(SenePlus) - L'histoire politique du Sénégal donne parfois l'impression d'un éternel recommencement. Derrière les discours sur le changement, la rupture ou la transformation systémique, un même phénomène traverse les générations : les rivalités entre leaders finissent souvent par prendre le dessus sur les institutions, les programmes et les priorités nationales.
Avant même l'indépendance, les tensions entre Lamine Guèye et Léopold Sédar Senghor avaient profondément marqué la vie politique sénégalaise. Ces affrontements ne se limitaient pas à la compétition électorale. Ils traversaient les familles, les communautés et parfois même les grandes familles religieuses, créant des fractures qui dépassaient largement le cadre politique.
Après l'indépendance, le conflit entre Senghor et Mamadou Dia inaugure une longue série de confrontations au sommet de l'État. Viendront ensuite les rivalités entre Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, puis entre Abdoulaye Wade et Idrissa Seck, avant la rupture entre Wade et Macky Sall. Sous Macky Sall, les tensions avec Karim Wade, Khalifa Sall puis Ousmane Sonko vont structurer une grande partie du débat public pendant plus d'une décennie.
À chaque époque, les acteurs changent mais le scénario demeure presque identique : personnalisation du pouvoir, constitution de camps antagonistes, mobilisation émotionnelle des militants et polarisation croissante de l'espace public.
Aujourd'hui, le Sénégal vit une nouvelle séquence qui risque de s'inscrire dans cette longue tradition. Pendant des mois, les Sénégalais ont entendu le slogan : « Diomaye mooy Sonko ». Cette formule incarnait l'idée d'une unité politique parfaite entre les deux hommes et d'un projet commun porté par un leadership complémentaire.
Mais l'exercice du pouvoir a progressivement révélé des divergences de positionnement, de méthode et de gouvernance. Les tensions qui étaient longtemps niées ou minimisées ont fini par éclater au grand jour. En mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions du Premier ministre Ousmane Sonko ainsi qu'à celles de son gouvernement, ouvrant une nouvelle phase politique marquée par une reconfiguration des rapports de force au sommet de l'État.
La formation d'un nouveau gouvernement, combinant certains anciens ministres et de nouvelles figures, a confirmé la volonté du président d'affirmer davantage son autonomie politique et institutionnelle. Dans le même temps, Ousmane Sonko est revenu à l'Assemblée nationale avant d'être élu à sa présidence, consolidant ainsi son influence sur le pouvoir législatif et sur l'appareil partisan de Pastef.
Nous nous retrouvons ainsi dans une configuration inédite où le président dispose de la légitimité constitutionnelle du pouvoir exécutif tandis que son ancien Premier ministre conserve une forte capacité de mobilisation politique, partisane et parlementaire. Cette situation alimente naturellement les interrogations sur l'avenir du pouvoir et sur les équilibres institutionnels du pays.
Mais la véritable question sociologique n'est pas de savoir qui gagnera cette nouvelle bataille politique.
La véritable question est de comprendre pourquoi le Sénégal semble condamné à revivre périodiquement les mêmes scénarios.
La réponse réside en partie dans la faiblesse de la culture institutionnelle face à la puissance des loyautés personnelles. Dans notre espace politique, les citoyens s'attachent souvent davantage aux hommes qu'aux principes, davantage aux leaders qu'aux programmes, davantage aux symboles qu'aux institutions.
Lorsque la fidélité à une personnalité devient plus importante que l'adhésion à des valeurs ou à un projet collectif, chaque divergence entre dirigeants se transforme en crise nationale. Les citoyens ne se demandent plus quelle orientation sert le mieux l'intérêt général ; ils cherchent à savoir dans quel camp ils doivent se ranger.
Cette logique produit une citoyenneté de supporters plutôt qu'une citoyenneté de principes. Elle nourrit les affrontements permanents, les querelles de leadership et les divisions émotionnelles qui finissent par détourner l'attention des véritables urgences : l'éducation, l'emploi, la santé, la souveraineté économique, l'industrialisation et la cohésion sociale.
Le plus préoccupant est que cette polarisation déborde désormais jusque dans des espaces qui devraient rester neutres et républicains. Les cérémonies officielles, les passations de service et les activités administratives deviennent parfois des occasions de mesurer les rapports de force entre camps rivaux.
Pendant ce temps, le Sénégal réel attend des réponses à ses préoccupations quotidiennes.
Une démocratie mature ne se mesure pas à l'absence de conflits entre dirigeants. Elle se mesure à la capacité de ses institutions à fonctionner malgré ces conflits. Or, lorsque chaque désaccord entre responsables politiques provoque une inquiétude nationale, cela révèle que les hommes occupent encore une place excessive dans notre imaginaire politique.
L'enjeu du Sénégal du XXIe siècle n'est peut-être pas seulement économique ou institutionnel. Il est aussi culturel. Il s'agit d'apprendre collectivement à aimer davantage les principes que les personnes, davantage les institutions que les leaders, davantage la République que les camps.
Car aucune nation ne peut durablement construire son avenir si son destin reste suspendu aux relations personnelles entre quelques hommes.
La question demeure alors entière : jusqu'à quand le Sénégal continuera-t-il à payer les pots cassés des rivalités politiques de ses élites, avec parfois la complicité inconsciente d'un peuple qui peine encore à distinguer l'homme du principe, le leader de l'institution et le militant du citoyen ?
Docteur Cheikh Tidiane Mbaye,
Sociologue