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Par Modou Dia
Ousmane Sonko, le plus grand atout de Pastef et aussi son plus grand handicap potentiel
EXCLUSIF SENEPLUS - Porté par une légitimité populaire inédite et une trajectoire hors norme, il concentre à la fois l’espérance de rupture systémique et le risque d’hypertrophie du leadership dans un parti encore jeune
 
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1005322
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Cette caractérisation du leader du Pastef au pouvoir au Sénégal depuis mars 2024 pourrait être étendue à l’espace politique sénégalais, au continent africain - vu le souverainisme et/ou le panafricanisme revendiqués par son parti – porté par une réelle popularité, mais aussi à l’horizon planétaire attesté par la parution récente d’un livre où il figure parmi les 20 personnalités mondialement impactantes[ii]. Cette qualification paradoxale ou ambivalente serait, en quelque sorte, le reflet de la nature clivante de sa personnalité qui est, en général, soit idolâtrée, soit honnie surtout au niveau des présumées élites politiques, médiatiques, économiques dans la mesure où Ousmane Sonko jouit d’une réelle assise populaire. Cette dernière est même reconnue par l’opposition qui, cependant, le considère en déclin à la veille de chaque échéance électorale avant de subir les foudres du rouleau compresseur de Pastef le jour J des élections. Dans la coalition « Yeewi Askan Wi[iii] », dont Pastef a été la force motrice dans l’opposition au défunt régime de Macky Sall, on ne compte pas le nombre de ses allié-e-s politiques d’alors devenu-e-s ses adversaires ou ennemi-e-s à s’être prosterné-e-s devant Ousmane Sonko pour qu’il vienne dans leurs fiefs les soutenir pour bénéficier de sa « baraka » avec l’effet de convertir tout ce qu’il touche électoralement en or.

Néanmoins, il y aurait une caractéristique commune entre les deux camps qui projettent deux appréciations diamétralement opposées sur la figure politique d’Ousmane Sonko : c’est l’absence d’une démarche tout sauf rationnelle jusqu’à atteindre un comble. Pour une grande partie de ses thuriféraires, Ousmane Sonko est sanctifié d’un titre de dévotion religieuse « Seydina »[iv]. Alors que, pour celles ou ceux qui le vouent aux gémonies, il incarne le mal absolu, il est non seulement celui qui, étant accusé d’instrumentaliser la justice, est peut-être derrière les ennuis judiciaires de nombreux individus, pourtant, poursuivis pour des délits de droit commun, mais aussi responsable de nombreuses catastrophes naturelles présentes ou à venir au Sénégal. 

Sur la base de ce constat, on va essayer de s’armer des catégories de la raison, par ricochet de la logique pour décrypter le phénomène avec autant que faire se peut de distance et de recul, et ce, après un incontournable avant-propos, pour disséquer :

  •  d’abord les avantages (verre à moitié plein) de cette obsession sur la personne d’Ousmane Sonko soit sous la forme de « SonkoMania », soit sous la forme de « SonkoPhobie » ;
  • ensuite les inconvénients (verre à moitié vide) ;
  • enfin pour en tirer des perspectives politiques pour le peuple sénégalais.

Position de la question

Appréhender le réel socio-économico-politique afin de le transformer pour le salut des populations concernées requiert une vision, une méthodologie, appelons-le, pour aller vite, une idéologie (nationalisme, islamisme, anarchisme, marxisme, libéralisme, etc.). 

Sur la base de cette idéologie, on procède, en général, en trois grandes étapes nullement exclusives les unes des autres et très probablement réversibles consistant, tout d’abord, à analyser ce réel, ensuite à fixer le but de libération et/ou d’émancipation de la société en question à travers un programme, enfin à déterminer les moyens pour atteindre ce but en termes d’organisations (parti, organisations de masse annexes ou affiliées comme les structures de femmes, de jeunesse, etc.).

Il va de soi que tout ce processus et les tâches qui en découlent nécessitent des capacités en matière de l’élaboration théorique, d’organisation, d’agitation et de propagande. Les riches, les couches ou classes oppressives et/ou exploiteuses sont loin de constituer la majorité dans n’importe quelle société. Cela n’a nullement besoin d’être démontré, en tant tel, qu’il peut être considéré comme un axiome. De ce dernier, il en résulte un autre axiome selon lequel le nombre de la masse des pauvres et des damné-e-s de la terre ne pèse que s’il est uni par l’organisation et guidé par une conscience de ses intérêts véritables. On pourrait établir un parallèle entre, d’une part, un bateau sans gouvernail et sans boussole avec une chance quasi-nulle d’atteindre sa destination, et, d’autre part, une masse de déshérité-e-s se révoltant périodiquement contre le système qui les opprime uniquement pour améliorer temporairement sans jamais s’attaquer aux racines du mal pour poser la question de leur délivrance définitive.

S’il s’avère que l’organisation et la conscience recueillent, au moins, une quasi-unanimité comme condition sine qua non de tout processus de transformation sociale, il n’en est pas de même de l’introduction de la conscience de classe au sein des classes populaires. Même dans la mouvance marxiste dépeinte à tort comme monolithique, il y a des divergences profondes entre, d’une part, Lénine[v] pour qui la conscience politique de classe ne peut provenir que de l’extérieur de la classe et, d’autre part, Rosa Luxemburg[vi] qui confère une vertu révolutionnaire au mouvement spontané des masses.

Le propos de ce texte n’est pas de se prononcer, encore moins d’essayer de trancher la question de ces deux visions diamétralement opposées, mais plutôt d’explorer les tensions dialectiques entre, d’une part, les masses et, d’autre part, leurs présumés leaders et avant-gardes (dont faisait partie paradoxalement Rosa Luxemburg en tant que dirigeante révolutionnaire).

Verre à moitié plein

La victoire à l’élection présidentielle de mars 2024 de Diomaye Faye, le candidat désigné par le président de Pastef empêché de se présenter, fut un évènement à nul autre pareil dans l’histoire politique du Sénégal depuis son accession à l’indépendance politique en 1960. Plus qu’un séisme, ce fut un tsunami à quoi on a assisté, eu égard à ses maintes singularités :

  • depuis que le vote avait été ouvert à un large éventail de candidats multiples, ce fut la première fois, en 2024, qu’un-e candidat-e de l’opposition remporta les élections présidentielles au premier tour, en plus de façon nette et sans contestations ;
  • ce fut la première fois que les populations votèrent en positif pour un changement, et non pas sur la base d’un rejet du régime sortant, comme l’élection d’Abdoulaye Wade en 2000 du Parti Démocratique Sénégalais (PDS) fut le résultat de l’usure de 40 ans de régime du Parti Socialiste (PS), comme aussi l’élection de Macky Sall en 2012 fut le fruit du rejet du régime d’Abdoulaye Wade en réaction, entre autres, à ses desseins de dévolution dynastique du pouvoir à son fils Karim Wade ;
  • ce fut la première alternance générationnelle du pays qui envoya à la retraite, en plus des dinosaures de la classe politique, d’autres bien plus jeunes en âge, mais déjà politiquement séniles ;
  • ce fut la première fois qu’a été élu un candidat n’ayant pas été impliqué dans la « mangerie » ou dans la bamboula de 40 ans du régime PS, puis des 24 ans du régime du PDS et de ses rejetons ; 
  • a posteriori, avec le recul, dans le programme ou dans les ambitions, ce fut la première conquête présidentielle se revendiquant d’une alternative dépassant la portée d’une simple alternance pour se projeter vers une « rupture systémique » et sur la base d’un projet explicite et public.
    Mais ce tsunami est-il la conséquence d’un concours exceptionnel de circonstances extrêmement favorables que d’autres appelleraient «hasard ». Il ne manque pas d’esprits grincheux, jaloux, même condescendants, surtout dans l’ex-extrême gauche ou ce qu’il en reste, pour asséner que ce « Boy » de PASTEF n’est qu’un chanceux arrivé au bon moment pour ramasser la mise. Et avec quels arguments le disent-ils ? En voici quelques-uns des arguments qu’ils avancent : le terrain a été préparé par l’extrême gauche en payant le prix fort dans la clandestinité (licenciements, morts, prisons, blessures, etc.) pour pousser le pouvoir à « l’ouverture démocratique » et au « multipartisme intégral » à partir de 1981. Et ils y ajoutent l’opportunité offerte par l’avènement de l’Internet et des dits réseaux sociaux ayant permis de contourner le monopole médiatique détenu par les pouvoirs précédents. Cette position, empreinte d’une dose de malhonnêteté et d’une insulte à l’intelligence élémentaire, ne résiste pas à une analyse tant peu sérieuse. Elle ne répond pas à la question de savoir pourquoi parmi de nombreuses entités postulantes sur le terrain politique, seul Pastef dirigé par Ousmane Sonko est le seul parti politique à avoir émergé pour surplomber le paysage politique et pour secouer le cocotier, sans, toutefois, le terrasser jusqu’à présent. Rien qu’avec ce haut fait durant cet épisode, Pastef et son chef Ousmane Sonko méritent d’être gratifiés de l’épithète de « géant » ou de « titan ». « Être audible » et « bénéficier d’une crédibilité » requièrent de reconnaître les qualités des personnes ou des entités auxquelles on est confronté, fussent-elles des ennemies. En outre, sous-estimer la force de ses adversaires mène, en général, à de graves déconvenues. 

Incontestablement, Ousmane Sonko a acquis une dimension hors-normes au fil temps. Sans nier, ni sous-estimer ses dispositions intrinsèques, les épreuves surmontées et les tempêtes traversées ont surtout fait de lui le leader qu’il est devenu. Sa trajectoire d’engagement débuta principalement par le syndicalisme à travers la création du premier syndicat (combatif) des impôts et des domaines en 2005 qu’il a (co-)fondé et dirigé. Les mauvaises langues, y comprises, reconnaissent à ce syndicat, entre autres, le mérite d’avoir démocratisé certains avantages de la corporation, réservés jusqu’alors à la hiérarchie, à tous les sans-grades. L’école syndicale qui a révélé ses talents de meneur va le propulser sur le terrain proprement politique par la création en 2014 du parti Pastef, dont il prit la direction jusqu’à ce jour. Ses révélations sur les scandales du régime de Macky Sall et ses proches lui valurent une radiation de la fonction publique en 2016. Loin de l’arrêter, cette sanction allait booster sa carrière politique avec son élection comme député en 2017. Quasiment seul contre tout le reste du parlement, avec une conviction inébranlable et une volonté indéracinable, Ousmane Sonko exerça une guérilla argumentée de dénonciations, de révélations, de propositions alternatives. Cette guérilla solitaire à l’Assemblée nationale mit en évidence ses capacités de tribun et ses aptitudes théoriques via la rédaction de deux livres en 2017-2018 portant respectivement sur le pillage des richesses du Sénégal et sur des solutions programmatiques[vii]. Ses qualités de tribun et sa densité intellectuelle ont dopé sa popularité dans le pays, surtout dans la diaspora et au-delà. 

Aux élections présidentielles de 2019, Ousmane Sonko a fini troisième avec environ 16% des voix sur cinq candidats. Par la suite, les trois autres candidats ont officiellement abandonné la politique ou ont rallié le régime de Macky Sall. Il devint évident, pour le régime de Macky Sall et ses « Kulunas[viii] » qui voulaient perdurer, que, pour ce faire, Pastef était le parti à neutraliser et Ousmane le candidat à abattre. Cette phase dévoila une autre facette de la personnalité d’Ousmane Sonko, en l’occurrence un roc de l’intégrité et une âme incorruptible. En effet, dans le secteur des impôts et domaines au Sénégal où même le simple planton est un millionnaire, il faut être d’une probité hors du commun en tant qu’inspecteur principal des impôts durant 15 ans pour que l’État ne puisse pas trouver et prouver le moindre centime ou terrain détourné ou perçu par la corruption. Ne pouvant nullement le piéger ou l’enfoncer sur le plan professionnel, le régime de Macky Sall a eu recours à d’autres machinations pour rendre Ousmane Sonko inéligible : d’abord, un présumé viol, puis une supposée diffamation envers un ministre à l’issue de la procédure de laquelle Ousmane Sonko fut exclu des élections présidentielles de 2024. Et là, on pourrait nuancer que l’irruption de Pastef ainsi que sa domination de la scène politique n’étaient pas écrites d’avance, si peut-être un parti comme And-Jëf (AJ) naguère perçu comme un modèle d’intégrité et de radicalité avait gardé le cap. AJ a sombré dans la fange de l’ignominie avec ses deux ex-dirigeants Landing Savané et Mamadou Diop Decroix s’écharpant publiquement sur les 30 millions de Frs CFA que leur allouait mensuellement le régime d’Abdoulaye Wade. Trente millions par mois, cela fait un million par jour, alors que de nombreux (ex-) établis ou (ex-) révolutionnaires professionnels ayant tout sacrifié mouraient dans la misère ou tiraient le diable par la queue. Quelles ordures, quels chiens que sont ces deux sinistres personnages. Même s’ils ne furent que les symptômes d’un mal politico-idéologique plus profond qui reste toujours à diagnostiquer et à traiter.

Le régime de Macky n’usa pas seulement d’artifices juridiques ou de complots judiciaires pour venir à bout du projet incarné par Pastef et Ousmane Sonko. Les calomnies, les mensonges, la désinformation par des médias mercenaires y passèrent. Durant les années de braises 2021-2024 marquées par un climat insurrectionnel, le régime de Macky Sall avait atteint un summum dans la tyrannie répressive :

  • Ousmane Sonko a été traqué, surveillé 24/24h ainsi que son entourage ;
  • sa maison a été barricadée durant plusieurs semaines ;
  • ses déplacements ainsi que les activités de Pastef ont été réprimés par la soldatesque du défunt régime ;
  • les vitres de sa voiture ont été cassées par des sbires du régime précédent, face à la furie desquels Ousmane Sonko a fait preuve d’un calme, d’une attitude stoïque légendaire ;
  • après une arrestation où il a été libéré par la pression du mouvement insurrectionnel, il a été finalement arrêté, emprisonné avec une criminalisation de son dossier et une dissolution de Pastef.

Il fallait une carapace d’acier pour rester indemne et même ragaillardi à la sortie d’un tel enfer. Ce n’est pas faire preuve de flagornerie envers Ousmane Sonko que d’affirmer que ce n’est pas à la portée de tout le monde.

Il faut souligner le brio avec lequel Ousmane Sonko a mené la campagne électorale à la sortie de prison pour, en 10 jours, propulser le candidat Diomaye Faye qu’il a choisi à la tête de l’État. Il faudrait aussi mentionner le caractère visionnaire de la décision d’aller seul sous la bannière de Pastef aux élections législatives de novembre 2024 pour remporter 130 des 165 sièges du parlement. Peut-être fut-ce une préscience ou un pressentiment sept mois avec la victoire aux élections présidentielles ? Autrement, la situation aurait été plus compliquée actuellement pour Pastef et Ousmane Sonko dans le conflit avec le président Diomaye Faye.

Pour tempérer les qualités ou les forces d’Ousmane Sonko qui viennent d’être brossées, il est à indiquer, néanmoins, que les vertus, si importantes soient-elles, ne peuvent tenir lieu ni de programme, ni a fortiori de corpus doctrinal ou politico-idéologique.

Verre à moitié vide

Au sein de Pastef, la stature quasi-stratosphérique d’Ousmane Sonko plutôt qu’un symptôme est la résultante d’un processus multifactoriel. Ce dernier convoque parmi d’autres la conception d’une ligne politique, la communication, l’organisation, le fonctionnement du parti à travers un mécanisme de prise et de validation des décisions. Encore faut-il le répéter, il ne s’agit nullement de récuser a priori l’envergure d’un-e leader, encore moins celle d’Ousmane Sonko d’autant plus qu’il ne l’a pas volée au vu de la densité théorique, de l’épaisseur éthique dont il fait montre ainsi que des actes qu’il a posés et qui seront abordés et développés ci-dessous. Encore, une fois de plus, je ne suis ni anarchiste, ni situationniste, encore moins nihiliste. Mais arrivé à un stade de sacralisation de l’individu guide ou dirigeant, ce culte constitue un boulet, voire un grave danger à moyen ou long terme pour l’avenir du Pastef et du projet qu’il endosse.

Tout d’abord, au plan de l'élaboration théorique pour construire une ligne politique et l’édifier d’une manière permanente, s’en remettre uniquement à un super-cerveau ou à un gourou (même au pluriel), si brillantissime ou clairvoyant soit-il, est le meilleur moyen pour mener la dynamique du mouvement dans une voie de garage. Pour la bonne et simple raison que la vénération apologétique d’Ousmane Sonko inhibe la créativité des militant-e-s, brime l’esprit d’initiative de la masse des militant-e-s, mais aussi des sympathisant-e-s. La conséquence est que tout ce monde tétanisé attend éperdument le salut, voire le miracle du surhomme, du super-héros ou du super-génie. Or l’expérience récente même du Pastef montre que ce sont les masses populaires, et non pas les leaders qui font l’histoire. Pour preuve, durant la période de plomb de la démence répressive du régime de Macky entre 2021 et 2024, surtout après l’arrestation de facto de la direction de Pastef, l’initiative des masses par le biais de la « sonkorisation[ix] » a été décisive. Par cette initiative, les masses ont déplacé la lutte sur un terrain inattendu pour le régime où le rapport des forces est en sa défaveur. En effet, la « sonkorisation » a enfermé le régime aussi bien sur le territoire national qu’à l’extérieur. Et il faudrait être archi-malhonnête pour soutenir que la « sonkorisation » est sortie de la tête d’un-e- dirigeant-e, fût-il Ousmane Sonko lui-même. Cette résilience aurait fait dire à l’ex-président Macky Sall que « l’ex-Pastef [dissous] est plus fort que Pastef ».

Le corollaire d’une telle dérive est bien évidemment l’absence d’une politique sérieuse et d’un système de formation politique et idéologique à travers des écoles du parti, des séminaires, des conférences sur les thèmes choisis pour leur pertinence en rapport avec la conjoncture. La formation ne saurait pas se réduire à une répétition de slogans, si justes soient-ils. La carence en matière d’éducation politique est telle qu’il est arrivé de constater l’ignorance par un coordonnateur d’une section communale Pastef des instances du parti telles que la Commission des Médiations et Recours, la Haute Autorité de Régulation du Parti, voire le Conseil National ainsi que le Bureau Politique. Pourtant, il s’agit souvent d’individus curieux, proactifs, mais laissés à eux-mêmes pour servir de faire-valoir aux directions départementale ou nationale, comme dans la politique à l’ancienne.

Les répercussions de ce culte d’un messie ou la mythification d’un leadership charismatique sont repérables sous différentes formes. Elles consisteraient en une dépolitisation qui peut confiner à l’infantilisation de la masse. Le suivisme ou le « bayefalisme » est, dans ce contexte, l’attitude attendue de la base et recommandée comme réflexe au risque d’être considéré comme adoptant une posture de défiance inconcevable envers une direction, en fait, bureaucratique, mais présumée omnisciente, omnipotente. Un simple démenti à la réalité d’une telle supposée omniscience est le choix de Diomaye Faye comme candidat de Pastef. Un choix qui est considéré, a posteriori a minima, comme une erreur par une écrasante majorité de Pastef dans leur for intérieur, sinon comme une faute. Sauf erreur de ma part, cette décision est le fait du président de Pastef, Ousmane Sonko, qui devrait l’assumer en tant que telle pour autant qu’il soit conséquent.

Ensuite, sur plan organisationnel, le bureaucratisme, le suivisme jusqu’à la déification d’un dirigeant se traduisent par des défaillances dans les instances du parti présumées assumer des responsabilités ainsi que leur fonctionnement :

  • Le Congrès : depuis sa création en 2014, Pastef n’a pratiquement organisé aucun congrès ordinaire, sauf erreur de ma part. Or un congrès est censé être l’instance suprême du parti et le moment phare où non seulement est adopté un programme du parti pour la période à venir, mais aussi où sont élues toutes les instances de direction du parti. Mais à quoi a-t-on assisté ?
    • Ce congrès faisait figure d’arlésienne dont on annonçait la tenue sans cesse renvoyée aux calendes grecques. Certes, il était inimaginable d’envisager sa tenue durant la furie répressive du régime de Macky. Par la suite, non sans raisons, les préparations des élections présidentielles, puis des élections législatives sont invoquées comme motifs. Et l’année 2025 s’écoula étonnamment sans qu’il y ait eu un congrès. En 2026, une date du congrès en avril a été annoncée par Ousmane Sonko pour être finalement fixée le 6 juin 2026.
    • Or, sauf erreur de ma part, selon le règlement intérieur ou les statuts[x] du parti, les textes du congrès devraient parvenir à la base, au moins, trois mois avant la date du congrès, ce qui sera loin d’être satisfait. La base recevra très probablement lesdits documents au mieux quelques jours avant le congrès. Dans ces conditions, il sera impossible d’étudier les documents, d’organiser des débats collectifs pour adopter les différentes éventuelles motions devant être présentées par les différent-e-s délégué-e-s des différentes coordinations départementales.
    • Il se susurre qu’après une longue attente et une préparation plus ou moins bâclée, le congrès serait bouclé en un seul jour, le 6 juin 2026. En fin de compte, autant faire l’économie d’un congrès que de l’organiser ainsi !
  • Le Conseil National (CN) et le Bureau Politique (BP) : Le congrès, c'est-à-dire la base, n’a pas la main sur la désignation de ces deux instances. Le BP est logiquement issu du CN. Mais le hic est qu’une grande partie du CN n’a pas été directement élue par la base dans la mesure où beaucoup de membres du CN le sont es-qualité, à savoir en tant que député-e-s, ou en tant que coordonnatrice, ou en tant que coordonnateur départemental-e-. Qui plus est, le président de Pastef s’est permis de nommer, personnellement, des membres du BP quelques semaines avant le congrès du 6 juin 2026. Plus grave encore, l’effectivité des instances comme le CN et le BP est questionnable. Sous réserve de confirmation, lors de la réunion et/ou de l’érection du CN, le premier discours d’Ousmane Sonko révélant publiquement le conflit ou la crise au sommet de l’État n’a été discuté auparavant dans aucune instance. Même les membres des instances, comme le BP, l’auraient appris en même temps que le public dans les médias. Si tel était le cas, les instances de Pastef sont uniquement là pour la figuration, pour le décorum. En réalité, le critère décisif à l’implication dans le processus décisionnel serait la proximité avec Ousmane Sonko. En général, on parle souvent de telle ou telle personnalité proche d’Ousmane Sonko, et nullement d’une proximité avec un courant ou avec une ligne politique au sein de Pastef. Qu’adviendrait-il de Pastef si Ousmane Sonko, élevé sur un piédestal de référence ou d’étalon, trahissait ? Ou bien le « sonkisme » serait-il une doctrine essentiellement critique et révolutionnaire à l’image de Karl Marx dans « La critique de la critique critique » ou « La sainte famille », ce qui permit à Lénine de l’enrichir, de la corriger, entre autres, sur sa prédiction d’une révolution, dans un pays capitaliste développé comme l’Allemagne. Karl Marx s’est planté. En effet, avec la théorie du développement inégal et du maillon faible, Lénine justifia théoriquement la révolution prolétarienne victorieuse en octobre 1917 dans une Russie tsariste féodale et « arriérée ». Il y a eu aussi une évolution de la doctrine marxiste sur la place des luttes des pays coloniaux et non-capitalistes développés dans la révolution mondiale sous la 3ème Internationale communiste, développée après par Lénine, en particulier durant le congrès de Bakou[xi] en 1920.

Un congrès organisé ainsi uniquement pour la forme permettrait de contrer les critiques sur la non-tenue de congrès ordinaire depuis longtemps[xii], mais serait, in fine, une perte de temps, d’énergie et de moyens financiers. Encore une fois, parce qu’un congrès doit être le lieu et le moment d’élaboration, de débats, de confrontations pour concevoir un nouveau programme ou réactualiser le programme existant, si nécessaire pour refonder une ligne politique et (ré)élire une nouvelle direction. Nul besoin d’être un devin pour affirmer, en cas de confirmation du contexte susmentionné, que ce congrès sera inévitablement la montagne qui va accoucher d’une souris politique. Un tel congrès ne servirait qu’à plébisciter le « Líder Máximo », ce dont il n’a pas besoin, tellement son aura et son emprise sur Pastef sont indiscutables. Ce serait en plus une tromperie sur le fonctionnement démocratique, de bien mauvais augure pour surmonter les difficultés internes.

L’exigence d’une démarche rigoureuse et transparente, afin d’entrainer politiquement le peuple pour un changement dans ses intérêts bien compris, impose de prétendre à l’excellence. Et cette excellence serait une fiction si on voulait s’appuyer sur un tremplin de béni-oui-oui, de lèche-bottes, de chasse-mouches et d’une foule instrumentalisée, manipulée, exaltée. C’est la porte ouverte pour les opportunistes, les carriéristes qui vont ramper devant « le grand timonier » pour bénéficier des faveurs d’une délégation de pouvoir. Il m’est arrivé d’entendre, lors d’un meeting de Pastef, un député de Pastef, bien placé dans la hiérarchie de l’Assemblée nationale, clamer son allégeance à Ousmane Sonko comme un moine-soldat pour exécuter à la lettre toutes ses instructions. Soit dit en passant, pour se complaire, sincèrement ou non, d’un tel statut de laquais, un cerveau serait de trop pour rester tout au plus une option, une moelle épinière suffirait largement. Ces valets reproduisent, dans leurs circonscriptions ou leurs départements, le même schéma de subordination d’une cour de vassaux ou de vassales en se comportant comme des potentats locaux. Des allégations existent sur les pratiques de coordonnateurs départementaux de Pastef intégrant ou excluant du groupe WhatsApp les coordonnateurs communaux selon leur degré de soumission.

Encore une fois, il n’est nullement question de nier l’utilité, voire la nécessité d’un leadership ou d’une avant-garde. Mais faire du leadership, en particulier du « guide », l’alpha et l’oméga d’une organisation et du projet qu’elle porte est le meilleur moyen de mener les deux dans le mur, à moyen ou long terme. Mathématiquement et au vu des contraintes matérielles, c’est une aberration. Le jour est constitué de 24 heures : 8 heures de sommeil, 8 heures d’activités professionnelles et 8 heures de loisirs, de vie sociale et familiale, de satisfaction de besoins animaux et végétatifs (boire, manger, se laver, etc.). Dans les 8 heures présumées dédiées aux activités professionnelles, le défi consisterait, pour Ousmane Sonko, à faire face à des tâches variées et complexes relevant, d’une part, du parti, et, d’autre part, de l’État. Il s’agit, en fait, d’une mission impossible. Une impossibilité dont on ne peut sortir que par des sous-traitances, des délégations dans son « entourage » ou dans sa « proximité » au mépris des instances régulières et de la collégialité. D’où l’éclosion d’un terreau fertile, - si on ne veut pas zigzaguer ou tourner autour du pot -, au népotisme.

Pour clore ce chapitre, vont être passés en revue deux exemples emblématiques exprimant la supériorité ou l’efficience du collectif organisationnel par rapport au culte du collectif organisationnel sur le culte de sauveur ou de la sauveuse suprême :

  • la comparaison du sort de la « Révolution anti-impérialiste au Vietnam » avec celui de la « Révolution anti-impérialiste au Burkina Faso » ;
  • la défense en mosaïque de l’Iran contre l’agression impérialo(US)-sioniste toujours en cours au moment de l’écriture de cet article. 

Deux personnalités ont incarné ces deux processus révolutionnaires : Ho Chi Minh au Vietnam, Thomas Sankara au Burkina Faso. Et les deux processus ont connu des épilogues divergents après leurs disparitions respectives :

  • Au Burkina-Faso, le coup d’Etat de Blaise Compaoré (et l’assassinat de Thomas Sankara) mit un point final à cette révolution. Pourquoi a sombré cette révolution ? Elle ne s’est pas appuyée sur un cadre organisationnel solide pérenne, mais uniquement sur la personnalité charismatique de Thomas Sankara.
  • Au Vietnam, Ho Chi Minh est mort en 1969. Mais, environ six années après le 30 avril 1975, l’armée de libération du Vietnam a infligé la plus humiliante défaite à la puissante armée états-unienne en prenant Saigon, capitale de l’ex-Vietnam du Sud, ouvrant ainsi la voie à un Vietnam réunifié. Pourquoi triompha la lutte de libération contre l’impérialisme US ? Il n’y avait pas seulement Ho Chi Minh. Mais, par-dessus tout, il y eut un Parti Communiste du Vietnam (PCV), un Front National de Libération regroupant toutes les forces patriotiques ou anti-impérialistes (Vietminh-Viêt-Cong) et l’Armée Populaire Vietnamienne (APV). Toutes ces entités ont joué pleinement leurs rôles. Quand le PCV a décidé l’offensive du Têt (nouvel an vietnamien) en 1968, Ho Chi Minh fut mis en minorité. Il sortit de la salle avant le vote du comité central. Au demeurant, l’offensive du Têt fut un fiasco militaire et un succès psychologique et politique. Pourtant, plus qu’une icône, Ho Chi Minh est considéré quasiment comme un dieu au Vietnam. Au fin fond de coins considérés comme des trous dans le Delta du Mékong, on trouve ses statues, ses photos, parce qu’on lui doit les luttes victorieuses contre deux impérialismes puissant et la réunification du pays !

Quoiqu’on puisse penser du régime des Mollahs ou maintenant plutôt du régime militaire des « gardiens de la révolution » en Iran autocratique sanguinaire massacrant au moins plusieurs milliers de « ses » citoyen-ne-s, la défense en mosaïque de nature décentralisée octroyant une large autonomie aux 31 provinces ou régions militaires (avec 3 personnes prêtes à remplacer chaque responsable tué à chaque échelon) a montré sa résilience, son efficacité après la décapitation du sommet de l’État iranien, à commencer par leur « guide suprême », Ali Khamenei.

À la décharge de Pastef, l’honnêteté minimale devrait nous inciter à reconnaître l’inévitabilité d’un certain nombre d’erreurs commises inhérentes à la jeunesse du parti, mais surtout imputables à la vitesse météorique avec laquelle Pastef a accédé au pouvoir. En effet, en l’espace de 10 ans, de 2014 à 2024, Pastef battit probablement un record en remportant les élections présidentielles, puis les élections législatives, alors que l’ANC mit environ un siècle, de 1912 à 1994, pour terrasser, en Afrique du Sud, uniquement l’apartheid racial et non pas l’apartheid social avec ses inégalités encore persistances). Une telle crise de croissance rapide ne peut pas manquer d’engendrer des erreurs, voire des bévues. 

Que conclure ?

Si, comme on le claironne à Pastef, le projet transcende et dépasse les individus, tout doit être fait pour qu’il puisse survivre aux individus, fussent-ils les plus illustres. La comparaison faite ci-dessus sur les sorts respectifs des luttes anti-impérialistes au Vietnam sous Ho Chi Minh et au Burkina Faso sous Thomas Sankara plaide en faveur des structures ou des entités « providentielles » au détriment des présumés individus providentiels.

Ces présumés individus peuplent les cimetières sur la planète. En effet, ces derniers sont remplis d’une multitude d’ex-président-e-s, de Prix Nobel, de prophètes, de chefs religieux, de chefs coutumiers, etc. Pourtant, la terre continue toujours à tourner sur elle-même et autour du soleil !

Laissons les mots de la fin à ces paroles de la chanson « l’Internationale » :

«…
Il n'est pas de sauveurs suprêmes

Ni Dieu, ni César [empereur romain], ni Tribun,

Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes

Décrétons le salut commun.

Pour que le voleur rende gorge,

Pour tirer l'esprit du cachot,

Soufflons nous-mêmes notre forge,

Battons le fer tant qu'il est chaud.                                                                                                                                                                                                                                             

[xiii]»

[i]  https://fr.wikipedia.org/wiki/Pastef

[ii]  https://www.iris-france.org/produit/les-maitres-du-monde/

[iii]  « Libérer le peuple en Wolof » ;

[iv]  Notre Maître ou Notre Seigneur ;

[v]  La conscience politique de classe ne peut être apportée à l'ouvrier que de l'extérieur, c'est-à-dire de l'extérieur de la lutte économique, de l'extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons (https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1902/02/19020200o.htm).

L'histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu'à la conscience trade-unioniste, c'est-à-dire à la conviction qu'il faut s'unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. (https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1902/02/19020200g.htm).

[vi] C'est seulement dans la tempête de la période révolutionnaire que le prolétaire se transforme du père de famille prudent, qui réclame une indemnité de chômage pour le Premier Mai, en un 'révolutionnaire romantique' pour qui, même le bien suprême – la vie – et à plus forte raison le bien-être matériel, n'a que peu de valeur en comparaison du but idéal de la lutte. (https://classiques.uqam.ca/classiques/luxemburg_rosa/oeuvres_1/rosa_oeuvres_1.pdf).

Les erreurs commises par un mouvement ouvrier véritablement révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur comité central (https://www.marxists.org/francais/broue/works/1971/00/broue_all_03.htm).

[vii] « Pétrole et Gaz au Sénégal », « Solutions ».

[viii] Les Kulunas sont ici les prédateurs des biens publics au Sénégal à l’image des gangs de voleurs et de braqueurs au Congo-RDC,  https://fr.wikipedia.org/wiki/Kuluna_(gang  ;

[ix] Face au summum de la répression du régime de Macky Sall en 2021-2024, de la part de la base de PASTEF  qui a été dissous, ce fut la stratégie pacifique de parasiter, par des slogans ou des chants en l’honneur d’Ousmane Sonko, toutes les cérémonies officielles, les déplacements officiels à l’intérieur et à l’étranger, les évènements culturels, sportifs, etc.  Une stratégie terriblement efficace qui a déstabilisé le défunt régime.

[x]  https://pastef.org/wp-content/uploads/2025/07/Statuts-PASTEF-LES-PATRIOTES.pdf ;

 https://pastef.org/wp-content/uploads/2025/07/Reglement-interieur-Pastef-Juillet-2025.pdf -

[xi] https://fr.wikipedia.org/wiki/Premier_congr%C3%A8s_des_peuples_d%27Orient

[xii]  Sauf erreur de ma part, selon les statuts, un congrès ordinaire devrait avoir lieu toutes les six années.

[xiii] http://www.dutempsdescerisesauxfeuillesmortes.net/paroles/internationale_l.htm#gsc.tab=0

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