« L’universel est ce qui reste à faire »
À l’heure où l’intelligence artificielle redistribue les cartes du monde, l’humanité se trouve à l’un de ces rares carrefours de l’histoire où les règles ne sont pas encore écrites, et où il est encore temps de décider qui les écrira. Le Global South, longtemps tenu à l’écart des grandes négociations qui ont façonné l’ordre mondial, dispose aujourd’hui d’une opportunité sans précédent : non pas seulement de subir les règles, mais de contribuer à les forger.
La question qui se pose à nous n’est pas technique. Elle est civilisationnelle. Trois grandes architectures réglementaires structurent aujourd’hui la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle, construites sans le Global South, pour une partie du monde. L’heure est venue de choisir pour le Global South : se conformer, construire aussi sa propre voie, ou offrir à l’humanité ce qu’elle s’est toujours refusé à elle-même : un cadre véritablement universel.
Il est des moments où la lumière se fait plus vive, où ce qui était latent devient manifeste, où ce qui était possible devient nécessaire. Nous traversons l’un de ces moments. L’intelligence artificielle n’est pas simplement une technologie nouvelle : elle porte en elle un potentiel de transformation profondes des structures par lesquelles les hommes pensent, décident, gouvernent et créent. Mais l’histoire, cet instituteur sévère, nous avertit. À chaque grande rupture, l’imprimerie, la révolution industrielle, la mondialisation financière, les puissances dominantes ont su saisir l’instant pour graver dans le marbre des institutions les règles qui leur convenaient. Les traités du XIXe siècle ont tracé les frontières de l’Afrique sans un seul africain à la table. Bretton Woods a construit l’ordre économique mondial au bénéfice des vainqueurs de 1945. Les normes commerciales, les standards techniques, la propriété intellectuelle : tout a été défini par ceux qui avaient la capacité, et souvent la volonté, d’imposer leur vision comme universelle. Ce n’est pas une mise en accusation. C’est un enseignement. Et comme tout enseignement véritable, il vaut moins pour le passé qu’il décrit que pour l’avenir qu’il nous invite à construire autrement.
Peu de générations ont l’occasion de participer à l’élaboration des règles qui façonneront l’ordre mondial de demain. La nôtre est confrontée à cette responsabilité. Nous sommes à l’un de ces carrefours rares où tout semble possible car les rapports de force se sont redessinés. Le monde est devenu multipolaire et aucune puissance ne peut prétendre imposer durablement sa vision sans désormais rencontrer contestation ni résistance. Le G77 prend toute sa place. L’Union africaine affirme son destin continental. Les BRICS élargis revendiquent le droit de participer à l’élaboration des normes plutôt que de les recevoir. Une fenêtre historique s’ouvre devant nous. Peut-être ne restera-t-elle ouverte que peu de temps. Nous avons la possibilité de saisir cette occasion pour ne pas répéter les schémas anciens et bâtir, sur des bases réellement partagées, un universel qui ne soit plus celui de quelques-uns, mais celui de tous.
Aujourd’hui, trois grandes architectures réglementaires coexistent sans vraiment dialoguer. Chacune reflète une philosophie politique distincte, chacune porte en son centre une même orbite aveugle : le reste du monde.
Modèle 1 : Union européenne
Une architecture fondée sur la gradation du risque, de l’interdit absolu à la liberté totale, qui représente à ce jour le corpus réglementaire le plus ambitieux au monde. Sa vertu est sa rigueur ; sa limite est son coût, prohibitif pour quiconque n’est pas installé dans une économie avancée.
Modèle 2 : États-Unis
L’innovation d’abord, la régulation comme dernier recours. En l’absence de loi fédérale unifiée, ce sont les agences sectorielles et les grandes entreprises privées qui fixent, de fait, les standards. Une souplesse enviable, mais qui laisse le champ libre à ceux qui ont déjà le pouvoir.
Modèle 3 Chine
L’IA au service de la stratégie d’État : alignement idéologique, licence obligatoire, supervision des grands modèles. Le cadre le plus centralisé du monde, qui garantit une maîtrise totale, mais dont l’exportation suppose une adhésion au modèle politique qui le sous-tend.
Derrière les débats sur les modèles réglementaires, derrière les tableaux de correspondance et les articles de loi, se cache une question d’une tout autre nature qui touche à l’humain. Comment allons-nous décider, collectivement, de la manière dont une minorité disposant du pouvoir économique et technologique va gérer la condition humaine du plus grand nombre ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Les systèmes d’intelligence artificielle déployés aujourd’hui ne sont pas neutres. Ils portent des valeurs, des biais, des visions du monde. Et faute d’autres modèles disponibles, ils s’imposent. L’intelligence artificielle nous renvoie, dans toute son acuité, la question philosophique la plus brûlante : Quel sera la place de l’homme dans cette nouvelle ère technologique ? La machine, nous le savons, est un miroir de l’homme : elle révèle notre intime car elle exprime ce que nous voulons, ce que nous craignons, et ce que nous sommes prêts à faire les uns aux autres. Les enjeux sont donc immenses, car il ne faut pas trop être optimiste, l’histoire nous l’a encore une fois démontré, lorsque tout le monde n’est pas autour de la table pour discuter, c’est que certains sont potentiellement au menu.
L’intervention récente du pape Léon XIV dans ce débat est, à cet égard, un signal que l’on ne saurait ignorer. Dans sa première lettre encyclique, Magnifica humanitas, publiée en mai 2026, il affirme que l’intelligence artificielle doit être désarmée, libérée des logiques qui en font un instrument de domination, d’exclusion ou de mort. Beaucoup n’avaient pas attendu Rome pour le dire. Mais l’audience considérable de ce texte confirme une chose : le débat véritable est désormais ouvert au sens plein du terme. Il ne se déroulera plus dans les seules salles de conférence. Il appartient à l’humanité tout entière. Et ce que l’on observe est remarquable : des Think tanks aux fraternités philosophiques, des académies scientifiques aux organisations de la société civile, partout dans le monde les mêmes questions s’élèvent : Que devient ma culture ? qui contrôle ? au profit de qui ? avec quelles limites ? Ces questions sont universelles parce que les hommes qui les posent habitent le même monde et partagent les mêmes valeurs fondamentales malgré les nombreux spectacles navrant que nous offre chaque époque.
Le Global South ne fait évidemment pas exception, et a nécessairement le besoin de se faire entendre, de se faire respecter pour habiter pleinement d’une part notre présent, mais aussi d’autre part pour embrasser ce nouveau monde qui s’annonce. Je plaide donc pour que le Global South fasse entendre sa propre voix dans la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle. Il ne peut se contenter d’arbitrer entre des cadres conçus ailleurs. Il doit proposer le sien : un cadre enraciné dans ses réalités, respectueux de ses souverainetés et porteur de ses aspirations. Pour certains, cela passera par une approche panafricaine. Pour d’autres, par des constructions régionales ou interrégionales différentes. Le choix leur appartient. Mais le principe demeure : aucun continent, aucune civilisation, ne devrait être contrainte d’adopter sans discussion des normes façonnées par d’autres. Cette ambition est parfaitement légitime. Les États-Unis, la Chine, l’Europe cherchent eux aussi à inscrire leurs valeurs et leurs intérêts dans les architectures de gouvernance qu’ils proposent. Le Global South est fondé à faire de même. Revendiquer sa place dans l’élaboration des règles n’est pas un acte de contestation ; c’est l’expression normale d’une souveraineté politique et culturelle.
Néanmoins, je crois que le Sud Global, et peut-être plus singulièrement l’Afrique, a dans cette démarche quelque chose d’encore plus grand à offrir au monde. Dans le moment que nous traversons, il serait à la fois plus sage et plus ambitieux de refuser la logique du bloc contre le bloc, du Nord contre le Sud, de la puissance contre la périphérie. Cette logique est compréhensible, elle offre des repères, une identité, une cause. Elle est même tentante. Mais elle porte en elle sa propre contradiction : dans la guerre des blocs, il y aura toujours une volonté d’en imposer un sur les autres. Et il me semble que le monde a déjà suffisamment de fractures pour ne pas s’employer à en creuser de nouvelles. La vraie question n’est donc pas de savoir qui imposera ses règles aux autres, mais de savoir si nous serons capables d’élaborer ensemble des règles suffisamment justes, suffisamment inclusives, pour être reconnues comme légitimes par tous ? C’est à cette condition seulement qu’un véritable universel pourra émerger. C’est la pensée du philosophe Souleyman Bachir Diagne qui m’a permis de faire ce pas de côté et de formuler autrement le problème. Car le sujet se situe à un niveau plus profond : comment faire vivre, dans un monde fragmenté, un esprit de fraternité universelle ? Comment réunir ce qui est épars, non par la force, mais par la puissance d’une vision partagée ?
Tous les acteurs du Sud avec qui j’ai discuté, en Afrique, en Asie, en Amérique latine, le comprennent. Il s’agit de faire vivre l’humanité dans toute sa diversité, de protéger la dignité de chacun, de permettre aux cultures de s’exprimer pleinement. A ce titre, il est remarquable, et sans doute symboliquement fort de noter, que la clé intellectuelle la plus pertinente pour penser cette gouvernance ne vienne ni des grandes universités américaines, ni des laboratoires européens, ni des Think tanks de Pékin. Elle vient d’Afrique. Elle a pour nom Ubuntu. +00Souleyman Bachir Diagne, nous a rappelé, avec force dans ses écrits, la puissance de cette pensée bantoue résumée dans la formule Umuntu ngumuntu ngabantu : l’être humain n’est être humain que par et dans sa relation aux autres êtres humains. Non pas : je pense, donc je suis. Mais : nous sommes, donc je suis. Cette inversion philosophique renverse le paradigme de l’individualisme possessif qui a longtemps gouverné la pensée politique et juridique occidentale. Elle affirme que la prospérité de l’un est inséparable de la prospérité de l’autre, que tout cadre prétendant à l’universalité sans intégrer la voix de tous n’est qu’un particulier déguisé en général. Il appelle de ses vœux à un universalisme latéral et invite le monde entier à collaborer et à fuir les situations où une partie du monde se retrouve « à la verticale » du reste.
Édouard Glissant, penseur de la créolisation et du Tout-Monde, nous donne sa boussole. « L’universel est ce qui reste à faire », nous dit-il. Non pas l’universel abstrait d’une civilisation qui s’impose aux autres sous couvert de vérité, mais l’universel relationnel : celui qui naît de la rencontre des différences, de la reconnaissance mutuelle, du dialogue patient entre des êtres qui acceptent de se laisser transformer par ce qu’ils découvrent dans l’autre. « Il nous invite à embrasser la complexité du monde plutôt qu’à l’enfermer dans des concepts rigides ». Le voir tel qu’il est en sommes. L’Afrique, berceau de cette philosophie, peut en être l’auteure pour notre époque. Le débat sur l’IA est bien plus philosophique que technique, et c’est là le véritable garde-fou dont nous avons tous besoin. Il s’agit pour y parvenir de savoir quitter cette vision individualiste et de domination pour, puisque l’époque nous le propose, redéfinir ensemble les règles qui vont définir l’avenir. Qui mieux placé que l’Afrique pour insuffler cette philosophie Ubuntu, issue de ses terres, elle qui comprend mieux que quiconque l’importance de la communauté, pour proposer une quatrième voie, plus universelle ?
Pour jouer pleinement ce rôle historique, l’Afrique doit d’abord accomplir un travail sur elle-même : se parler, se reconnaître, se rassembler. Non dans l’illusion d’une voix unique, le continent est trop vaste, trop divers, trop vivant pour cela, mais dans la conscience d’une responsabilité partagée. Les ressources ne manquent pas. L’Union Africaine a adopté sa stratégie continentale de l’IA. La ZLECAf offre un cadre naturel d’une régulation commune des services numériques. Smart Africa relie quarante pays dans une vision partagée. Les universités du continent forment une génération de chercheurs en gouvernance technologique. Les hubs d’innovation, instituts privés et associations de Lagos, Nairobi, Dakar, Agadir, Yaoundé, Le Caire et Kigali, pour ne citer qu’eux, témoignent chaque jour que l’Afrique n’est pas une réceptrice passive mais une productrice active de solutions.
Il est temps d’organiser ces forces vives, de les réunir et de les faire travailler ensemble à l’essor de cette quatrième voie. J’en appelle ici, avec conviction et sans détour, aux décideurs politiques, aux chefs d’État et de gouvernement, aux responsables institutionnels du continent : donnez les moyens à ceux qui travaillent ces questions depuis des années. Ils sont nombreux, sérieux, légitimes. Ils ont des propositions. Ce qui leur manque, ce n’est pas la compétence, c’est la tribune, les ressources, le soutien institutionnel qui transforme la réflexion en influence réelle. La démarche pourrait s’articuler en trois temps. D’abord, la constitution d’une coalition de travail entre instituts de recherche, universités et think tanks du continent, une alliance d’acteurs sérieux qui acceptent de travailler ensemble, de confronter leurs analyses et de formuler des positions communes, au-delà des appartenances nationales et des intérêts particuliers. Ensuite, l’organisation d’une conférence africaine sur la gouvernance de l’IA, à vocation mondiale, réunissant les acteurs du continent mais aussi leurs partenaires du Sud global, d’Asie et d’Amérique latine, pour présenter, débattre et affiner ces propositions devant le monde. Enfin, et c’est là l’ambition ultime, un processus de délibération et de vote, qui donne à ces propositions la légitimité démocratique sans laquelle aucune gouvernance ne peut prétendre à l’universel. Hannah Arendt nous rappelait que le pouvoir naît entre les hommes quand ils agissent ensemble. C’est précisément ce qu’il s’agit de construire ici : une proposition née de l’action collective.
Quoi qu’il en soit, l’heure est venue de prendre place, car il y a urgence. Les ressources naturelles de l’Afrique n’ont pas attendu que le continent soit fort pour être convoitées et exploitées. Il serait naïf, et coupable, de laisser ses ressources numériques connaître le même sort : ses données, sa jeunesse technophile, son foisonnement créatif. Je le disais récemment à l’ambassadeur d’un pays d’Afrique de l’Ouest qui me demandait mon avis : il faut se saisir du sujet, faire des questions numériques une des priorités de l’éducation nationale, former la jeunesse sans attendre. On m’objectera qu’il y a beaucoup de priorités. C’est juste. Mais certains choix s’imposent aux autres, non par l’urgence conjoncturelle, mais par ce qu’ils engagent en profondeur. Je pense ici à Felwine Sarr qui, dans son dernier ouvrage La fabrique du présent – pour des utopies en actes, plaide pour une économie politique de la dignité : une vision qui place au cœur des politiques publiques ce qu’il y a de vital à préserver et à cultiver dans les individus et les collectifs. Accorder la priorité, écrit-il en substance, à la fabrique d’un humain libre et épanoui. C’est exactement cela. La souveraineté numérique n’est pas une question technique parmi d’autres, c’est une condition de la dignité, individuelle et collective, dans le monde qui vient.
Le rayonnement d’un continent se mesure, en dernière instance, à sa capacité à offrir au monde des idées que le monde n’avait pas encore su formuler. L’Afrique peut faire les deux à la fois : défendre et inspirer, protéger et proposer. Non pas choisir entre souveraineté et générosité, mais comprendre qu’elles se renforcent l’une l’autre. Ce nouveau modèle, que j’invite les acteurs en Afrique à écrire pleinement, ne doit pas nécessairement vivre en autarcie ou prétendre à remplacer les trois autres. Il peut aspirer, par exemple, à les rendre interopérables. La pluralité des chemins est possible tant que l’ensemble du monde est pris en compte. Il est possible de proposer par exemple des protocoles ouverts que tous les États peuvent adopter sans aliéner leurs souverainetés. Il est aussi possible de proposer une gouvernance multipartite qui comprendrait le Nord global, le Sud global, et des organismes indépendants, où aucun bloc ne pourrait dicter sa loi aux autres. Les idées ne manquent pas, mais ce n’est pas à moi de définir le chemin.
On objectera que cette proposition de quatrième voie universelle est utopique. Je répondrai que l’utopie est simplement un projet dont on n’a pas encore fixé la date. L’abolition de l’esclavage était utopique. Le droit international humanitaire était utopique. La création de l’ONU était utopique. Ce qui les a rendus réels, c’est la volonté de quelques hommes et femmes qui ont décidé que l’humanité méritait mieux que ce qui existait.