producteur national estime que cette initiative ministérielle va avoir pour conséquence la mévente de sa production. Selon les propos de Louis Lamotte, un membre éminent de la direction de la compagnie, la Css aurait encore en stock 50 mille tonnes, de quoi alimenter le marché sénégalais jusqu’à la fin du mois d’août. Cette situation rappelle la fronde des producteurs de riz qui, il y a quelques jours, menaçaient de se rendre à Dakar pour aller déverser le trop-plein de leurs produits devant les locaux du ministère de M. Serigne Guèye Diop. Dans ce cas aussi, les riziculteurs de la vallée du fleuve se plaignaient que l’ouverture des frontières aux importations de riz portait préjudice à leur production locale, qui ne trouvait pas preneur.

Et c’est là que l’on se rend compte des fortes contradictions dans la politique agricole nationale. Autant le gouvernement du Sénégal, depuis des décennies, clame à haute et intelligible voix sa volonté de réaliser l’autosuffisance alimentaire, en particulier sur des produits comme le riz et certains produits maraîchers, notamment en injectant chaque année des montants importants lors de la campagne agricole, autant chaque année, les producteurs se plaignent des politiques gouvernementales qui annihilent leurs efforts.

La complainte des producteurs d’oignon est récurrente et a trouvé écho cette année auprès des riziculteurs. Mais avant eux, il y a eu les planteurs de tomates, les cotonculteurs du Sénégal oriental, ainsi que bien d’autres. Tout ce monde exprime le mal-être des personnes convaincues de servir leur pays en nourrissant leurs concitoyens, et qui se retrouvent piégées par les politiques commerciales internationales de l’Etat, ainsi que les contradictions des pouvoirs publics dans leurs ambitions de développement.

Les producteurs de riz et d’oignon ont pu se faire entendre, et l’Etat a été contraint de se pencher sérieusement sur leurs revendications en leur trouvant des solutions provisoires. Même s’il faut chaque année refaire la même chose, l’Etat ferme les frontières aux importations d’oignon, de banane et de pomme de terre à certaines périodes de l’année, le temps de laisser s’écouler la production nationale. Ces faveurs sont rarement accordées à la Compagnie sucrière nationale, qui est pourtant l’un des plus gros employeurs du pays, et l’une des rares entreprises agro-industrielles en mesure de permettre au Sénégal d’atteindre l’autosuffisance dans son domaine. On peut se permettre de penser que c’est la loi du nombre. Les petits producteurs maraîchers, même s’ils ne sont pas toujours efficients dans leurs modèles de production, ou même si leur poids économique n’est pas important dans la production de la valeur pour le pays, sont une masse importante qui peut fortement peser sur les politiques publiques. La Css, malgré ses milliards de francs d’impôts sur les sociétés, ses centaines de millions d’impôts sur les revenus, les milliers d’emplois qu’elle assure, ou ce qu’elle reverse à ses fournisseurs, n’a pas le poids politique pour influer sur les décisions des pouvoirs publics. Pourtant, si l’on devait se fier aux déclarations officielles, des produits comme le sucre, le riz, l’oignon, la tomate, la pomme de terre devraient être considérés comme des cultures stratégiques, et protégés à tout prix.

Cela ne veut pas dire qu’il faudrait juste et uniquement fermer les frontières aux productions étrangères. Il devrait plutôt s’agir d’aider les agriculteurs locaux à améliorer la qualité de leurs produits afin de pouvoir être plus compétitifs et ne pas nécessairement imposer aux pouvoirs publics de mettre le pays sous embargo à la production étrangère. Il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que depuis quelques années, les pouvoirs publics font des efforts pour accroître la production agricole au Sénégal, et ce, pour de nombreuses spéculations. Et cela met à nu les contradictions de la politique agricole et commerciale du pays. Si les chiffres en termes de production de riz, d’oignon ou de différentes productions maraîchères sont en croissance continue, il est assez incompréhensible que les producteurs se retrouvent avec des stocks importants d’invendus dans les bras. Cela, non pas parce que leur production ne serait pas de qualité, mais souvent parce que l’accès au marché sénégalais de produits importés se fait sans entrave aucune. Or, pour une bonne part, ces produits importés sont le résultat d’importantes subventions à la production ainsi qu’à l’exportation, de la part de leurs pays d’origine. Ils arrivent donc aux frontières déjà bradés, littéralement, et peuvent donc être vendus sur place à des prix défiant toute concurrence.

Ils entrent en compétition avec des productions déjà fortement grevées par des charges de production très élevées. Dans un marché où le consommateur se veut très regardant par rapport au moindre sou qu’il dépense, la disparition de barrières tarifaires et non tarifaires ne peut qu’être bénéfique aux importations.

Le secteur avicole, qui a connu un boom incomparable avec les restrictions nées de la protection contre la grippe aviaire il y a une vingtaine d’années, commence à ressentir les effets des coups de boutoir des mesures de libéralisation du secteur avicole prises par l’Etat ces derniers temps. On ne compte plus le nombre de petits producteurs avicoles qui ont du mal à s’en sortir dans un secteur qui, à une période, employait jusqu’à 20 mille ménages sénégalais.

Tout cela pousse à s’interroger s’il y a une coordination de l’action gouvernementale en ce qui concerne les politiques de production agricole et la commercialisation. Les ministres du commerce sont souvent en première ligne et les premières cibles de la colère des producteurs sénégalais. On ne peut croire qu’ils agissent de leur propre gré, et sans consultation avec leurs collègues des autres secteurs, notamment des finances, de l’industrie et de l’agriculture ou de la pêche. Les conséquences de leurs décisions ne sont pas que financières, elles déterminent, pour la plupart, l’orientation que les politiques de développement vont prendre pour les années à venir. Elles pèseront surtout sur la réussite ou l’échec des plans de développement du pays, comme la Vision Sénégal 2050, entre autres.

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