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Trois voix africaines appellent à repenser le modèle économique du continent
Face à un monde marqué par la concurrence géopolitique et la prédation des ressources, Achille Mbembe, Kako Nubukpo et Fatoumata Ngom plaident pour un sursaut endogène, à l'occasion du premier épisode de la série « Afrique, le temps des possibles » de RFI
 
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  • https://www.youtube.com/watch?v=AOT4JGloBkI

(SenePlus) - RFI a lancé une nouvelle série de débats intitulée « Afrique, le temps des possibles », consacrée aux grands défis de gouvernance, de financement et d'intégration du continent. Pour ce premier épisode, l'historien et politologue camerounais Achille Mbembe, l'économiste togolais Kako Nubukpo et l'analyste de politiques économiques à l'OCDE Fatoumata Ngom ont confronté leurs analyses sur l'avenir économique de l'Afrique dans un contexte mondial marqué par la concurrence géopolitique et de nouvelles formes de captation des ressources.

L'échange s'appuie sur le livre blanc « La force des sociétés », un ensemble de 60 propositions présenté par Achille Mbembe lors du sommet Africa Forward à Nairobi et remis aux présidents kenyan et français, William Ruto et Emmanuel Macron.

Un modèle économique à bout de souffle

Pour Achille Mbembe, le monde traverse un « tournant brutaliste » qui a réduit la notion de création de valeur à la seule logique du profit matériel, au détriment d'une transformation du continent plus juste. Kako Nubukpo complète cette analyse en évoquant la fin du cycle taylorien-fordiste hérité de l'après-guerre, un modèle qui peine désormais à répondre à la demande sociale d'inclusion, tant au Nord, où il nourrit les votes extrêmes, qu'au Sud, où l'Afrique reste cantonnée à l'exportation de matières premières sans montée dans les chaînes de valeur.

Fatoumata Ngom, de son côté, s'attaque à l'outil de mesure lui-même : le produit intérieur brut, né selon elle d'une logique de guerre dans les années 1930 aux États-Unis, ne reflète pas le bien-être réel des populations. Elle cite l'exemple de la Nouvelle-Zélande, qui a intégré des indicateurs de bien-être subjectif et objectif à ses arbitrages budgétaires, et rappelle que les six premières économies africaines concentrent 65 % du PIB continental sans que cette richesse ne se traduise en mieux-être pour les citoyens, plusieurs d'entre elles restant dépendantes des cours du pétrole.

Les trois intervenants rejettent par ailleurs l'idée selon laquelle les régimes autoritaires seraient plus efficaces économiquement. Achille Mbembe la juge infondée au regard de l'histoire africaine depuis le XIXe siècle, tandis que Fatoumata Ngom affirme qu'un développement durable est impossible sans institutions inclusives et État de droit.

Rééquilibrer les rapports avec les anciennes puissances coloniales

Sur la relation entre la France et ses anciennes colonies, Achille Mbembe défend le principe d'une « juste distance », comparable au lien qu'entretient Paris avec l'Afrique du Sud ou le Kenya, tout en reconnaissant que le chemin est encore loin d'être achevé. Kako Nubukpo conteste en revanche l'idée, avancée par Emmanuel Macron à Nairobi, selon laquelle la responsabilité de la réforme du franc CFA incomberait désormais uniquement aux Africains, rappelant que la France continue d'en garantir la parité. Il plaide pour un passage d'une « dépendance subie » à des « interdépendances choisies ».

Fatoumata Ngom pointe quant à elle la lenteur des réformes symboliques promises par Paris, notamment sur la restitution des œuvres d'art, et appelle à interroger l'économie politique du statu quo : à qui profite, selon elle, le maintien de ces relations inchangées.

Les trois intervenants s'accordent enfin sur la nécessité de mobiliser les ressources domestiques du continent, Achille Mbembe évoquant environ 4 000 milliards de dollars d'épargne africaine à moyen et long terme logés dans les banques centrales, fonds souverains et compagnies d'assurance du continent, et Kako Nubukpo proposant un élargissement de l'espace fiscal africain équivalent à près de 60 milliards de dollars. Fatoumata Ngom rappelle par ailleurs que l'Afrique perdrait chaque année environ 88 milliards de dollars en flux financiers illicites, un montant supérieur à l'aide publique au développement reçue par le continent.

Le prochain épisode de la série abordera la place de la jeunesse africaine dans le développement du continent.

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