À
Monsieur le ministre de l’Éducation nationale du Sénégal
Monsieur le ministre,
Je tiens tout d’abord à saluer la volonté du gouvernement de réformer l’enseignement secondaire afin de mieux l’adapter aux exigences du développement technologique, industriel, agricole et scientifique de notre pays. Cette orientation constitue une avancée importante pour préparer la jeunesse sénégalaise aux défis du futur.
Cependant, en ma qualité de professeur d’éducation artistique, je souhaiterais attirer votre attention sur l’importance fondamentale des arts dans tout processus de création, d’innovation et de développement scientifique.
L’histoire de l’humanité nous enseigne que les plus grands inventeurs, architectes, ingénieurs et savants étaient également de grands dessinateurs. Avant toute invention, il existe toujours une représentation visuelle. Aucun avion, aucune machine, aucun bâtiment, aucune autoroute n’a été construit sans avoir d’abord été imaginé puis dessiné. Le dessin est le premier langage de la création.
Au cours d’un échange avec un enseignant chinois, je lui demandais pourquoi les élèves asiatiques développent très tôt des capacités d’innovation et de conception technique. Sa réponse fut simple mais profonde : « Parce que nous ne négligeons pas l’éducation artistique. »
En effet, dans plusieurs pays développés, notamment en Chine, au Japon et en Europe, l’art et la science évoluent ensemble. La créativité y occupe une place centrale dans l’éducation.
Malheureusement, dans de nombreux pays africains, l’enseignement artistique reste souvent considéré comme secondaire ou facultatif. Les disciplines théoriques prennent largement le dessus sur la créativité et l’imagination. Pourtant, comment demander à un élève d’imaginer, de concevoir ou de créer une machine complexe s’il n’a jamais appris à observer, représenter et dessiner les formes les plus simples ?
Aujourd’hui encore, certains élèves en classe terminale éprouvent des difficultés à représenter correctement une simple bougie, une boîte ou un objet géométrique. Cela démontre que notre système éducatif accorde insuffisamment d’importance à l’apprentissage de l’observation, de la représentation et de la conception visuelle.
Les mathématiques elles-mêmes trouvent une application concrète dans l’éducation artistique. Après un cours sur le cube, le cylindre, le parallélépipède ou le parallélisme des droites, c’est souvent l’enseignement du dessin, de la perspective et de la représentation spatiale qui permet à l’élève de comprendre l’utilité réelle de ces notions dans l’architecture, le design, le mobilier, l’urbanisme ou encore l’ingénierie.
C’est également l’une des raisons pour lesquelles la conception de nombreuses infrastructures modernes sur notre continent reste majoritairement réalisée par des experts étrangers. Pourtant, à travers les cours de dessin technique, de perspective et de création artistique, nos enseignants peuvent contribuer à développer chez les élèves des compétences essentielles en conception et en innovation.
Monsieur le ministre, l’éducation artistique ne doit plus être perçue comme une discipline secondaire. Elle constitue un puissant levier de créativité, d’innovation, de confiance en soi et de développement intellectuel. Associer l’art à la science permettrait de former une génération capable non seulement d’apprendre, mais aussi d’inventer, de concevoir et de bâtir l’Afrique de demain.
Je souhaite donc respectueusement que davantage de considération soit accordée à cette discipline dans les futures réformes éducatives, afin de renforcer chez nos élèves l’esprit créatif et l’intelligence pratique indispensables au développement de notre nation.
Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l’expression de ma très haute considération.
Moussa Seck est Professeur d’Éducation artistique.