Doudou Wade, l’ex-président du groupe libéral, fustige la gestion du pouvoir par Macky Sall. Il dénonce la proposition de report des élections locales et condamne toute idée de partage du pouvoir.
La Gazette : le Sénégal est dans l’œil du cyclone avec cette alerte à la bombe que Dakar a connue vendredi dernier, comment appréciez-vous cette situation ?
Doudou Wade : La première conséquence qu’il faut en tirer c’est de savoir que nous sommes au cœur des problèmes du Mali. En clair, cela veut dire que tous ceux qui ont sous-estimé cette situation au Mali, son évolution depuis les problèmes des Touaregs jusqu’à la guerre en Libye et l’envoi de soldats ou le recrutement des mercenaires pour combattre aux côtés de Khadafi pour les problèmes libyens. Tous ceux qui ont sous-estimé la partition du Mali en deux avec le nord et le sud, jusqu’à penser que nos soldats ne devaient pas être présents au Mali, ont eu tout faux. Parce que le problème malien est aussi un problème sénégalais. Par conséquent, il est important aujourd’hui qu’au niveau de l’Etat l’on prenne les dispositions nécessaires pour mieux sécuriser les populations. Mais aussi, il ne faut pas les ameuter. Il faut une très grande discrétion et le sens de la responsabilité sous le couvert de tous les acteurs de notre pays. Je pense que les religieux ont montré la voie lors du dernier Maouloud, principalement dans la communauté Tidiane. L’on a rappelé des dispositions qu’il fallait prendre, le sens, la direction et la philosophie qu’il fallait avoir de ce problème malien, pour sauvegarder nos intérêts dans la cadre de la paix dans notre pays.
Depuis que la décision d’envoyer nos troupes au Mali a été prise par le gouvernement, nous avons un peu partout dans nos rues des patrouilles communes gendarmerie-police. C’est dire que cette alerte qui arrive aujourd’hui ne saurait nous surprendre. Allons-nous rester dans cette posture d’alerte et, au bout du compte, peut-on échapper à la psychose ?
Cette information qui a été relayée par la presse et qui provient de l’ambassade des Etats Unis, il faut la prendre avec beaucoup de sérénité. Le général Seck est venu pour renforcer la sécurité du pays, renforcer même la psychologie des Sénégalais et donner les bonnes informations. Depuis, nous avons vu une présence assez soutenue des forces de sécurité dans nos villes pour prendre en charge la sécurité des biens et des personnes. D’autant plus que nous sommes dans une situation où, notamment, il y a eu quelques problèmes dans le pays, quelques assassinats et autres. En tout état de cause, il ne faudrait pas verser dans l’exagération.
On ne peut pas gérer une population, un pays et des citoyens dans la peur.
La responsabilité de l’Etat est d’assumer et d’assurer la sécurité des personnes et des biens. Je pense que du point de vue interne, le ministre de l’Intérieur essaie de le faire dans la plus grande discrétion.
La proposition d’un scrutin uninominal lors des prochaines élections locales, qu’est ce que vous en pensez ?
Ecoutez, comme je le dis souvent, les hommes politiques aiment jouer à se faire peur. Pour nous, il s’agit simplement au regard de la situation du pays, pour la majorité de gérer ses difficultés. La situation économique et financière du pays, en vue des élections locales prochaines est difficile. Cela n’échappe à aucun Sénégalais. Voilà les raisons de toute cette agitation de la part de Jean Paul Diaz du BCG, un allié du pouvoir. Pendant les moments les plus difficiles de 2011, il n’a jamais été question pour nous d’envisager un seul instant le report de l’élection présidentielle, alors que des propositions avaient été faites venant de l’opposition. Il y a quelques jours, c’est le parti de Cheikh Sarr, qui, il y a 15 jours s’était élevé pour dire qu’il n’avait pas reçu sa part du pouvoir, qui est venu nous proposer des élections uninominales à deux tours. L’acceptation de cette deuxième proposition conduit inévitablement à reculer les élections. D’abord il faut constater qu’à ce jour 21 février on devait être au 21ème jour de la confection des listes électorales, là encore l’Etat a failli. Bien que l’on ait annoncé la date du 16 mars 2014, le pouvoir actuel est dans une situation de vouloir reporter les élections. Le comité directeur du PDS a, pour sa part, décidé de se conformer au calendrier républicain pour renouveler les conseillers ruraux, municipaux et régionaux en 2014.
Mais quel serait l’intérêt pour ce nouveau pouvoir de reporter les élections ?
Dans la situation actuelle du pays, tout est en déliquescence. L’école, l’université, la santé, l’électricité, le gaz, les recrutements dans la Fonction publique, la campagne agricole, la coalition majoritaire. Des ministres du gouvernement de Macky Sall ont été chassés à coups de jets de pierres par les membres du parti du Président de la République dans sa ville, Fatick. C’est un constat d’échec et une sanction des populations notamment fatickoises. Dans la coalition elle-même, il est avéré aujourd’hui que plusieurs partis de la coalition ne militent ni dans la forme de gouvernement actuel, ni dans le chemin suivi, ni dans le report des élections. Le pouvoir veut se donner du temps, voilà la raison de cette proposition de report.
Comment appréciez-vous les rapports entre la majorité et l’opposition ? Nous sommes à un mois de l’an un de Macky Sall…
Le PDS incarne seul l’opposition. Il y a un parti qui est dans l’opposition et un parti qui gouverne. Nous sommes dans une situation où le seul mobile qui cimentait la coalition Benno Siggil Sénégal, les Assises Nationales, Macky 2012 et Benno Bokk Yakar, était de faire partir Abdoulaye Wade. Aujourd’hui nous sommes dans la même situation, mais avec les rôles inversés. Désormais c’est ‘’Tous au pouvoir, Wade et le PDS dans l’opposition’’. Ceci à un moment où notre pays avait connu une évolution extrêmement intéressante dans son évolution politique, économique et sociale. Avec un bilan élogieux auquel plusieurs membres du régime actuel ont participé. Cette situation nous a permis de gouverner le pays pendant 10 ans et de l’amener à des niveaux assez intéressants. C’est dans cette situation-là que nous avons laissé le pays pour revenir dans un pays où les coupures d’électricité sont intempestives, jusqu’à ce qu’un membre du régime, Idrissa Seck, dise qu’il faut trouver des solutions à ce problème d’électricité qui devient de plus en plus grave. Nous sommes dans une situation de pénurie de gaz et de pénurie de combustible à la SAR.
Une situation qui est quand même conjoncturelle ?
Conjoncturelle oui. Mais pourquoi ? Elle n’est pas conjoncturelle, du point où je vais l’expliquer. Parce que les chaînes structurelles d’un modèle économique que nous avons installé ont été brisées.
La situation, aujourd’hui, c’est la création de nouvelles agences de sécurité. Par exemple à la place de la police et des militaires, que le Président Sall va confier aux calots marrons. Alors que le ministre de l’Intérieur actuel, le général Seck, a dit devant l’Assemblée nationale pendant la période budgétaire, qu’il y avait des calots bleus dans la police.
Mais on s’est rendu compte que le chef de la sécurité du Président Sall est un calot marron. Et après la révolte de ces gens devant le Palais, on veut leur créer une agence de sécurité. Alors qu’on parle des problèmes qui relèvent principalement des collectivités locales. Mais ce qu’il y a de plus intéressant c’est que, depuis mars, les Sénégalais savent qu’ils ont été abusés par ce que notre parti en la personne de Tafsir Thioye, appelait un mensonge d’Etat.
Pourquoi un mensonge d’Etat ?
On publie qu’on a volé 4200 milliards, on prend des ministres de Wade et on les envoie à la gendarmerie. Le lendemain on publie dans la presse les auditions. On dit qu’on a récupéré des milliards, on les a mis dans un compte et on ne peut pas le dire ni au Trésor, ni en informer les députés.
Et l’on revient au dernier moment pour dire que ces autorités ont été entendues dans le cadre d’une enquête en qualité de témoins. Devant cette situation, il faut savoir que le seul but c’était de casser le PDS. C’est votre appréciation ?
C’est la réalité des choses. Mais c’est mal connaître notre parti et les hommes avec qui nous sommes. Notre parti restera debout. L’incapacité du gouvernement est notoire, les problèmes nous assaillent. Devant cette situation, il n’est pas bon pour la majorité au pouvoir d’aller aux élections locales l’année prochaine. Le programme du pouvoir c’est audit, enrichissement illicite et austérité. Il ne faut pas oublier que ce sont Moubarak Lo, Abdou Aziz Diop, Abdou Latif Coulibaly qui nous disaient qu’il y avait des niches de plus de 200 milliards qui seront économisées sur le téléphone, sur les billets d’avion en première classe, sur l’électricité, sur les contrats, sur le gré à gré, etc… et injecté dans le circuit économique. Aujourd’hui tous ces théoriciens ont, sans exception, perdu la voix. Ils ne sont plus au-devant de la scène. Devant les radios, ils se perdent dans des explications incohérentes. On se dédit, on se cache parce que réellement aujourd’hui la réalité les a rattrapés.
Ne pensez-vous pas que vous vous lancez dans des conclusions trop hâtives ? D’abord sur la traque des biens mal acquis, parce qu’il n’y a pas encore de conclusion définitive…
Moi je parle des faits. Sur la traque des biens mal acquis ? depuis avril on est sur ça. Si l’Etat a trouvé 10 millions ou 20 millions de FCFA détournés, il y a des possibilités d’arrêter la personne et de l’emprisonner. Qu’est ce qui a été fait avec Oumar Khassimou Dia qui a accompagné Macky au pouvoir. C’est est un élément du régime, si on le prend pour 40 millions, il devait être facile de prendre quelqu’un du PDS pour 40 millions. Mais c’est parce qu’il n’y a pas encore quelque chose de réel à mettre en particulier sur le dos des gens du PDS qu’on ne les a jusqu’à présent pas arrêtés. On a levé l’immunité parlementaire de certains de nos députés. Deux mois après, c’est le ministre de la Justice qui dit qu’ils ont été convoqués en qualité de témoins. Est-ce qu’on a besoin de lever l’immunité parlementaire de quelqu’un pour le convoquer ? On nous parle de gabegie ? Vous savez on peut avoir un gouvernement de 40 personnes plus efficace qu’un gouvernement de 30 personnes ou de 10 personnes composés par des gens comme Amath Dansokho. Vous n’en tirez absolument rien du tout ! De 25, nous sommes passés à combien avec l’actuel régime ? Vous prenez la première photo du gouvernement, vous sortez Aminata Tall secrétaire générale de la Présidence la République, Abdou Aziz Mbaye le directeur de cabinet et vous vous retrouvez avec 29 personnes. Aujourd’hui on va vers la nomination de secrétaires d’Etat qui seront membres du gouvernement, parce que dans la coalition au pouvoir il y a des partis, des associations ou des groupements d’intérêt économique qui n’ont pas encore leur poste ministériel et il va falloir les servir.
Donc c’est le partage du gâteau ?
Mais ils le disent. Cheikh Sarr a dit l’autre jour qu’il n’a pas encore reçu sa part, qu’il ne compte pas. Le mouvement de Mansour Sy Djamil a dit qu’il ne se retrouve pas parce qu’ils n’ont pas eu ce qu’ils devaient recevoir en fonction de leur taille. Donc aujourd’hui, si Macky veut gouverner ce pays il doit dans les prochains jours remanier son gouvernement et servir les autres. Et s’il le fait c’est cela qu’on appelle gabegie. Mais c’est vrai et c’est normal, parce qu’au fait rien ne lie ces partis. Ils étaient tous partis pour être président de la République. Et après le deuxième tour il y a eu un ralliement. Aujourd’hui ces partis réclament leur dû, parce qu’ils ont cotisé. Malheureusement, Macky n’a pas l’envergure d’un homme pouvant dire non c’est moi qui ait été élu, c’est moi qui rends compte aux populations. Cette situation n’est pas inédite. Elle s’était produite en 2001 quand la LDMPT nous demandait l’instauration d’une direction politique unifiée, le Président Wade avait dit Niet c’est moi qui suis élu ! Voilà les raisons pour lesquelles, avec la différence des personnages, Macky Sall n’a ni la force ni l’envergure de dire niet à ses affidés.
Ya-t-il une rupture aujourd’hui à l’Assemblée nationale ? C’est une nouvelle mandature. Quel constat faites-vous de la gestion de l’hémicycle sénégalais ?
Sur cette question de la rupture, il est important qu’on puisse rappeler le chemin parcouru par l’Assemblée nationale de 2000 à 2012. Avant 2000, toutes les commissions d’enquête parlementaire faites par l’opposition étaient systématiquement non agrées. Je ne peux pas les citer entièrement il faudrait pour cela la mémoire d’un Iba Der Thiam. Parce que, dans les huitième et neuvième législations, plusieurs commissions d’enquête ont été demandées par lui et aucune n’a été agréée. Jamais dans l’histoire parlementaire du pays on n’avait utilisé la motion de censure, les questions orales, les questions écrites, pour permettre au gouvernement de communiquer sur sa politique et aux députés de contrôler et de critiquer l’action gouvernementale. Avant 2000, les populations n’avaient jamais vu un groupe de députés descendre dans un village (sic), dans une ville, dans une institution administrative, pour assurer un contrôle (sic) sur les actes du gouvernement. Avant 2000 jamais un député de la majorité n’a été traduit devant la discipline de l’assemblée, notamment sur les questions d’immunité parlementaire. Et les lois les plus révolutionnaires ont été votées pendant cette législature. Sur le plan du comportement, jamais dans l’histoire du Sénégal des députés ne s’étaient levés pour critiquer des ministres jusqu’à recevoir l’applaudissement des députés de l’opposition. Jamais dans l’histoire des majorités, on n’a eu des personnes aussi critiques, des gens qui avaient pleinement cette liberté de critique. Jamais dans l’histoire d’un pays, les non inscrits n’ont eu la place qu’ils ont eue de 2000 à 2012.
Par conséquent qu’est ce qui se passe depuis ? Une majorité sert à quelque chose mais il faut la servir intelligemment. L’exemple que je donne est le texte sur la suppression du Sénat. Alors que la loi sur la vice présidence est passée avec plusieurs amendements (36 amendements de la majorité) et le renvoi du texte en plénière, la loi supprimant le Sénat est passée comme lettre à la poste à la Commission des lois sans aucun amendement. Alors qu’avant l’examen du texte, des spécialistes sur la question avaient réagi, je veux citer le professeur Mbodji. Moi-même j’avais adressé une lettre ouverte au Président de la République pour lui dire que son texte était mal fait et qu’il était important qu’on le reprenne pour qu’on puisse viser plusieurs articles dans la constitution qui devait changer, à cause de la suppression du Sénat. Le secrétaire général du gouvernement s’est épanché sur les radios et les télévisions pour raconter des balivernes, prétextant que le texte allait passer. En définitive c’est en plénière qu’une trentaine d’articles ont été modifiés sur cela. Sur les hommes et femmes qui composent cette assemblée, en un an les sénégalais ont constaté une différence fondamentale entre la 11ème et la 12ème. Ensuite sur ceux qui dirigent l’Assemblée nous avons le président le plus bavard de l’histoire parlementaire du Sénégal. Qui aujourd’hui a fini par assouvir une de ses soifs et sa faim. Devenu président de l’Assemblée nationale, la première chose qui lui est venue à l’esprit, c’est de pleurer à chaudes larmes pour se dire aujourd’hui : enfin ! Voilà l’assemblée que nous avons. Par conséquent il n’y a pas de rupture et on ne leur demande pas une rupture, mais plutôt d’améliorer le travail parlementaire qui a été fait de 2000 à 2012. Mais rien que des menaces. L’assemblée est dans une mauvaise passe.
Parmi les acquis et les réalisations de vos 11 ans à l’Assemblée nationale du Sénégal il y a quand même eu des députés que vous avez chassés et il y a eu la loi Sada Ndiaye, pour ne pas être exhaustif ?
Je reprends un à un pour vous montrer que nous avions raison. La loi Sada Ndiaye à chaque fois, dans l’histoire du Sénégal, que les députés ont voulu changer leur président, ils se sont confrontés à la constitution. Il fallait qu’on aille d’abord à la constitution, la modifier pour revenir à l’Assemblée. Pour ne pas agresser la constitution, la loi Sada Ndiaye aujourd’hui permet à tout moment à l’Assemblée de voir et de revoir son organisation, d’élire un président sans aller vers la constitution.
Elle va être abrogée, cette Loi ?
(Il coupe) Je ne l’ai pas dit. Si la majorité d’aujourd’hui qui était l’opposition d’hier constate et avait déjà constaté que cette loi était mauvaise, il faut 48 heures pour la changer. Pourquoi elle n’a pas été changée ? Il y a une réponse.
C’est quoi la réponse ?
C’est parce que l’APR n’était pas disposé à le faire parce que le président de l’Assemblée nationale n’est pas de l’APR. Et par conséquent ils ne pouvaient pas s’aventurer à élire le président Moustapha Niasse pour 5 ans. Et c’est là probablement qu’est partie l’idée de fusion entre l’APR et l’AFP.
Une fusion qui ne se fera pas par ce que l’AFP a rejeté cette idée de fusion.
Je ne sais pas mais je dis au moins on pouvait la rétablir. Mais je dis c’est la constitution qui stipule que « tout député qui démissionne de son parti est automatiquement déchu de son poste ».
Parlons un peu du contrôle budgétaire. L’on s’interroge sur la démarche qui est aujourd’hui instaurée au sein de l’assemblée, concernant cette disposition ?
Il y a un recul. Le Ministère des Finances doit déposer chaque année au mois d’octobre, la loi de règlement de l’année précédente ; qui récapitule l’ensemble des autorisations faites par l’assemblée, l’ensemble des exécutions des différents budgets des départements et l’ensemble des comptes spéciaux et des comptes du Trésor. C’est ce que les entreprises font tous les 25 mars pour déposer les bilans au niveau de la Direction des impôts. C’est de permettre qu’à chaque fois qu’on examine un budget l’on puisse l’exécuter et le contrôler.