Il est des textes qui disent davantage par ce qu'ils ne disent pas, que par ce qu'ils affirment.
La tribune récemment signée par cent quarante et une personnalités, cent quarante plus précisément (Mme Fatou Sarr ayant précisé ne l’avoir pas signé) en faveur de l'adoption immédiate de la révision constitutionnelle appartient à cette catégorie. Elle ne nous interpelle pas tant par son contenu que par ce qu'elle révèle un glissement silencieux mais profond : celui d'une partie de notre intelligentsia qui semble, de plus en plus, avoir progressivement renoncé à sa mission première pour se laisser attirer dans l'orbite du pouvoir politique.
Le constat est d'autant plus troublant que le Sénégal traverse probablement l'une des périodes les plus décisives de son histoire contemporaine.
Jamais notre pays n'a disposé d'autant d'atouts économiques. Mais jamais il n'a été confronté à autant de défis. L'exploitation du pétrole et du gaz, la transformation de nos ressources minières, l'urgence de notre souveraineté alimentaire, la révolution numérique, l'intelligence artificielle, la compétitivité industrielle, la formation de notre jeunesse : voilà les véritables batailles qui détermineront la place du Sénégal dans le monde au cours des cinquante prochaines années.
Et pourtant, c'est rarement sur ces sujets que l'on voit notre élite universitaire se lever d'une seule voix.
Où étaient ces cent quarante signataires lorsque nos universités perdaient progressivement leur place parmi les grandes institutions africaines ?
Où étaient-ils lorsque nos meilleurs chercheurs quittaient le pays faute de conditions de travail dignes de leur talent ?
Que proposent-ils lorsque le Sénégal importe presque toute sa technologie, ses équipements industriels et parfois même son expertise ?
Pourquoi ne voit-on jamais cent quarante intellectuels publier un manifeste exigeant une stratégie nationale pour la recherche – développement, un vaste plan pour l'innovation, ou encore une politique ambitieuse de valorisation de nos ressources naturelles ?
Le silence sur ces questions contraste singulièrement avec l'empressement à intervenir dès que le débat devient politique.
C'est précisément là que réside notre inquiétude.
Depuis plusieurs décennies, notre espace universitaire semble avoir progressivement substitué le commentaire à la création, l'analyse à l'innovation, la théorie à la transformation. Nous avons multiplié les colloques pendant que d'autres construisaient des industries. Nous avons perfectionné les analyses pendant que d'autres déposaient des brevets. Nous avons formé des générations entières à expliquer le monde pendant que d'autres apprenaient à le fabriquer.
Cette dérive n'est pas uniquement celle des universités. Elle est celle d'une certaine conception de l'intellectuel africain.
À force de commenter les rapports de force politiques, beaucoup ont fini par oublier que leur première responsabilité était d'éclairer les grands choix de civilisation.
L'intellectuel n'est pas un militant bénéficiant d'une reconnaissance académique. Il n'est pas davantage un conseiller officieux du pouvoir ou de l'opposition. Sa légitimité ne repose pas sur sa proximité avec les gouvernants mais sur sa capacité à conserver une distance critique avec tous les pouvoirs.
L'histoire nous enseigne d'ailleurs que les plus grandes figures intellectuelles n'ont jamais été celles qui validaient les décisions des gouvernements. Elles furent celles qui obligeaient les gouvernants à regarder plus loin que les urgences du moment.
Le rôle de l'intellectuel est d'ouvrir les horizons, jamais de refermer les débats.
Car une Constitution, aussi importante soit-elle, n'est qu'un instrument. Elle ne remplacera jamais une vision économique. Elle ne créera ni industrie, ni laboratoire, ni brevet, ni emploi. Elle ne transformera pas notre agriculture, n'accélérera pas notre industrialisation et ne fera pas émerger les entreprises capables de porter la souveraineté économique du Sénégal.
Nous aurions tant aimé voir cette même mobilisation intellectuelle autour d'un projet national de développement. Nous aurions aimé lire cent quarante propositions pour faire de nos universités les moteurs de l'innovation africaine.
Nous aurions aimé découvrir un manifeste sur la manière de transformer notre pétrole en industrie, notre agriculture en puissance agroalimentaire, notre jeunesse en première richesse économique.
Nous aurions aimé voir cette intelligence collective se mettre au service de la création de valeur plutôt que de la validation d'un processus politique.
Car la véritable crise du Sénégal n'est peut-être pas celle que l'on croit. Elle n'est pas seulement institutionnelle. Elle est intellectuelle.
Depuis trop longtemps, nous avons accepté que nos universités deviennent des lieux où l'on produit davantage de commentaires que de solutions, davantage d'analyses que d'innovations, davantage de discours que de richesses. Il est quand même aussi paradoxal de constater que plus de la moitié des signataires sont installés aisément à l’extérieur du pays tout en prônant la souveraineté nationale théoriquement.
Le pays ne manque pourtant ni d'intelligence, ni de compétences, ni de talents. Il manque d'une élite intellectuelle qui accepte de déplacer le centre de gravité du débat national. Une élite qui parle davantage d'industrialisation que de tactique politique. Davantage de recherche que de rapports de force. Davantage de souveraineté économique que de conquête du pouvoir.
Car, au fond, la mission de l'intellectuel n'a jamais été d'aider un gouvernement à convaincre. Elle consiste à aider une nation à grandir.
C'est peut-être là que réside le véritable rendez-vous manqué de cette tribune.
En choisissant d'intervenir dans une bataille politique de circonstance, ses auteurs ont laissé passer une occasion historique d'engager enfin le grand débat dont le Sénégal a réellement besoin : celui de son développement, de son indépendance scientifique et de sa puissance économique.
Les constitutions passent.
Les gouvernements aussi.
Les manifestes finissent toujours dans les archives.
En revanche, les nations qui investissent dans la connaissance, dans la recherche, dans l'innovation et dans la liberté de pensée écrivent durablement leur avenir.
C'est sur ce terrain que nous attendons désormais notre intelligentsia. C'est sur ce terrain que l'histoire jugera chacun d'entre nous.